Une énigme des temps de la Terreur : Au cimetière de Hohatzenheim, un mort de trop imputé au sinistre Euloge Schneider

Qui n'a entendu parler d'Euloge Schneider, le fameux accusateur public du sinistre tribunal révolutionnaire ? Ayant sévi à Strasbourg de fin octobre à fin novembre 1793, voilà qu'à compter du 2 décembre, traînant derrière lui sa guillotine et son bourreau - auquel on avait donné le titre de "Vengeur du peuple" - ce terrible tribunal ambulant parcoura les campagnes d'Alsace pour rendre sa justice.

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En fait de justice, parlons plutôt de parodie ou de mascarade, ce serait plus vrai. Par les temps qui couraient, n'importe qui pouvait être accusé de n'importe quoi et le plus honnête des citoyens n'était nullement à l'abri d'une dénonciation, pas toujours très désintéressée. Bref les rabatteurs de ce tribunal, les commissaires civils près l'armée révolutionnaire, n'avaient aucun mal à trouver de prétendus coupables.

Cette tournée campagnarde passa par Barr, Obernai, à nouveau Barr, Epfig pour se terminer à Sélestat le 13 décembre. Chacune de ces villes-étapes fut souillée du sang de ses victimes. Douze personnes y laissèrent leur tête. Euloge Schneider, l'âme de ce tribunal extraordinaire, et bien que n'étant pas juge, fixait au cours de réquisitoires stéréotypés, les peines à appliquer, auxquelles les trois juges, Taffin, Clavel et Wolff - des fantôches - opinaient invariablement, qu'ils fussent à jeûn ou qu'ils fussent ivres.

En gros, sur près de trois cents personnes ayant comparu devant ce tribunal, une sur dix fut condamnée à la peine capitale. Très exactement trente et une périrent ainsi pendant les sept semaines que dura la sinistre tournée d'Euloge Schneider.

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A Hohatzenheim, au cimetière accolé à la jolie petite église, dominant ce paisible village du Kochersberg, se trouve une pierre tombale avec cette inscription (reproduite avec toutes ses fautes) :

Ici repose en Dieu
Nicolas Blaise
gillotiné par Eulogius
Schneider en 1793
sous le règne de la téreur
Schneider cette âme de boue
fit mourir innocents un grand
nombre d'honnêtes hommes
de la basse Alsace
R.I.P.
et son fils
Nicolas Blaise
percepteur des contributions
indirectes
décédé à Hohatzenheim
en 1848 à l'âge de 84 ans

Or, et tout le mystère est là, parmi les trente et un guillotinés sur ordre de Schneider, ne figure aucun Nicolas Blaise (ou Bläs) ni d'ailleurs aucun autre habitant de Hohatzenheim ! Qu'en fut-il exactement ?

Détail curieux

Recherches faites, aucun doute ne subsiste : un Nicolas Blaise de Hohatzenheim fut bel et bien guillotiné sous la Terreur. Non en 1793 ainsi que le perpétue l'inscription funéraire, mais très précisément le 6 janvier 1794, ou 17 nivôse de l'an 2 de la République une et indivisible, comme on disait à l'époque. Le supplice fut consommé à Hohatzenheim même. Détail curieux : à cette date, Euloge Schneider, arrêté à Strasbourg le 14 décembre précédent sur ordre des commissaires extraordinaires de la Convention nationale, St-Just et Lebas, croupissait depuis près de quinze jours à la prison de l'Abbaye à Paris !

En réalité, Nicolas Blaise avait été traîné devant un tout autre tribunal que celui d'Euloge Schneider. Car celui-ci n'avait pas le monopole de ce genre de justice. A côté de son tribunal dont le nom officiel était "tribunal provisoire de l'armée révolutionnaire", fonctionnait encore, sur le même principe d'arbitraire, un tribunal militaire siégeant à l'Aubette, à Strasbourg, et qui, contrairement à son nom, ne se limitait pas aux seules affaires militaires. A Bouxwiller, sous la présidence de Prost, oeuvrait un tribunal de la commission révolutionnaire dont l'accusateur public était un certain Régeot (ou Régeaud). Saverne abritait, à un moment donné, deux de ces tribunaux d'exception : un autre tribunal de la commission révolutionnaire et un tribunal militaire n'ayant effectivement jugé que des militaires.

Après l'arrestation d'Euloge Schneider, une commission révolutionnaire siégeant à Strasbourg avait pris sa succession car même lorsque les terroristes se dévoraient entre eux, la pérennité de leur politique exterminatrice devait être assurée afin que la Sainte Dame Guillotine ne rouillât pas.

Blaise fut donc condamné à mort par ce nouveau tribunal pour des crimes de lèse-Révolution qui, s'ils n'avaient été suivis de mort d'homme, passeraient plutôt pour des gamineries. Quatre jours après cette sentence inique, le "Vengeur du peuple" déménagea son instrument à Hohatzenheim, décolla proprement la tête de Nicolas Blaise, et inscrivait dans son calepin : "Am 6. jan. ist ein man gllodinirt worden zu hoazenen".

L'inscription de la tombe de Hohatzenheim

A l'origine, une première inscription sur un panneau en bois, probablement mis en place au début des années 1800, commençait par "Ici repose ..." Lorsqu'en 1848 fut enterré le fils aux côtés de son père, le texte initial fut modifié en "Ici reposent ...", et complété par l'épitaphe du fils. Ce ne fut qu'en 1908 que cette inscription complète fut transcrite sur une plaque de marbre blanc, scellée alors sur un monument funéraire en grès rose.

Pour en savoir plus, voir ICI

Claude Betzinger - Une énigme du temps de la terreur -  Kochersbari n°23 - 1991