MORTAIN Z

 

GEORGES LE BENSAIS DE VIÉVAL naquit au Rocher [aujourd'hui Mortain], le 24 février 1718 [pas de registres], dans la maison que vendit son fils Casimir-Jean-Clément-Michel-Cajetan-Stanislas-Georges, qui était celle de sa famille, et qu'habitèrent jusqu'à leurs morts ses deux tantes, Mlles de Viéval.

Incorporé d'abord dans les Mousquetaires de la garde du roi Louis XV, il entra ensuite comme officier dans le Royal-Allemand cavalerie et fut attaché à la suite de ce régiment, avec le grade de lieutenant-colonel. Ce fut en cette qualité qu'il prit part à la guerre de Sept ans, et assista aux batailles de Crefeld, de Rosbach et de Minden, qui furent des défaites (1757 et 1759), puis à la victoire du maréchal de Broglie à Bergen, (1759). Sa belle conduite dans ces rencontres lui mérita la croix de Saint-Louis, dont le brevet original, daté de Versailles, le 2 juillet 1759, est conçu dans ces termes :

"M. Georges Le Bensais de Wiéval, vous ayant associé à l'ordre militaire de Saint-Louis, je vous écris cette lettre pour vous dire que j'ai commis le sieur comte de la Serre, lieutenant-général en mes armées, gouverneur général des Invalides et grand-croix de l'ordre, pour vous recevoir et admettre à la dignité de chevalier de Saint-Louis. Mon intention est que vous vous adressiez à lui pour prêter entre ses mains le serment que vous êtes tenu de faire en ladite qualité de chevalier dudit ordre et recevoir de luy l'accolade et la croix.

Signé : LOUIS."

Sans aucun doute de Viéval avait dû recevoir quelque grave blessure dans l'une des rencontres que nous venons d'indiquer. Ramené en France, il fut certainement soigné aux Invalides, et le roi voulut assurément donner un certain éclat à la cérémonie de la remise des décorations qu'il s'empressa de distribuer aux vaillants officiers de l'armée. Son choix pour leur remise se porta sur le gouverneur de cet hôtel.

Peu après, le lieutenant-colonel était promu mestre de camp de cavalerie ; mais il quittait bientôt l'armée Française pour prendre du service en Pologne, où déjà précédemment, dès l'année 1755, il était allé en mission. Sans abandonner sa qualité de Français, il était admis comme général auditeur, dans le corps d'armée du Grand Duché de Lithuanie, aux appointements de 6.000 livres par an. Il devenait même l'aide de camp du prince Michel-Casimir de Radzivill, comme nous l'apprend une lettre du prince de Rohan. Le prince avait daigné d'accepter d'être le parrain de l'un des petits enfants de de Viéval. Du reste le général avait été imité par ses deux fils, dont l'un était colonel Polonais.

Un portrait miniature sur ivoire du général de Viéval, faisait l'ornement de la cheminée de sa petite-fille, Mlle Marie-Françoise-Joséphine de Viéval, née à Munich, le 28 juin 1784, et décédée à Mortain, le 1er janvier 1857. La tête, très reposée, a un certain air de gravité ; les cheveux tout blancs, sont roulés à droite et à gauche sur les tempes, et sur la nuque repose une bourse ou couette enveloppée d'un ruban noir. Le costume est de drap blanc, avec col et parements des manches rouges. Vu de profil et du côté droit, on n'aperçoit qu'un fragment de la rosette de la croix de Saint Louis. Nous avons revu plus tard ce portrait au château des Fougerets, à Perriers-en-Beauficel ...

Après l'accomplissement de la Révolution et des divers partages de la Pologne, de Viéval et ses fils se retirèrent, le premier à Léapol, dans la Galicie Autrichienne, non loin de Vienne, les autres à Munich, en Bavière. Puis ils vinrent tous en France, vers 1790, pour y voir celui-ci ses soeurs, ceux-là ses tantes. Mais les fils retournèrent quelques semaines après reprendre leur situation, tandis que leur père resta à Paris, dans le but d'y obtenir et d'y faire liquider une retraite, basée sur plus de quarante années de services militaires.

Grâce à de brillantes relations, qui plus tard lui furent reprochées et qui furent plutôt compromettantes pour lui, avec le maréchal duc de Broglie, son ancien chef, devenu ministre de la guerre, en 1789, le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, le cardinal de Bernis, le comte de Durfort, le marquis de Paulmier, ambassadeur de Pologne, le prince de Rohan, le comte Sutton de Clonard, le général avait pu déjà recevoir une gratification de 1.200 livres sur le trésor, par ampliation, datée de Versailles, le 27 avril 1775. On lui laissait espérer un traitement fixe de 2.200 livres, comme récompense de ce qu'il avait tout sacrifié pour le service de l'État, auquel il avait toujours montré le zèle le plus ardent. Il ne perdait pas l'espoir et la solution paraissait prochaine, lorsqu'il reçut la lettre suivante du ministère de la guerre :

"Paris, le 30 septembre 1791. - Il est nécessaire, Monsieur, pour faire le rapport sur les pensions dont je suis chargé, que vous me fassiez passer le certificat original qui vous a été donné par M. de Broglie, daté de Paris 3 avril 1781, afin qu'il vienne à l'appui de votre mémoire, etc. N° I.055
Le Directeur de la liquidation générale.
Signé : DUFRESNE SAINT LÉON".

Enfin, cette retraite lui fut liquidée ; elle ne fut que de 600 livres seulement, d'après les propres déclarations que fit de Viéval, lors de son arrestation.

Installé seul, rue du Four, au faubourg Saint-Germain, il habitait tranquillement chez Domingo, en chambre garnie, lorsque le 4 germinal an II (24 mars 1794), les citoyens Coffin, tapissier, et Gervais, gendarme, l'appréhendèrent au corps et l'amenèrent devant le Comité révolutionnaire de la section du Muséum. Le motif de cette arrestation était qu'ils avaient reconnu en lui un ancien chevalier de Saint-Louis, un ci-devant noble, et le prétexte de leur détermination qu'il avait contracté des dettes au café de la Municipalité, quai de l'École. En outre, ils affirmaient qu'il avait eu un fils, ci-devant mousquetaire, dont il était "intéressant", disaient-ils, de savoir la résidence actuelle.

Ces procédés étaient tout au moins étrange. Il était invraisemblable qu'avec son caractère d'honorabilité de Viéval pût penser à faire des dupes dans un café ; de plus aucun des documents du procès n'établit en rien qu'il eut refusé de payer les dépenses qu'il pouvait avoir faites, mais les hommes d'un zèle intempestif agissaient ainsi journellement. Et le Comité révolutionnaire, pour y répondre, rendit sur le champ une ordonnance de perquisition domiciliaire, d'apposition de scellés et de constitution de prisonnier.

La perquisition amena la saisie d'une quinzaine de pièces, entre lesquelles un brevet de Saint-Louis. Quant à sa croix, de Viéval déclara qu'elle s'était trouvée égarée après la mort d'un joaillier, demeurant rue du Roule, auquel il l'avait confiée pour une réparation : elle avait disparu.

Le juge d'instruction, Charles Bravet, procéda à son interrogatoire, le 14 avril 1794.

 

FOUQUIER-TINVILLE Z

 

Fouquier-Tinville prépara alors son réquisitoire, le 3 mai suivant, et dans cet acte d'accusation, qui a 14 pages in-folio, bien qu'il n'y eût aucune connexité entre les divers accusés, au nombre de neuf, et qui pour la plupart ne se connaissaient même pas, il engloba : 1° Claude-Antoine-Clériadus duc de Choiseul de La Beaume, ancien lieutenant général ; 2° du Tailly ; 3° Moniotte ; 4° Le Bègue d'Oyseville ; 5° Le Bègue de Bois (tous les deux étaient frères) ; 6° Mainvielle ; 7° de Viesval ; 8° le comte de Levis et 9° Martin.

En ce qui regardait de Viéval, Fouquier formulait ainsi ses accusations :

"De Viesval, qui prétend avoir servi en Pologne, est aussi l'ennemi de la République Française. On ne peut douter qu'il n'ait fait émigrer ses deux fils pour porter les armes contre la nation en faveur du despotisme. Il prétend, à la vérité, qu'ils ont toujours demeuré en Pologne, mais en 1791, ils sont rentrés en France pour émigrer et aller se réunir aux conspirateurs et aux assassins de la Patrie. Une lettre de l'un d'eux ne laisse aucun doute à cet égard. Il en résulte que ce fils est sur la frontière, près son frère. "La personne, dit-il, dont vous désirez savoir des nouvelles doit être près Francfort." Cette lettre est donc écrite des Brabants, ce qui prouve qu'il était réuni avec son frère à la cour de Coblentz et de Bruxelles".

Le fait est que les lettres relatées à l'acte d'accusation y étaient reproduites d'une façon exacte et conforme aux originaux.

Du Château défendit de Viéval.

Tous les neuf accusés furent déclarés coupables et complices de conspiration et de complots contre l'État.

Tous furent condamnés à mort le 15 floréal an II (4 mai 1794), et exécutés le même jour. René Dumas remplissait les fonctions de président, Étienne Foucault et Étienne Masson, celles de juges.

Trente-six années après cet évènement, le roi Charles X, vers le milieu du mois de juillet 1830, tentait une légitime réparation envers la famille de Viéval, en inscrivant le nom de la petite fille du malheureux général, Mademoiselle Marie-Françoise-Joséphine Le Bensais de Viéval, sur sa cassette personnelle, pour une modeste rente. Lorsque nous en eûmes retrouvé le titre et que nous pûmes le lui offrir avec une vive impression d'émotion, cette vieille amie nous répondit : "J'ignorais que cette faveur m'eût été accordée ! Jamais je n'ai reçu quoi que ce soit ; la Révolution de Juillet avait anéanti toutes mes espérances et je ne soupçonnais même pas l'existence de ce brevet !"

 

Hippolyte Sauvage - Mortain pendant la Terreur - 1899

Revue de l'Avranchin - Tome IX - 1898 - pp. 258 à 264