LE P. GERMAIN QUEUDEVILLE
Prêtre de l'Oratoire et Curé de Coulans (Diocèse du Mans)

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Né à Caen, dans la paroisse Saint-Nicolas, le 1er mai 1733 et baptisé le 3, Germain Queudeville était fils de Jean et de Jeanne Héron. Il appartenait à une très ancienne famille de la ville, dont on peut suivre la trace dès le XVe siècle et dont les nombreuses branches, sous des noms plus ou moins défigurés par la prononciation, l'ignorance ou l'incurie, se sont étendues non-seulement autour du lieu d'origine, mais aux quatre coins de la Normandie et plus loin encore.

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Heureusement doué par la nature et par la grâce, le jeune homme, après avoir fait avec distinction ses études littéraires à la célèbre Université de sa ville natale, embrassa aussitôt l'état ecclésiastique. C'est à Bayeux qu'il reçut la tonsure cléricale, le 24 septembre 1752. Il suivit ensuite à Caen les cours de Théologie, de 1752 à 1755, et pendant cet intervalle, reçut les ordres mineurs, le sous-diaconat et le diaconat. Ses études étaient terminées, mais il n'avait pas encore l'âge requis pour recevoir l'ordination sacerdotale.

Muni des plus élogieux certificats de son évêque et de ses maîtres, il se rendit à Paris avec le dessein d'entrer chez les Pères de l'Oratoire et l'espérance d'y satisfaire ses goûts et ses aptitudes pour l'étude et l'enseignement. Il se présenta, à cet effet, au P. L. Thomas de La Valette, supérieur général de la Congrégation.

La vivacité de son intelligence, la droiture de son caractère, les témoignages flatteurs rendus à ses heureuses dispositions le firent aussitôt admettre dans la maison de l'Enfant Jésus où les Oratoriens avaient leur noviciat. Quand il eut fini son année d'épreuve, il fut envoyé au collège-séminaire du Mans comme professeur de philosophie. Il n'avait que 23 ans ; il remplit néanmoins cet emploi avec tant de succès qu'il laissa dans ce premier poste les plus honorables souvenirs. Il n'y resta que deux ans au bout desquels il reçut l'ordre de la prêtrise.

Il donna ensuite le même enseignement à Nantes en 1758 et à Beaune en 1759.

En 1760, ses supérieurs le rappelèrent à Paris et lui confièrent une chaire de théologie dans le séminaire archiépiscopal de Saint-Magloire. Là, pendant sept ans, il fit goûter à ses élèves des leçons qu'une science étendue, servie par une élocution facile, réussissait à dépouiller de leur aridité coutumière.

En 1767, il échangea sa chaire de Saint-Magloire pour celle du collège de la Trinité à Lyon. Les Jésuites en quittant cette maison, lors de leur suppression en France en 1764, y avaient laissé une empreinte profonde. Leur succession n'était pas sans présenter quelque difficulté. On sait qu'entre les deux sociétés, adonnées l'une et l'autre à l'instruction et à la formation de la jeunesse cléricale et laïque, il exista toujours une petite rivalité ou, si l'on veut, une légitime émulation. Les Oratoriens, voulant faire oublier à Lyon les succès incontestables de leurs prédécesseurs, avaient choisi à cet effet un sujet capable de leur faire honneur. Comme partout, le savant professeur se montra à la hauteur de sa tâche et justifia la confiance qu'on avait mise en ses talents. Après avoir solidement établi à Lyon, par l'élévation et la sûreté de sa doctrine, la réputation de sa compagnie, il passa en 1769 au séminaire de Tours et fut chargé de faire aux jeunes clercs de ce diocèse sur toute les matières de la science ecclésiastique : écriture sainte, théologie, droit canonique, direction spirituelle des âmes, prédication, liturgie, etc., les conférences pratiques nécessaires pour les mettre en état de remplir, avec honneur pour eux-mêmes et profit pour les autres, les importantes et délicates fonctions du ministère pastoral.

Cet enseignement tout nouveau pour lui et assez différent des hautes spéculations dogmatiques dans lesquelles s'était complu jusqu'alors son esprit pénétrant et lumineux, lui demanda un surcroît de travail.

Selon son habitude, le P. Queudeville avait accepté docilement cette lourde charge ; il mit à la bien remplir tout son zèle, tout son savoir et le plus complet succès récompensa encore une fois son labeur et son dévouement.

C'est au milieu de ces occupations pénibles mais fécondes que vint le trouver sa nomination à un poste dans le diocèse du Mans.

Le P. Queudeville avait donné au Mans les prémices de ses travaux et il avait toujours gardé pour ce premier théâtre de son activité un secret attachement et d'involontaires regrets. A ce premier lien s'en était ajouté un second : il avait reçu au Mans l'onction sacerdotale des mains de l'évêque diocésain Mgr de Froullay. Enfin il avait trouvé de précieuses sympathies et de puissants encouragements dans l'entourage épiscopal. Le prélat lui-même qui avait vu à l'oeuvre le laborieux et distingué professeur avait apprécié son mérite ; non seulement, il avait témoigné au jeune Oratorien, pendant son séjour au Mans, une bienveillance particulière, il avait encore continué après son départ à s'intéresser à ses travaux, il se proposait même de l'attacher à son diocèse lorsqu'il aurait rendu à la Congrégation de l'Oratoire les services qu'elle était en droit d'attendre de ce sujet d'élite.

Cette intention, plus d'une fois manifestée par Mgr de Froullay, ne fut pas réalisée de son vivant (décédé en 1767). Mais le P. Queudeville avait laissé dans le clergé de ce diocèse des admirateurs sincères, des amis fidèles et des disciples reconnaissants. Grâce à leur intervention, le nouvel évêque, Mgr de Grimaldi, exécuta, en mai 1770, le projet de son prédécesseur et pourvut l'ancien professeur de son séminaire de l'importante cure de Coulans.

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Bien qu'il n'eût que 37 ans, le bon Père se sentait fatigué : l'enseignement est une fonction pénible et le maître s'était dépensé pour ses élèves sans aucun ménagement ; il fut heureux de pouvoir s'employer à une besogne qui lui laisserait, au moins de temps à autre, quelque relâche ; il accepta donc avec reconnaissance le bénéfice qui lui était offert et en prit aussitôt officiellement possession.

Il est probable que le droit de déport existait dans le diocèse du Mans comme dans celui de Bayeux, car le nouveau curé ne commença effectivement ses fonctions que dans les derniers mois de l'année 1771.

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Comme la plupart des paroisses du Maine, celle de Coulans était alors véritablement religieuse. Sous la direction ferme, savante et pieuse de son jeune pasteur elle ne dégénéra pas ; tout au contraire. Celui-ci du reste lui donna toute son intelligence, tout son coeur, toutes ses forces. L'estime et l'affection de ses ouailles furent pour lui une douce récompense de ses soins. Il fut réellement heureux au milieu de son troupeau.

Le bonheur, surtout celui d'un curé de campagne, ne se raconte pas ; il est fait de silence et d'uniformité. Si dans le calme de son saint ministère les pieuses industries d'un zèle plus éclairé, d'une ardeur plus entreprenante, apportent de-ci de-là quelques changements à la vieille routine, mettent parfois quelque renouveau dans les pratiques séculaires, le but final reste toujours le même, faire connaître, aimer et servir le bon Dieu, travailler à l'embellissement de sa maison et à la pompe des cérémonies saintes, assurer enfin la sanctification et le salut des âmes. Telle fut pendant vingt ans l'occupation constante et aimée du curé de Coulans ; elle ne laissait place dans son coeur à aucun désir de changement.

Hélas ! l'épreuve est souvent la rançon du bonheur. C'est l'ordre voulu par la Providence. Aux jours les plus sereins succèdent souvent de violentes tempêtes.

La Révolution, avec son cortège lamentable d'entreprises impies et de persécutions sacrilèges, vint en effet bouleverser de fond en comble cette existence si tranquille.

Lorsqu'en vertu de la loi du 27 novembre 1790, la Municipalité de Coulans se présenta à l'église paroissiale pour demander le serment constitutionnel au P. Queudeville et à son vicaire, M. l'abbé Trottier, ni l'un ni l'autre ne consentirent à le prêter. En vain, les officiers municipaux et les paroissiens, qui tenaient à leurs prêtres, insistèrent pour obtenir d'eux une condescendance dont ils ne comprenaient pas toute la gravité : tous deux, inébranlables dans leur résolution, se refusèrent constamment à cette criminelle lâcheté.

Dépossédé en conséquence de sa cure, le P. Queudeville eut bientôt la douleur de voir son troupeau livré à la garde d'un curé intrus, dont les soucis étaient bien différents des siens. Michel-Ch.-Fr. Monrocq, élu curé constitutionnel de Coulans par l'assemblée électorale du district du Mans, vint, sous la protection des baïonnettes, prendre possession de la paroisse au mois de juin 1791. Son premier soin fut d'établir un club dans son presbytère. Ce pasteur mercenaire, plus politicien que curé, s'employa très activement à répandre les idées nouvelles et, en particulier, à semer la haine contre les prêtres insermentés. Après avoir déshonoré son caractère par de continuelles et honteuses capitulations, il consomma son apostasie en l'an II, par une renonciation écrite à l'exercice de toute fonction ecclésiastique.

Voulant fuir un spectacle si douloureux pour lui ; obligé, d'ailleurs, pour conserver sa liberté, de se dérober aux recherches dont les prêtres fidèles étaient l'objet tout autour de lui, le P. Queudeville, qui, déjà, s'était retiré au Mans, résolut, vers la fin de 1791, de se rendre à Paris, dans le but d'y trouver plus de sécurité. Son espérance fut déçue. Pour un prêtre réfractaire, il n'y avait nulle part de paix ni de liberté possibles. Après quelque temps et de plus en plus inquiet, le fugitif quitta la capitale et se rendit à la maison que l'Oratoire possédait à Juilly, où, pensait-il, la persécution serait moins à craindre. A Juilly, comme partout, il y avait de farouches et vigilants patriotes, à qui il fut obligé de cacher soigneusement sa présence.

Une loi du 26 août 1792 condamna les curés insoumis à la déportation : le P. Queudeville, craignant de compromettre ceux qui lui donnaient asile, voulut se retirer ; mais il ne savait guère où aller. Cédant facilement aux instances de ses confrères, il resta encore quelques mois avec eux. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il quitta la maison vers le milieu de l'année 1793 et s'en retourna à Paris. Il désirait y consulter l'ancien maire Bailly (Jean-Sylvain), avec qui il avait eu autrefois quelques relations de bienséance et même d'amitié. Celui-ci essaya de rassurer le malheureux prêtre en lui affirmant que, comme sexagénaire, il était à l'abri des peines portées contre les curés insermentés restés en France après les décrets.

Cette interprétation donnée par Bailly à la loi de proscription, juste en principe, était loin d'être incontestable et universellement admise. Le curé de Coulans, au moment de sa promulgation en août 1792, n'était ni sexagénaire, ni infirme et, si un tribunal bienveillant devait considérer, en 1793, que le P. Queudeville avait atteint l'âge fixé pour être exempté de la déportation, des juges hostiles ou simplement vétilleux pouvaient lui appliquer, même avec l'apparence de la légalité, les rigueurs de la loi, c'est-à-dire la peine de mort. Le curé de Coulans s'en rendait bien compte ; aussi, il continuait à se tenir étroitement renfermé chez les frères Lamare, comme lui prêtres de l'Oratoire, qui habitaient avec leur famille dans la rue Meslée.

On était en pleine Terreur. La persécution contre les bons prêtres devenait de plus en plus violente. Une loi du 30 vendémiaire an II (21 septembre 1793) obligea tous les ecclésiastiques assujettis au serment, qui étaient restés en France sans l'avoir prêté, à se présenter au Directoire de leur district pour se faire déporter. En cas de désobéissance, ils étaient passibles de la condamnation capitale, eux et aussi ceux qui leur donnaient abri ou protection. Le pauvre proscrit ne vivait plus que dans des transes continuelles, un peu sans doute à cause du danger qui le menaçait lui-même, mais bien plus à cause de celui auquel étaient exposées les personnes qui lui donnaient une si charitable, mais si compromettante, hospitalité. Sa délicatesse s'alarmait sans mesure de ce péril dont il était la cause involontaire. Ces honorables scrupules devinrent à la longue tellement intolérables, qu'ils le décidèrent à faire une démarche assez hasardeuse.

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Il avait eu autrefois pour élève, au collège du Mans, un homme qui jouissait alors à Paris d'une certaine influence, Levasseur, député de la Sarthe à la Convention Nationale. Il résolut de l'aller trouver, afin de lui demander conseil et, au besoin, aide et protection. En vain, ses amis, pour le dissuader de donner suite à ce projet, lui représentèrent les discours et les actes de l'enragé Montagnard. Le bon vieillard les connaissait bien ; mais il était si généreux et si loyal, qu'il pensa n'avoir rien à craindre pour lui-même de la perfidie et de la méchanceté d'un homme à qui il avait fait autrefois quelque bien et qu'il voulait maintenant consulter en ami.

Donc, le 5 novembre 1793 (15 brumaire an II), le P. Queudeville, sortant de sa retraite, s'en alla tout confiant, sur les neuf heures du matin, trouver le disciple dont il avait été le maître bienveillant et peut-être charitable. L'ayant trouvé, il lui exposa sa condition de prêtre insermenté, mais sexagénaire, et lui demanda ce qu'il avait à faire dans la situation où il se trouvait.

"Revenez demain, lui dit Levasseur, revenez de bonne heure, j'espère vous donner une réponse qui vous sera utile". Le prêtre sans méfiance s'en retourna chez lui, heureux du résultat de sa visite et se promettant bien d'être, le jour suivant, exact au rendez-vous. Il n'en eut pas la peine. Pendant la nuit, il fut arrêté et conduit à la prison du Luxembourg, le 16 brumaire an II (6 novembre 1793).

Malgré les apparences on voudrait croire que Levasseur fut étranger à cette arrestation. Ce que l'on connaît du fougueux conventionnel n'est pas de nature à inspirer pour lui beaucoup d'estime. Il n'y eut du reste à l'époque aucun doute sur sa connivence dans cette occasion.

René Levasseur, né à Sainte-Croix (Sarthe), le 27 mai 1747, était chirurgien au Mans lorsqu'éclata la Révolution. Il prit part au mouvement anarchique dès le début par des écrits sur les opinions et les évènements du jour. Il était le meneur du club et s'y faisait remarquer par les motions les plus subversives. C'est lui qui entretenait la correspondance avec les Jacobins de Paris. Il faillit périr dans l'émeute qu'occasionna au Mans l'enlèvement des cloches, tant la foule était indignée contre lui. Député à la Convention, il prit place au milieu des membres les plus exaltés de cette assemblée et vota la mort du roi, sans appel ni sursis ; il embrassa ensuite le parti de Robespierre et fut l'ennemi des Girondins.

Tel était le personnage à qui, dans sa détresse, le curé de Coulans avait osé se confier. Si la conduite du prêtre fut un peu imprudente, celle de Levasseur fut absolument odieuse. La trahison présumée de celui-ci supposait tant de vilenie et de lâcheté que le P. Queudeville tout d'abord refusa d'y croire. Longtemps malgré la lumière qui se faisait petit à petit il voulut douter encore. Il lui répugnait d'admettre qu'un homme, même tombé bien vas, eût pu mépriser à ce point les droits les plus sacrés, ceux de l'amitié, de la confiance et surtout du malheur. Res sacra Miser. Quand enfin le fait devint évident pour lui-même, l'infortuné prisonnier, plus affligé de la déloyauté de son ancien protégé que de son propre malheur, n'eut pour l'ignoble Judas que des sentiments de pitié et des paroles de pardon. Bien plus, il recommandait à un jeune parent, M. Héron, qui avait réussi à communiquer avec lui au travers des murs de la prison et qui lui reprochait affectueusement son excès de confiance, de prier et de faire prier pour celui qui l'avait indignement livré. Ce n'était pas assez pour les scélérats, qui avaient alors imposé à la France un joug si dur et si pesant, de remplir les prisons, ils voulaient encore se défaire et au plus vite de leurs prisonniers. L'arrestation n'était dans leurs desseins que le prélude de l'échafaud. A leur grand regret, les tribunaux, même en jugeant révolutionnairement, ne donnaient à la guillotine qu'une insuffisante besogne puisque le nombre des suspects emprisonnés augmentait de jour en jour. On avait bien, au mois de septembre 1792, fait un massacre général des détenus, mais on n'osait renouveler cette manoeuvre qui avait soulevé de tous côtés trop d'indignation et de protestations. Il fallait donc trouver un moyen, plus régulier en apparence si non moins canaille, d'arriver au même résultat en livrant sans relâche au bourreau de plus en plus nombreuses fournées de victimes. On résolut pour cela de découvrir dans les prisons de prétendus complots et d'impliquer dans les poursuites consécutives à peu près tous les détenus. On commença par Bicêtre et le procédé ayant pleinement réussi, on décida de l'appliquer successivement à toutes les maisons de force. Telle fut l'origine de l'affaire que l'on appela la Conspiration du Luxembourg. Là, comme à Bicêtre, l'opération fut conduite par Herman, l'ancien président du Tribunal révolutionnaire, qui se chargea d'organiser les recherches et de les faire aboutir au résultat désiré. L'entreprise ne devait pas lui coûter beaucoup d'efforts. Il n'était certes pas difficile de trouver quelques délateurs de bonne volonté propres au rôle qu'on voulait leur faire jouer et disposés à le remplir avec d'autant plus d'empressement qu'ils en retireraient pour eux-mêmes l'avantage d'une prompte et sûre libération.

Prisonnier au Luxembourg, le Père Queudeville se trouva ainsi, sans même s'en douter, enveloppé dans une procédure dont le prétexte était aussi ridicule que mensonger. Il fut prévenu "d'avoir voulu assassiner les gardiens de sa prison et les membres du Comité de salut public, d'avoir travaillé au renversement de la République et à l'établissement du despotisme, du fanatisme, de l'athéisme et du fédéralisme". Si accoutumé que l'on soit à constater les répugnantes méthodes de la tyrannie révolutionnaire, on est écoeuré quand même, par cette burlesque et atroce parodie de la justice ...

Ceux-ci furent transférés à la Conciergerie le 18 messidor an II (6 juillet 1794) et comparurent devant le tribunal révolutionnaire les 19, 21 et 22 messidor (7, 9 et 10 juillet 1794), en trois fournées de 50, 60 et 46 personnes.

Le P. Queudeville fut de la dernière. A la seule question qui lui fut posée, il répondit qu'il ignorait complètement s'il y avait eu une conspiration, parce que jamais il ne sortait de sa chambre. "C'est bien, répartit le président, les jurés apprécieront ta moralité et feront bien attention que tu es un ex-prêtre Oratorien". Ce fut tout. Sa qualité de prêtre fut donc le seul grief qui lui fut reproché. Pas un des huit témoins cités dans cette affaire n'apporta contre lui la moindre imputation.

Les prévenus impliqués dans le procès nièrent tous, quelques-uns avec une indomptable énergie, les projets qui leur étaient faussement attribués. Seuls, les deux dénonciateurs soudoyés par Herman, sans être très affirmatifs, semblèrent reconnaître l'existence d'un complot auquel ils étaient bien gardés, ajoutaient-ils avec une patriotique indignation, de prendre la moindre part. Cela n'empêcha pas les jurés de se déclarer chaque jour suffisamment convaincus du crime des accusés. Toutefois, pour faire croire à l'impartialité du tribunal, dix des inculpés furent acquittés : huit comme écroués trop récemment pour avoir pu prendre part au complot et deux comme non convaincus d'avoir participé à la trame ourdie par les autres prisonniers, dit le jugement, mais en réalité comme ayant aidé à la machination dont furent victimes leurs compagnons. La peine de mort fut prononcée contre tous les autres, au nombre de 145. Le 146e, un enfant de quatorze ans, s'en tira avec 20 ans de détention. Inutile d'ajouter que le P. Queudeville fut du nombre des coupables. Son caractère sacerdotal, ses vertus, sa droiture, ne pouvaient évidemment laisser place à un acquittement.

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L'acte d'accusation avait été dressé par le fameux Fouquier-Tinville, mais comme les accusés comparurent devant la 2ème section du tribunal, ce fut son substitut, Royer, qui se chargea de présenter l'accusation de requérir contre eux ; il se contenta, du reste, à chacune des trois fournées, de lire l'exposé des faits, rédigé et arrangé par son chef de file.

Les débats, si on peut donner ce nom aux sinistres comédies jouées par le tribunal révolutionnaire, étaient dirigés par Scellier, vice-président, assisté des juges Paillet et Foucault, des jurés Duplay, Girard, etc., et du greffier Ducret.

Après la lecture de l'acte d'accusation, le semblant d'interrogatoire fait par Scellier, la déclaration du jury et le réquisitoire de l'accusateur public, les prévenus, prétendument convaincus de conspiration, étaient, comme on l'a vu, uniformément envoyés à l'échafaud. En même temps, leurs biens étaient déclarés confisqués au profit de la Nation.

Le jugement de la troisième fournée, qui comprenait 46 accusés, ne dura guère que deux heures et l'exécution suivit de près le prononcé de l'arrêt. Les charrettes, réquisitionnées d'avance, attendaient dans la cour de la prison ; les condamnés y montèrent aussitôt pour aller à la Barrière de Vincennes, plus communément appelée Barrière du Trône, où la guillotine était dressée. Aux 38 de la deuxième section, on en joignit 6 de la première et le lugubre cortège s'achemina lentement vers le lieu du supplice.

Guillon, dans les Martyrs de la Foi, rapporte, sur le témoignage écrit d'un témoins oculaire, que, dans la rue Saint-Antoine, le P. Queudeville reconnut un de ses amis, M. du Pérou, chanoine de la collégiale de Saint-Pierre au Mans, qui se tenait sur son passage pour lui adresser un dernier salut et lui donner au besoin, sans doute, une suprême absolution. Lorsque leurs regards se rencontrèrent, la victime résignée leva les mains et les yeux vers le ciel, comme pour dire à son charitable confrère que c'était là désormais l'unique objet de ses pensées, de ses espérances et de ses désirs. Peut-être, aussi, l'ami reconnaissant voulut-il, par là, donner à l'ami fidèle rendez-vous dans la patrie meilleure où il allait bientôt entrer. Cette scène muette, plus éloquente qu'aucun discours, dut se graver profondément dans le souvenir de celui qui en fut le spectateur ému et attristé, mais édifié et consolé.

Guillon ajoute - toujours sur la foi du même correspondant, et les autres biographes, lui faisant écho, redisent - que sur la funèbre charrette, le P. Queudeville se tenait étroitement rapproché d'un capucin du Mans, son vieil ami, et que tous deux s'encourageaient mutuellement à leur dernier sacrifice. Le témoin de Guillon s'est trompé sur ce point. Parmi les 44 victimes immolées le 22 messidor an II, il n'y avait aucun capucin. A la vérité, le convoi comprenait, en plus du pieux confesseur de la foi, six autres prêtres. Mais, de ces six ecclésiastiques, cinq au moins étaient des prêtres constitutionnels et même sans culottes, dont les sentiments ne pouvaient concorder avec ceux du curé de Coulans. Le sixième, Jacques Fréret, que Wallon (Histoire du Tribunal révolutionnaire) fait à tort curé d'Héricourt, puisqu'il était, en réalité, curé d'Heudicourt (Eure), était, lui aussi, certainement un prêtre séculier. Le P. Queudeville n'eut donc pas pour compagnon de route et de calvaire, le religieux dont la présence et l'amitié lui eussent été, dans cette circonstance tragique, si douces et si secourables ; mais il trouva probablement, parmi les malheureux conduits à la guillotine en même temps que lui, quelque brave homme, heureux d'échanger avec un vieillard vénérable et distingué, des témoignages de sympathie et de confiance, ou quelque pieux chrétien, désireux de recourir, en cette heure dernière, au ministère d'un prêtre catholique. Il se peut même que, touché d'une grâce soudaine, l'un ou l'autre des prêtres dévoyés, qui se trouvaient à ses côtés, lui ait demandé, en ce grave moment, une absolution salutaire. Ainsi, peut s'expliquer la méprise du témoin cité par Guillon ...

22 messidor an II (10 juillet 1794) - Il était environ 5 heures du soir, lorsque les condamnés arrivèrent sur la place de Vincennes. Le P. Queudeville fut un des premiers livrés au bourreau. Les victimes montaient courageusement à l'échafaud. L'excès des maux, dont ils avaient ordinairement souffert, leur faisait voir dans la mort plutôt une bienfaisante délivrance qu'un redoutable châtiment ...

On croit que la dépouille mortelle du martyr fut portée dans le petit cimetière de Picpus et ensevelie au hasard, dans la promiscuité d'une fosse commune. Son acte de décès ne fournit aucun renseignement à cet égard ...

Quelques temps après le supplice du P. Queudeville, ses meubles confisqués furent vendus, au Mans, par le Commissaire du Pouvoir exécutif près le Directoire du district, Mesnard-la-Groye. Guillon rapporte que le trop zélé fonctionnaire fit brûler tous les manuscrits du savant Oratorien. "On doit regretter, ajoute-t-il, les sermons, les conférences ecclésiastiques et les divers traités de théologie qu'il se proposait de revoir et de publier dans sa vieillesse." Ses livres nombreux et choisis furent, dans la suite, attribués à la Bibliothèque publique du Mans, mais la plus grande et probablement la meilleure partie de sa collection avait été volée et dispersée avant cette décision.

Société des Sciences, Arts & Belles-Lettres de Bayeux - IIe Volume - 1910

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