Beausse, ou Bauce, ou Boze, ou de Boze (car on varie beaucoup sur l'orthographe du nom de ce mystérieux personnage, dans les actes publics où il est désigné), n'étaient pas les vrais noms de ce Lyonnais, qui les portait dans le Jura. Nous n'avons pu découvrir le véritable ; mais nous avons découvert que ce prétendu Beausse était neveu du fameux M. Aimé-Marie Guillin du Montet, seigneur de Poleymieux, dont la catastrophe a retentit dans toute la France, au mois de juin 1791.

château de Courlans z

Nous tenons le fait d'une personne bien placée pour en avoir obtenu la révélation. M. Max. M. de L., contemporain des évènements, se trouvant un jour au château de Courlans, chez M. le baron de Saint-Germain, neveu de l'ancien ministre de la guerre sous Louis XVI, fut pris à part dans l'embrasure d'une fenêtre par le maître de la maison, qui lui dit : Je vous préviens, mon cher ami, que vous allez dîner avec BOZE ; c'est un des nôtres, le neveu de du Montet, déguisé sous un nom roturier pour se soustraire aux recherches de la police et de la justice révolutionnaires. Il s'est réfugié dans le Jura, et je le cache en attendant que nous ayons avisé pour lui une vie plus libre, plus occupée, plus conforme à l'impétuosité de son caractère. Je vous le dis sous le sceau du secret le plus inviolable.

Après le dîner, Boze raconta comment et pourquoi il s'était fait le vengeur des victimes de la Révolution.

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Le soir de cette journée barbare (26 juin 1791), le neveu de M. Guillin du Montet, qu'une chasse lointaine avait tenu écarté du théâtre de l'évènement, revenait tranquillement, sans se douter de rien, au château de Poleymieux, où, depuis quelques jours, il demeurait avec son oncle et plusieurs membres de sa famille.

Une femme qu'il rencontre à son entrée dans le village, lui dit : "Hé ! Monsieur de ***, où allez-vous ainsi ? - Comment, où je vais ? Belle question, je vais au château ! - Vous ne savez donc pas ce qui s'est passé ? - Ce qui s'est passé ! dit-il avec étonnement, en remarquant l'air de consternation de la villageoise. Que s'est-il passé chez mon oncle ? - Monsieur, votre oncle, hélas ! vous ne le trouverez plus. - Où est-il donc ? - Il est mort, il a été tué. - Que dites-vous ? que dites-vous ? tué ? - Oui, monsieur, égorgé, haché en morceaux par une troupe de patriotes furieux.

L'effet de cette nouvelle fut prodigieux sur le coeur, sur l'esprit, sur l'organisation entière de ce jeune homme ; il s'emporta, se livra à toute sa douleur à la vue de ce manoir ravagé, ensanglanté, incendié par les premiers suppôts de la Révolution. Cette exaspération ne l'abandonna plus ; il ne respira que pour la vengeance, et s'en prit à tout ce qui portait la livrée du jacobinisme.

A la réaction thermidorienne, il fut des premiers à s'enrôler dans cette fameuse compagnie du Soleil ou de Jéhu ...

Au plus épais de la bande vengeresse, il se porta aux prisons de Lyon qui renfermaient les hommes de la Terreur ; et, forçant les portes, dépavant le sol, il parvint à voir les détenus, qu'il se mit à tuer un à un, pendant plusieurs jours, en dirigeant le canon des pistolets qu'on lui donnait tout chargés, par les trous qu'on avait pratiqués à la porte. Plusieurs des détenus, dans leur détresse, avaient aussi levé les dalles de leurs cachots, avaient creusé la terre et s'y étaient blottis comme ils avaient pu, afin d'éviter les balles ; mais les assommeurs s'étant douté de leur ruse, avaient relevés les dalles et avaient découvert ces malheureux, qui y furent égorgés.

Le neveu de M. du Montet se faisait honneur de ce genre de prouesse, qui ne ressemblait pas beaucoup aux prouesses des anciens chevaliers. On l'a maintes fois entendu plaisanter des culbutes grotesques qu'il avait fait faire à trois patriotes entr'autres, qui, précipités du haut d'un palier dans un escalier inférieur, s'y brisaient le crâne sans mot dire.

Après de pareilles expéditions, le fougueux meurtrier avait quitté Lyon, et avait cherché ailleurs des réactions à seconder de toute la force de son bras, de toute l'intrépidité de son génie. Sa vengeance, partout exercée, ne se rassasiait nulle part. Il vint dans les départements de l'Ain et du Jura, et se joignit aux jeunes hommes de son âge qui, par leurs principes anti-démagogiques, devaient avoir ses sympathies. (Annuaire du département du Jura - 1857 - pp. 120 à 122)  

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BOZE séjourna quelque temps au château de Courlans, avec son ami Renard ; mais son séjour y fut d'abord un mystère. Là il prit un parti décisif : il avait trop de meurtres sur la conscience pour se hasarder, dans le monde, à être reconnu à des manières aristocratiques, et il sentait la nécessité d'ensevelir sa noblesse sous l'habit du simple ouvrier : il se fit garçon chapelier ; et à quelque temps de là, par une dérogation encore plus formelle, il s'allia à la fille d'un simple cordonnier, nommée Pierrette Molin, qui n'avait, pour le dédommager de tous les sacrifices faits à son amour-propre, que sa jeunesse et sa beauté à lui consacrer, avec un dévouement à sa personne et à sa cause qui, heureusement pour lui, ne se démentit jamais.

Plusieurs fois elle subit l'incarcération, comme accusée d'entretenir des rapports avec les suspects de Commune-Affranchie et d'autres pays, en l'absence de son mari presque toujours en voyage ; mais aussi fine, aussi adroite que lui, la femme "Beausse" savait se tirer d'affaire.

Son époux, ramené de l'armée du Rhin par la gendarmerie, était à son tour déposé dans la maison d'arrêt, et parvenait à se faire rendre bientôt à la liberté.

Pris et repris, il demeurait impénétrable. Le secret de sa vie restait muré ... Petit à petit, à la faveur de l'impunité qui couvrait les excès de la réaction, il ne se fit pas faute de se montrer sur la place publique de Lons-le-Saunier, assisté de ses camarades de la compagnie du Soleil, et croyant n'avoir rien à redouter, parce qu'il se faisait fort d'abattre à ses pieds les premiers gendarmes qui viendraient pour l'appréhender au corps. Mais à la fin, M. Brisson, capitaine de gendarmerie, lui fit dire de s'éloigner du pays et de ne pas se croire invulnérable. BOZE partit et ne revint plus.

Il se retira dans la Vendée, où, après quelques expéditions nouvelles pour venger les chouans de leurs persécuteurs, il finit par être arrêté et condamné à mort.

Renfermé dans un fort qui était d'une grande élévation, il délibéra quelque temps s'il oserait s'évader par la fenêtre, ou s'il se soumettrait à subir sa peine sur l'échafaud ; mais il aima mieux hasarder sa vie par cette évasion si dangereuse. Peu de jours avant celui où il devait être conduit au supplice, il fait ses efforts pour atteindre à sa fenêtre, et se résout à se laisser tomber en dehors, de cette effroyable hauteur. Il s'y jette, et se rompt les deux cuisses. Revenu de l'effet de cette chute, il s'aperçoit de ses deux fractures, et, malgré les douleurs atroces qu'il en ressent, il se traîne sur ses deux mains hors de la portée du fort, afin de n'être pas découvert lorsque le jour aura reparu.

Par bonheur pour le patient, une femme de la campagne était venue travailler dans un champ voisin, avant l'aurore ; il l'entend, il se hasarde à l'appeler de ses plaintes. Je ne vous dissimulerai pas, lui dit-il, que vous voyez un malheureux prisonnier qui vient de tenter une évasion, et qui invoque votre pitié. Secourez-moi, vous le pouvez, et moi je puis vous en témoigner largement ma reconnaissance. Voilà, ajoute-t-il en lui mettant à la main quelques pièces d'or, un gage de mes promesses. - cette femme compatit à cette cruelle position, et lui témoigne l'intention de l'obliger ; mais elle n'est pas assez forte pour porter chez elle cette espèce de colosse. - Êtes-vous mariée, lui dit-il, et pourrais-je compter sur l'humanité de votre mari comme la vôtre ? - Oui, répond la bonne femme, je vous en réponds. - Allez le chercher, et dites-lui que je saurai récompenser dignement le service qu'il me rendra, s'il consent à me cacher dans sa maison. - Ce sera facile, répond-elle : notre demeure est isolée, et mon mari est un homme discret.

Le jour allait poindre, lorsque cet homme arriva avec sa femme auprès de l'inconnu ; ils sont tous assez heureux pour gagner la maison sans être aperçus de personne. BOZE est mis au lit ; il demande pour le traiter un chirurgien dont on serait sûr : on en connaît un qui est incapable d'abuser d'une confiance aussi sacrée ; il arrive, il panse le blessé, il continue ensuite de lui donner des soins avec tout le succès possible. BOZE le récompense de sa discrétion, comme de ses visites. Il commençait à pouvoir marcher ; il essayait ses pas dans sa chambre, puis hors de la maison ; puis il songeait à partir.

Avant de se mettre en route, il fait laver son linge par la ménagère.

La bonne femme ne songeait guère qu'elle allait faire une imprudence : en se mêlant à d'autres laveuses, celles-ci remarquèrent qu'elle blanchissait du linge fin. Hé ! dirent-elles, voilà de bien beaux mouchoirs de poche pour de pauvres gens ! Depuis quand as-tu de si belles nippes ? Cela sent bien l'aristocrate ! - La pauvre femme, un peu déconcertée de l'observation, allègue quelque raison qui ne paraît pas trop concluante ; et bientôt il parvint de propos en propos, à l'autorité, qu'il y avait probablement un aristocrate caché dans telle maison.

Ce fut la perte du réfugié : dès le même jour, cette maison fut investie par les bleus ou par les gendarmes, et  BOZE arrêté.

Sa condamnation fut confirmée, et il porta enfin sa tête sous le couteau fatal, qui depuis si longtemps l'attendait.

Cet homme a été trouvé si extraordinaire, il avait produit un tel effet sur le public en France, que l'on conserva son corps comme un objet de curiosité ; et qu'on a vu longtemps son squelette, au château de Versailles, exposé sous un grand bocal. Le cicerone chargé d'expliquer aux étrangers et aux curieux tous les objets exposés dans les galeries, ne manquait pas de montrer le squelette de BOZE, de ce fameux brigand qui attaquait les diligences, et pillait le Trésor public. On faisait remarquer aussi les deux calus qui s'étaient formés à ses cuisses après sa chute. On n'épargnait pas l'histoire de sa fuite et de sa dernière arrestation. - On voit au cabinet d'histoire naturelle, à Paris, sa tête conservée comme une anomalie, à cause de l'épaisseur excessive de la boîte du crâne, et l'on prétend que le docteur François-Joseph Gall, à qui cette tête a été présentée pour savoir ce qu'il déciderait du caractère de l'individu, d'après les protubérances de son crâne, a dit qu'il n'avait pas la bosse du meurtre ! Cette application du système phrénologique a beaucoup amusé les personnes qui n'ajoutent pas de confiance à la science du docteur Gall et Johann-Gaspar de Spurzheim.

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"Nous avons lu les correspondances du comité révolutionnaire de Lons-le-Saunier sur le compte de BOZE : les autorités de Lyon le disait fils de Claude Gros de Boze, inspecteur à la douane de cette ville, suivant un extrait mortuaire de sa mère, et le signalaient comme un homme indisciplinable et nuisible à la société. BOZE était porteur d'un jugement, rendu le 29 octobre 1793, qui le renvoyait de l'accusation de révolte à l'occasion de la défense de Lyon. Mais le comité croyait qu'il avait surpris ou acheté cette pièce. BOZE était aussi porteur de visas de passeport sans signalement, où tous les sceaux apposés étaient indéchiffrables." [Claude Gros de Boze eut trois enfants, tous morts aussitôt après leur naissance].

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La compagnie du Soleil, composée de gens qui n'avaient certainement pas besoin de recourir au vol, se prit un jour à attaquer les voitures publiques pour en enlever les caisses nationales. La bande se renfermait dans ce rôle strictement. On raconte qu'une fois, ayant fait main basse sur un trésor de la nation, tous les voyageurs étant remontés à leurs places, on remarqua qu'une dame pleurait. - On lui demande le sujet de ses larmes : elle dit qu'elle n'avait pour tout avoir en voyage qu'une somme de cinquante louis, et que cette somme lui venait d'être enlevée ! - Hé ! madame, lui dit BOZE, que ne le disiez-vous plutôt ? Nous n'avons pas l'intention de dépouiller les voyageurs ; nous ne faisons la guerre qu'au gouvernement. Que l'on rende à madame les cinquante louis. Mille pardons, madame, de l'erreur commise à votre préjudice !

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Il aurait été fort intéressant de pouvoir identifier ce personnage de Boze, malheureusement le texte ci-dessus ne précise ni date ni lieu, et aucun document officiel le concernant n'est accessible en ligne, ne serait-ce que sa condamnation à mort qui aurait peut-être pu permettre d'apporter quelques éléments de réponse ou en tout cas des pistes de recherche. Quand à établir la généalogie de la famille Guillin du Montet, elle aurait peut-être pu nous éclairer, mais l'oncle de Boze, Aimé-Marie, était le deuxième d'une fratrie d'environ huit enfants ; Antoine (1729) ; Catherine (1731) ; Jean-François-Marie (1732-1739) ; François-Bénigne (1733) ; Jeanne-Françoise (1736) ; Anne-Marie (1737) ; Éléonore (1739) : ce travail serait bien long et fastidieux et ne suffirait pas à résoudre cette énigme.

 


Annuaire du département du Jura - 1857