Bulletin de l'Assemblée Nationale du Samedi 13 août 1791

Assemblée nationale z


Extrait du Mémoire de madame Guillin (Jeanne-Adélaïde de Fradet d'Orly)

"Une veuve éplorée, une mère éperdue, un père chargé d'années et de fers, ses enfants infortunés sans consolation, sans appui, tel est le tableau sur lequel je viens fixer vos regards.

Vous vous rappellerez sans doute, messieurs, les circonstances cruelles où se trouva la ville de Lyon, lorsque M. GUILLIN DE POUGELON, frère de mon mari, fut dénoncé, avec quelques autres personnes, pour avoir formé un projet de contre-révolution. Le rapport qui vous a été fait dans les premiers moments paraissait inculper en quelque manière les accusés ; une prévoyance active et nécessité engageait votre comité des recherches à des rigueurs fatales pour quelques individus, mais salutaires à la chose publique. MM. GUILLIN DE POUGELON, TERRASSE et DESCARS, prévenus, furent condamnés à garder prison jusqu'à ce qu'il en eût été autrement ordonné.

Je pourrais faire militer en faveur des accusés des pièces victorieuses que l'équité du ministre actuel de la justice a rendues à la lumière, pour éclairer l'innocence de M. GUILLIN et de ses coaccusés ; je dois me borner à peindre à vos coeurs sensibles la situation déplorable de ce vieillard, qui fut le bienfaiteur, le conseil et le défenseur de ceux qui osent l'accuser aujourd'hui ; sa cause est étroitement liée à la mienne et à celle de mes enfants.

M. GUILLIN-MONTET, mon mari, avait payé son tribut à la patrie ; la patrie l'en avait récompensé ; couvert de blessures honorables, chargé d'années, environné de l'estime publique, il habitait paisiblement sa maison de Poleymieux, près Lyon ; moi et ses enfants faisions sont unique société ; sa maison fut toujours l'asile et le recours des malheureux qui ne le sollicitaient jamais en vain ; elle devint celui de la famille de son frère, lorsque l'orage qui devait nous écraser avait déjà grondé sur sa tête. Nulle plainte, nulle reproche fondé n'avait pu s'élever contre lui. Toujours fidèle à toutes les obéissances, il respectait toutes les autorités. Déjà plusieurs visites avaient été faites dans la maison ; déjà on s'était assuré plus d'une fois que la paix régnait dans notre asile et la sagesse dans notre conduite. Ah ! sans doute, des ennemis du nom que nous portons n'avaient pas cru leur haine satisfaite par les premiers malheurs dont ils nous avaient affligés.

Le 26 juin dernier, deux municipalités, se joignant à celle de Poleymieux, osent investir notre habitation ; une recherche d'armes servait de prétexte. L'appareil de la guerre est déployé, et trois cents gardes nationales se pressent autour des officiers municipaux ; aucune défense n'est opposée. Eh ! qu'aurait pu faire un vieillard, entouré de quelques femmes et d'enfants au berceau !

M. MONTET demande s'il y a des ordres, objecte que les arrêtés du département défendent de pareilles incursions ; il parle au nom de la loi ; il n'est pas écouté, même par les officiers municipaux. Je m'avance au devant des plus acharnés, on me respectait encore ; mais le cri de la fureur se propage au loin ; le tocsin sonne, les villages d'alentour s'assemblent ; trente paroisses courent aux armes, trente drapeaux marchent : eh ! contre qui, grand Dieu ? contre un vieillard, contre des femmes et des enfants. On demande à grands cris la tête de mon mari. Les domestiques ont fui ; les portes sont enfoncées, les meubles sont brisés. Je force mon mari à se réfugier dans un donjon écarté ; il avait déjà livré ses armes sans attenter à la vie d'aucun des assaillants.

château de Poleymieux z

Je reste seule au milieu de ces forcenés ; déjà le pillage commence ; l'incendie, qui l'avait précédé, se manifeste de toutes parts ; je me fais un passage à travers la flamme. Mon sexe n'est plus un rempart pour moi contre les furieux ; cependant, j'élève vers eux ma voix suppliante, je leur tends les bras chargés de mes deux enfants glacés d'effroi et dans les convulsions de la mort. Divagante au milieu des armes, couverte de coups et d'insultes, je leur offre ma vie pour sauver celle de mon mari ; je somme, au nom de l'humanité et de la loi, les officiers municipaux d'interposer leur autorité. La fureur paraît un instant suspendue ; je me flattais ... il n'était plus temps ; les flammes avaient fait trop de progrès : l'infortuné, poursuivi par elles de retraite en retraite, n'évite un genre de mort que pour retrouver des assassins. Quelques hommes l'encouragent, lui répondent de sa vie ; vains serments ! aussitôt qu'il paraît la rage redouble, on se presse : c'est à qui lui portera les premiers coups. J'ai vu mon malheureux mari haché, tout vivant, en pièces ; j'ai vu ses membres tomber épars autour de lui ; j'ai vu son oeil mourant ; j'ai entendu sa bouche expirante me crier son dernier adieu. Il reçoit la mort. J'ai vu couper sa tête, et ses membres sanglants emportés en trophée dans les villages voisins. Ceux qui restent se disputent son tronc informe et mutilé ; ils baignent dans son sang leurs visages hideux et leurs mains parricides ; ils s'offrent au peuple dans cet appareil odieux. Éperdue, égarée, hurlant dans mon désespoir, je leur demande à grands cris la mort ; et les cruels, sans doute pour augmenter mes maux, m'ont condamnée au tourment de vivre.

Enfin les cannibales se retirent ; où vont-ils, grand Dieu ? ... renouveler le festin d'Atrée, faire rôtir les membres de leur victime et les dévorer ensuite ... La gendarmerie nationale les arrêta au milieu de cet abominable repas.

Errante au milieu des bois, ce n'est que vingt-quatre heures après que j'ai pu me réunir avec les restes infortunés de ma famille. Nous nous sommes réfugiés à Lyon, ne pouvant plus habiter une maison réduite en cendres, qui avait englouti dans ses décombres meubles, argent, contrats, enfin tout ce que nous possédions. Eh ! que nous reste-t-il à mes enfants et à moi ? rien. Que reste-t-il à une femme infortunée, à des fils courbés sous le poids du malheur ? ni père, ni mari.

M. GUILLIN DE POUGELON est dans les fers depuis neuf mois entiers. Ce vieillard, que soixante-huit ans de travaux utiles n'ont pas dû conduire au crime, gémit, au secret, privé de la vue de ses enfants, sans aucune espèce de consolation, dévoré d'inquiétudes et de maux physiques qui font craindre pour sa vie. Chaque jour a semblé aggraver ses pertes. La femme de son fils, épouse vertueuse et mère tendre, qui faisait la consolation de sa vieillesse, accablée par le coup qui lui enlève un beau-père qu'elle chérissait, dans un accès de désespoir, après avoir arrosé de ses larmes son enfant, se précipite par la fenêtre, et meurt pleurée par tous les êtres sensibles.

M. GUILLIN DE POUGELON, dont je viens à vos pieds réclamer la liberté, est le tuteur de mes enfants. C'est sur lui seul que reposent nos espérances ; c'est le seul protecteur que nous puissions réclamer ; la nature nous le donnait, les magistrats l'ont confirmé.

Je vous demande donc, messieurs, au nom de la nation, au nom de la justice, d'être favorables à ma demande, et de la couronner par la mise en liberté de M. GUILLIN, mon beau-frère, tuteur de mes enfants. Vous acquerrez par cet acte de bienfaisance un nouveau droit à la reconnaissance et à la vénération du peuple français."  (Réimpression de l'ancien Moniteur ... Volume 9 - pp. 404 et 405)

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Certains historiens locaux ont contesté que cette tragédie ait été suivie de scènes encore plus odieuses. J'en suis au regret pour eux, mais j'ai pris la peine de dépouiller aux archives du Rhône le dossier de cette affaire. Il y a parfaitement eu des scènes immondes et des actes de cannibalisme. Quelque dégoût que leur récit soulève, j'en veux donner quelques aperçus :

Après que Guillin du Montet fut assassiné "d'une infinité de coups de fusil et d'autres instrument, sa tête fut coupée, ses membres dépecés et portés au haut de piques et de baïonnettes". "On s'en dispute tous les morceaux". "Chacun voulut avoir un morceau de son corps". La tête fut coupée par le boucher Antoine Saignant, de Chasselay, d'abord avec son sabre, puis avec une hache. Il avait revendiqué cet honneur ainsi : "Allez, vous autres, laissez-moi faire mon métier !"

Le même jour, d'après le témoignage de François Bermond, perruquier à Neuville-sur-Saône, Antoine Berthier, tailleur d'habits, et le nommé Dru, fabricant de draps, revenant de Poleymieux, le soir du 26 juin, "présentèrent chacun un morceau du corps de Guillin". Berthier "paraissait avoir tout l'avant-bras et Dru une autre partie du corps de la grosseur de deux poings". Les deux misérables "montrant ces deux morceaux de chair humaine y portaient les dents". Le témoin croit s'être aperçu "que Dru en mangea réellement et que Berthier se contenta de mordre plusieurs fois le morceau qu'il avait".

Mais voici un témoignage plus explicite. Il est de François Petit, garçon boulanger à Neuville : "Dru en coupa une partie avec ses dents, la mâcha et la souffla ensuite en l'air".

Pendant ce temps, Henri Vergnioust, maître maçon de Saint-Germain, emportait une jambe du malheureux Guillin, tandis que le nommé Gros, granger à Trévoux, rapportait dans cette ville un sein de l'aristocrate qui lui avait été remis par des gardes nationales pour qu'il le montrât dans son canton "en signe de patriotisme". Enfin, la tête de Guillin fut portée à Couzon par Antoine Gorrel et partagée à la hache "par six braves citoyens".

J'arrête là ces horribles citations.  (L'Action française - 29 juin 1938)

 

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AYMÉ-MARIE GUILLIN DU MONTET, dont la fin tragique a eu tant de retentissement au commencement de la révolution, était né à Lyon, dans la paroisse de Sainte-Croix, le 2 mai 1730, de Gabriel-François Guillin du Montet, procureur aux cours de Lyon, et de Marie-Françoise Perrin.

Aimé-Marie baptême z

ANTOINE GUILLIN DU MONTET, frère aîné d'Aimé-Marie, né pareillement à Lyon, le 22 juin 1729, fut reçu avocat aux cours de Lyon en 1754. Recteur de l'Hôtel-Dieu, en 1767, il fut fait échevin en 1769, fonction municipale qui donnait alors la noblesse. Acquéreur du château et fief de Pougelon, il s'était fait appeler GUILLIN DE POUGELON.

ONDOIEMENT 1729 z

Antoine baptême z

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AIMÉ GUILLIN vint très jeune à Marseille, et il y entra dans la marine marchande. Il n'était pas âgé de vingt-cinq ans, qu'il avait déjà fait cinq fois le voyage des Échelles du Levant et du Cap de Bonne-Espérance. A cette époque, l'Angleterre avait attaqué les possessions de la France en Asie et en Amérique, et ses vaisseaux faisaient souffrir au commerce français des pertes énormes. Dans un seul jour, en octobre 1745, une flotte marchande" de quarante voiles, rencontrée par les Anglais, perdit trente de ses bâtiments. Cette flotte, qui venait de la Martinique en France, était escortée par quatre vaisseaux de guerre, dont deux furent également pris par l'ennemi.

Un homme entreprenant, aventureux, le marquis de Roux, qui avait dissipé presque toute sa fortune, se met en tête de la refaire plus brillante qu'elle n'avait été. Il arrive à Marseille, il y fait construire plusieurs bâtiments corsaires, et, après les avoir bien armés et bien équipés, il les lance à la mer contre les Anglais. Pendant plusieurs années, les corsaires du marquis de Roux firent tant de merveilles dans les deux mers qui baignent les côtes de France et d'Espagne, que le jeune GUILLIN se laissa tenter. Plein du désir de faire promptement sa fortune, il vint offrir ses services au célèbre armateur, qui l'employa aussitôt sur ses navires comme lieutenant marin et commandant les volontaires d'équipage. C'était en 1755.

Dans toutes ses courses maritimes, AIMÉ GUILLIN fit preuve d'autant de talent que de bravoure ; mais une occasion où son courage et sa présence d'esprit brillèrent le plus, ce fut dans le combat que la frégate-corsaire qu'il montait, la Marie Désirée de Marseille, eut à soutenir contre deux vaisseaux de guerre anglais au sud d'Alicante.

Ce combat dura six heures. Blessé dès le commencement de l'action, AIMÉ GUILLIN n'en demeura pas moins aux endroits les plus exposés du vaisseau ; il était sur le point d'en venir à l'abordage, lorsque le feu, prenant tout-à-coup dans un coin du bâtiment, fait en moins de dix minutes les plus effrayants progrès. Soixante fusils placés sous la voile d'artimon, se déchargent d'eux-mêmes ; tout auprès est un caisson rempli de cartouches où le feu commence à s'attacher. Le danger est imminent ; l'équipage est frappé de terreur ; tout va périr ; l'intrépide GUILLIN s'élance, il saisit le caisson enflammé, et il se précipite dans la mer avec lui. Bientôt il reparaît, il remonte à bord, l'équipage consterné se rassure, l'incendie est étouffé, le combat, qui n'a pas cessé, redouble de fureur ; mais l'ennemi se hâte de gagner le large.

signature z

En l'année 1758, AIMÉ GUILLIN quitta le marquis de Roux, et il vint faire ses offres de service à la compagnie française des Indes, la seule qui restait des douze compagnies de commerce maritime établies en France depuis 1664. AIMÉ GUILLIN n'eut pas de peine à obtenir de la compagnie des Indes le commandement de deux vaisseaux, le Saint-Luc et l'Alouette, qu'elle armait au port de Lorient, et qu'elle destinait pour l'île de Gorée. Cette île était la seule qui restât à la France sur la côte d'Afrique, et elle réclamait les secours les plus pressants en hommes, en vivres et en munitions de guerre. Trompant la vigilance de toutes les croisières ennemies, GUILLIN fit sans accident la traversée de Lorient à Gorée, qu'il ravitailla. Au retour de cette expédition, qu'il termina avec une célérité vraiment inouïe, il eut encore à soutenir un combat très-vif contre une frégate anglaise, et il en sortit avec tant d'honneur, que la compagnie, l'inscrivit sur le tableau de sa marine en qualité de premier lieutenant. En 1759, il partit une seconde fois du port de Lorient avec trois vaisseaux de la compagnie pour aller porter des secours à l'Île de France. Son voyage fut encore d'une extrême célérité. A son retour, la compagnie l'envoya prendre le commandement du Villevaut, navire qu'elle armait au port de Bordeaux, et qu'elle destinait à transporter à l'Île de France des barres de fer, des laines, des liqueurs et autres marchandises.

Le Villevaut était sur le point de mettre à la voile, lorsque deux commissaires de la compagnie, chargés de faire la visite de la cargaison, trouvèrent mauvais que le capitaine GUILLIN et ses officiers eussent embarqué des marchandises de pacotille. Ces commissaires, armés de la sévérité des règlements, saisirent la marchandise, et cette saisie fut validée par un arrêt du conseil du roi, du 19 mars 1761, qui déclara la pacotille bien confisquée au profit de la compagnie. A la suite de ce procès, qui causait un notable dommage à sa fortune commerçante, GUILLIN, justement irrité, quitta sur-le-champ le service de la compagnie des Indes, et il ne lui fut pas difficile d'obtenir de M. le duc de Choiseul-Stainville, alors premier ministre, d'entrer au service du roi. Chargé de plusieurs commandements importants, il s'en acquitta de manière à justifier le choix du ministre qui l'appela ensuite au gouvernement du Sénégal et de la côte d'Afrique, emploi qu'il garda pendant près de vingt ans, et dans lequel il fit constamment preuve de zèle, de fermeté, de capacité.

En 1785, GUILLIN se retira du service avec le brevet de colonel d'infanterie et la croix de Saint-Louis ; il revint à Lyon, sa patrie, acheta de M. Servant, en 1786, la terre et seigneurie de Poleymieux, et il y faisait sa résidence avec sa femme et ses enfants quand vint éclater la révolution de 1789 ...

Plusieurs mois avant la fédération du 14 juillet 1790, Louis XVI, qui prévoyait les funestes résultats des perfides manoeuvres employées par les meneurs de l'Assemblée nationale, conçut le projet d'abandonner Paris pendant quelque temps et de venir à Lyon avec la cour, afin d'y travailler plus librement à la réparation des maux qui frappaient ses regards paternels. Ce projet, concerté dans le plus grand secret, fut communiqué par un des agents du roi à M. Imbert-Colomès, homme qui jouissait alors à Lyon de la considération la plus méritée. M. Imbert fit part du projet à trois personnes dont il était parfaitement sûr, M. Régny le père, trésorier de la ville, M. GUILLIN DE POUGELON, bâtonnier de l'ordre des avocats, et M. Boscary l'aîné. A l'aide de ces quatre personnages, le projet du roi fut connu de tout le commerce, de la magistrature, du barreau et d'une foule d'autres gens notables ; il fut goûté de tout le monde, mais une circonstance fort délicate en fit manquer l'exécution.

Depuis le 16 juillet 1789, les princes français, c'est-à-dire le comte d'Artois, le prince de Conti, le prince de Condé, le duc de Bourbon et le jeune duc d'Enghien, s'étaient retirés à Turin, auprès du roi de Sardaigne. Ayant eu connaissance du projet du roi, ils voulurent le devancer à Lyon ; mais, avant de rentrer en France, le prince de Condé crut à propos d'y envoyer un de ses aides de camp, M. le chevalier TERRASSE DE TESSONNET, officier au régiment du Maine, afin de s'assurer positivement des dispositions des Lyonnais.

L'arrivée à Lyon de M. de Tessonnet, qui était suivi de M. le marquis d'Escars et de M. le comte d'Egrigny, le but de leur voyage et l'inquiétude que faisait concevoir la présence des princes, détachèrent du projet du roi la majeure partie de ceux qui s'en étaient le plus déclarés les partisans.

Les envoyés du prince essayent alors de se tourner du côté de la classe ouvrière. M. de Tessonnet conçoit l'idée de faire opérer à Lyon un mouvement populaire, afin de forcer la nouvelle municipalité d'appeler elle-même les princes : en conséquence, il se lie avec un maître ouvrier en soie de la Grand'Côte, qui lui paraissait avoir une certaine influence sur les habitants de son quartier et même sur ceux de la Croix-Rousse. Mais cet homme n'était qu'un intrigant : il fit à M. de Tessonnet les plus magnifiques promesses ; il en tira beaucoup d'argent ; et, sans doute pour en recevoir encore d'une autre main, le traître s'empressa d'aller tout découvrir à la municipalité.

château de Pierre-Scize z

 

Le mouvement populaire devait avoir lieu le 8 décembre 1790, et le 4 au matin, MM. de Tessonnet, d'Escars, d'Egrigny et GUILLIN DE POUGELON, étaient arrêtés chez eux par les agents de la police. Conduits sur-le-champ au château de Pierre-Scize, un décret de l'Assemblée nationale les fit bientôt transférer à Paris, où ils furent mis en prison à l'abbaye Saint-Germain. Le décret portait en outre que la municipalité de Lyon fournirait les pièces qu'elle avait sur le délit qui leur était imputé, et que le tribunal d'Orléans serait saisi de la procédure ...

Il n'en fallut pas moins pour soupçonner son frère. La Société des Amis de la Constitution, toute puissante, décida une perquisition. Comme on se méfiait du courage du seigneur de Poleymieux, on équipa toute une troupe. La perquisition se passa fort bien et Guillin du Montet n'assomma personne. Le procès-verbal dut constater qu'il n'y avait, au château de Poleymieux, que des armes de collection et de chasse, mais pas autre chose. Notons en passant qu'on perquisitionna chez le père du savant Ampère et qu'on ne trouva rien non plus.

Alors commença une campagne d'excitations perfidement et savamment orchestrée. Le Moniteur du département publia de véritables appels au meurtre. Des agitateurs, venus de Lyon, parcouraient les campagnes et répandaient libelles et provocations.

La nouvelle de la fuite de Varennes donna aux "autorités" et aux clubs l'occasion de prendre leur revanche. GUILLIN DU MONTET, de son côté, avait considéré la première perquisition comme une atteinte à son honneur. Il était bien résolu à ne pas en subir une seconde sans riposter.

Le 26 juin 1791, comme par hasard, les gardes nationales de plusieurs communes s'armèrent. Plusieurs maires et officiers municipaux, débordés et croyant calmer l'inquiétude, s'avérèrent qu'un décret récent leur permettait de décider une perquisition. Les chefs des gardes municipales de Poleymieux, de Chasselay, de Quincieux, de Saint-Germain-au-Mont-d'Or, se réunirent chez l'administrateur du département Brunet et décidèrent une nouvelle visite du château. Et, dans leur discussion, rien ne prouve que les représentants de Poleymieux aient été les plus ardents.

C'était un dimanche. La messe à Poleymieux fut suivie de la procession à laquelle participèrent, comme d'habitude, les gardes nationaux du village. Mais, à l'issue de la procession, ils virent arriver ceux de Chasselay et de Quincieux, avec tambours et enseignes. 

Ainsi les trois municipalités, Poleymieux, Chasselay, Quincieux, se présentent au château de Poleymieux, sous prétexte d'y faire une recherche d'armes ; elles étaient escortées par environ, quatre cents hommes de garde nationale, appareil formidable, spectacle inouï pour les habitants de ces paisibles et solitaires montagnes.

GUILLIN DU MONTET paraît à l'ouverture d'un petit guichet défendu par une grille de fer ; il demande à connaître les ordres qui mettent en mouvement toute cette force armée, et il fait observer que les arrêtés du département s'opposent de la manière la plus formelle à ces inquiétantes promenades militaires. Les officiers municipaux ne répondant pas nettement, GUILLIN, en colère, ferme brusquement le guichet, et il se retire dans ses appartements en proférant quelques injures. Voyant alors qu'on prend des dispositions pour entrer chez lui bon gré malgré, il paraît à l'une de ses fenêtres, armé d'un fusil à deux coups, et il tire au hasard. La garde nationale, ainsi provoquée, riposte par un feu roulant, quelques individus courent au clocher de la paroisse, et le tocsin se fait entendre.

Mme Guillin, toute effrayée, descend, accompagnée de sa belle-soeur, sur la terrasse du château ; elle s'adresse à la garde nationale, elle essaie d'excuser l'emportement de son mari, et promet, en son nom, que la perquisition sera soufferte. Après une heure d'attente, pendant laquelle arrivait, au bruit du tocsin qui sonnait dans tous les environs, une immense foule d'individus, hommes, femmes, enfants, les uns armés, les autres sans armes, tous étrangers à la paroisse de Poleymieux, et même entièrement inconnus pour la plupart, la porte s'ouvre enfin, et les commissaires perquisiteurs, au nombre de six, entrent dans le château. Arrivés dans un corridor aboutissant à la chambre à coucher de GUILLIN DU MONTET, ils aperçoivent un fusil à deux coups, chargé, et ils en jettent l'amorce. On les conduit ensuite dans un petit cabinet, où ils trouvent deux fusils neufs à deux coups, une gibecière, plusieurs couteaux de chasse, deux fusils de munition avec leurs baïonnettes, deux petits canons appelés Gueulards et servant dans les fêtes et les réjouissances du château, deux petits barils de poudre à tirer, un petit baril de pierres à fusil, quelques balles en plomb récemment fondues, quelques flèches indiennes que GUILLIN avait rapportées de ses voyages d'outre-mer, tous objets bien propres, comme on voit, à renverser une constitution, à mettre en danger la patrie et la souveraineté du peuple.

Les commissaires perquisiteurs se disposaient à continuer, quand une voix du dehors leur crie qu'ils ne sont pas en nombre suffisant pour faire leurs recherches en sûreté, que GUILLIN a peut-être du monde caché dans le château, et qu'ils courent le risque d'être égorgés. "Nous voulons entrer", s'écrient alors plusieurs autres voix, "ouvrez-nous la porte ?" GUILLIN DU MONTET se montre à l'une des fenêtres, entre le maire et un officier municipal. "Que voulez-vous, dit-il à la foule ? Vous voir, entrer, lui répond-on. Vous n'avez pas besoin de me voir, reprend durement GUILLIN, retirez-vous, ou je vais à l'instant faire jouer une machine qui vous accablera sous une grêle de pierres". A peine a-t-il prononcé ces paroles, qu'il est couché en joue par une vingtaine de personnes : on demande sa tête, et même celle des commissaires, que l'on soupçonne avoir reçu de l'argent pour favoriser son évasion.

GUILLIN, furieux, monte à l'une des tours de son château, et de là il fait un feu si continu sur la multitude, que près de vingt personnes sont mises hors de combat. Les assaillants, transportés de rage, font alors tomber sous leurs coups les portes du château ; ils se précipitent en foule dans l'intérieur, dévastant, brisant tout ce qu'ils trouvent sur leur passage ;Ils enfoncent les portes des caves et se gorgent de vins et de liqueurs. Les commissaires montent à la tour, non pas pour s'emparer de GUILLIN et le livrer, mais pour le sauver. GUILLIN, armé d'un fusil et d'une paire de pistolets, veut toujours combattre. Les commissaires l'entourent et cherchent à s'interposer entre le peuple et lui. Plusieurs gardes nationaux, le regardant comme perdu, demandent qu'il lui soit fait grâce. "Non, non", s'écrient quelques voix, "c'est le général des contre-révolutionnaires. Si nous le manquons aujourd'hui, il ne nous manquera pas demain ; c'est un homme accoutumé à tuer. Point de grâce !"

La fureur populaire augmentant toujours, les commissaires perquisiteurs supplient GUILLIN de rester dans la tour jusqu'à ce qu'on ait réuni quelques braves gardes nationaux disposés à le protéger ; mais déjà les flammes s'emparent de certaines parties du château. GUILLIN, très-peu troublé, sort cependant de sa retraite, entouré des officiers municipaux, et il descend avec eux dans la cour. A peine a-t-il fait trente pas, que la foule se précipite sur lui, malgré les efforts des officiers de la garde nationale. Frappé au même instant d'un coup mortel, le malheureux tombe aux pieds des officiers municipaux, et il est aussitôt achevé à coups de fourches et de crosses de fusil. Un boucher des environs mit alors son cadavre en pièces, et ce fut à qui en emporterait un lambeau. On prétend que sa tête fut portée en triomphe à Couzon, et son coeur, à Neuville-sur-Saône, où il fut ensuite mangé dans une auberge ... (J.S.P. - Revue du Lyonnais - de Léonard Boitel, Aimé Vingtrinier - volume 3)

 

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Quelques mots sur l'arrivée à  Poleymieux d'Aimé-Marie Guillin du Montet  :

Guillin-Dumontet prit sa retraite en 1786, et vint se fixer à Poleymieux avec sa famille, quelques domestiques et un jeune nègre de grande taille et d'une force prodigieuse, qu'il appelait Zamor. Le nouveau seigneur fut reçu par les habitants de la paroisse ayant à leur tête le curé, le juge, le notaire et les notables qui lui adressèrent les compliments d'usage. Les jeunes gens, filles et garçons, chantèrent une cantate qui avait été composé, dit-on, par celui qui devait devenir le savant Ampère et dont le père était notaire à Poleymieux. Un grand festin et des danses eurent lieu sur les terrasses du château et d'abondantes aumônes terminèrent dignement cette belle journée.

Hélas ! la bonne harmonie ne dura pas longtemps. Le caractère de Guillin-Dumontet a été diversement apprécié. Suivant quelques écrivains, Guillin était jaloux de ses prérogatives seigneuriales. Toujours accompagné de son nègre Zamor et de deux énormes chiens, il inspirait aux habitants une terreur profonde. (Juilly - 22e année - n° 3 - 1921-1922)

La tradition populaire veut que les ruines du château de Poleymieux au Mont-d'Or soient le théâtre des apparitions d'un fantôme sans tête et de ses deux dogues de sicile. (C.E.R.P.I. Belgique)

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décès Guillin du Montel z

« L'an 1791 et le dimanche 26 juin, sieur Aimé Guillin du Montet, cy devant seigneur de cette paroisse, est mort dans son château, âgé d'environ soixante-deux ans, par la suite de la violence qui lui a été faite par une émeute et un rassemblement considérable de particuliers armés ; son corps ayant été lacéré, mis en pièce sur le champ, emporté ou consumé par les flammes, il n'a put estre inhumé dans le cimetière de l'église paroissiale selon le rit de l'église, de ce dont nous, curé soussigné de Poleymieux, avons dressé le présent acte, pour constater laditte mort et pour servir ce que de raison, et ce en présence de s'Jean-Louis Chomet, maire, de sr Louis Peytel, officier municipal, de Claude Peytel, procureur de la commune, d'Abraham Boutton, greffier, qui nous ont requis d'exprimer dans cet acte leur déclaration expresse qu'ils ont employé tous Ies moyens possibles pour empêcher ce malheureux évènement de la mort dud. sr Guillin, et ont signé. J.-L. CHOMET, maire ; PEYTEL ; CLAUDE PEYTEL, procureur ; A. BOTTON ; BUISSON, curé »

AD69 - registre d'état-civil de Poleymieux, de l'année 1791 (153 GG 4)

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En 1792, madame Guillin du Montet quitta la France avec ses deux petites filles, Aimée-Adélaïde et Agathe-Henriette-Claudine. Elle s'exila d'abord à Mittau, en Courlande, auprès du roi Louis XVIII, et vint, de là, à la Cour de Saint-Pétersbourg, où ses malheurs et les grâces de sa personne lui firent épouser un général russe, de la famille du fameux comte de Rostopchin. En 1813, elle fit un voyage à Lyon, vendit ce qui restait de la terre et du château de Poleymieux, et repartit presqu'aussitôt après pour la Russie

Jeanne-Adélaïde de Fradet d'Orly, née à Versailles, le 11 juin 1767, s'est remariée en 1796, à Saint-Pétersbourg, avec Mickhaïl Mickaïlovitch Borozdine (1767 - 1837).  

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ANTOINE GUILLIN DE POUGELON fut libéré vers la fin de l'année 1791. Mais, si Guillin de Pougelon avait été rendu, malgré ses ennemis, à la liberté, les haines profondément déchaînées contre lui n'avaient pas désarmé. Ce qu'il fallait lui ravir à nouveau, à tout prix, c'était cette liberté qu'on n'avait pas pu lui refuser, puisqu'on l'accordait aux scélérats, assassins de son frère ... Il resta en liberté jusqu'en 1793. Mais il était trop férocement guetté, pour que sa liberté lui fût indéfiniment conservée.

En 1793, il fut de nouveau arrêté de la façon la plus illégale et la plus arbitraire, car aucune charge n'était articulée contre lui, et, quant aux anciennes, elles avaient définitivement disparu par suite de l'amnistie.

Cette fois-ci, il était transféré directement dans la prison de Mantes, d'où il ne devait sortir, dans la pensée et les espérances de ses ennemis acharnés, que pour monter à l'échafaud. Il ne fut sauvé que par le dévouement de sa femme et de ses deux filles, qui n'hésitèrent pas à le suivre dans cette ville. Elles s'arrangèrent pour gagner à prix d'argent, au risque d'un danger de mort pour elles, le geôlier de la prison. De ce dépôt de victimes, partait chaque jour la charrette fatale, qui conduisait infailliblement les prisonniers à l'échafaud.

Le geôlier, lui, ne voulut jamais laisser partir M. Guillin de Pougelon dans la funèbre charrette, et quand, à l'appel de son nom, il se présentait pour y monter, il le repoussait en disant que "c'était un vieux fou, qui ne savait même plus son nom". C'est de cette façon que, d'atermoiement en atermoiement, le prisonnier atteignit le moment où le 9 thermidor lui rendit, cette fois, d'une façon définitive, sa liberté.

Pendant cette seconde détention, déjà frappé, lors de la première, par la mort de sa belle-fille et de son frère, il l'était encore, au moins provisoirement, dans la personne de son fils, Hugues Guillin d'Avenas qui, par un jugement de la Commission révolutionnaire, en date du 17 germinal an II, était condamné à la détention dans ces termes : "Hugues Guillin, dit d'Avenas, quarante ans, ex-noble, ci-devant avocat, natif de Commune-Affranchie, émigré, condamné à la détention, scellés et séquestre apposés sur ses biens".

Déjà malade, épuisé par les terribles épreuves qui s'étaient succédées, M. de Pougelon, sans se faire rayer du tableau de l'Ordre, renonçait à toute activité professionnelle et se retirait dans sa propriété de Pougelon, où il mourut le 17 mars 1817. (Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon - 1914 - pp. 49 à 51)

POUGELON z

 

 

La famille Guillin semble originaire de Guillin-sur-Aigueperse en Beaujolais, et a possédé, dès le XVe siècle la terre du Montel (Saint-Bonnet-les-Bruyères) appelée constamment et inexactement dans les actes, terre du Montet.

Armes : de gueules, à quatre flèches d'argent, posées en giron.

François-Gabriel Guillin du Montet, né au Montet, le 25 décembre 1700, procureur ès-Cours des Monnaies, Siège présidial et autres Cours de Lyon, inhumé à Lyon, paroisse de Saint-Pierre-le-Vieux, le 14 mai 1778. Il avait épousé à Villefranche, le 1er octobre 1721, Marie Perrin, fille de Michel Perrin et de Françoise Rochet.

De ce mariage sont nés à Lyon, paroisse Sainte-Croix :
- Antoine, né le 22 juin 1729 ;
- Marie-Aimé, né le 2 mai 1730 ;
- Catherine, née le 16 avril 1731 ;
- Jean-François-Marie, né le 10 mai 1732 ; inhumé le 28 août 1739 ;
- François-Bénigne, né le 27 juillet 1733 ;
- Jeanne-Françoise, née le 23 mars 1736 ;
- Anne-Marie, née le 19 juin 1737 ;
- Éléonore, née le 6 mars 1739.

AD69 - Registres paroissiaux de Lyon