Janvier 1891 - Une curieuse affaire d'escroquerie est venue lundi devant le tribunal correctionnel de la Seine.

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Il y a quinze jours, une vieille fille, VIRGINIE DURAND, très pieuse et très charitable, demeurant place Colbert, avait l'occasion de donner des secours au nommé ALPHONSE CHATILLON.

Cet individu vit tout de suite le parti qu'il pouvait tirer de sa naïve bienfaitrice. Il simulait la piété la plus grande et ne tardait pas à engager avec Mlle Durand une correspondance mystique dans laquelle il lui promettait notamment que le temps était proche où elle pourrait voir Jésus-Christ face à face.

Cependant, à la longue, les demandes d'argent trop souvent répétées finirent par lasser Mlle Durand ; alors Chatillon eut une idée de génie : il résolut de faire entrer en scène Jésus-Christ lui-même et il fit choix d'un nommé BENOÎT OZIER pour remplir ce rôle.

Celui-ci, mis au courant de la situation, écrivit à Mlle Durand une lettre à l'encre rouge, qu'il signa carrément : Jésus-Christ, fils de Dieu. Jésus-Christ racontait que, venu à Lyon pour sauver une âme chère, et n'étant pas muni de la "monnaie de la République", qui n'a pas cours au Paradis", il priait sa "chère fille" de lui remettre 500 francs qui lui seraient rendus au centuple dans le séjour des bienheureux. La boîte aux lettres choisie par Jésus-Christ n'était pas moins originale que la missive ; c'était le seau d'immondices d'une maison de la rue Vieille-Monnaie.

Le plus curieux, c'est que Mlle Durand s'empressa de répondre ; n'ayant pu se procurer les 500 francs pour le jour indiqué, elle s'excusait et promettait la somme pour deux jours après. Jésus-Christ écrivit aussitôt à sa chère fille pour lui reprocher son peu de foi. "J'ai vu mon père, il est très mécontent de vous", disait-il.

Enfin, les 500 francs furent versés, ce qui valut à la pauvre dupe une lettre de félicitations de Jésus-Christ avec une branche de menthe cueillie, y était-il dit, sur le mont Sinaï.

La correspondance continua et les deux escrocs parvinrent à soutirer encore 2.400 francs, qui furent promptement dissipés avec des filles de brasserie.

Chatillon et Ozier ont été condamnés chacun à treize mois de prison et 50 francs d'amende.

Le Petit-Lorrain - 4 janvier 1891 - p. 7 et 8