TRIBUT DE L'AMITIÉ AUX MÂNES DE CHARETTE.
ANECDOTES SUR SA VIE ET QUELQUES DÉTAILS SUR LA GUERRE DE LA VENDÉE
1796

AVANT-PROPOS
Je m'attendois chaque jour à voir quelque plume éloquente, employer cet heureux talent à l'éloge d'un homme si digne de notre vénération et de nos regrets, ce silence ne peut provenir sans doute que de la difficulté, de se procurer des renseignemens, qui mettent à même de suivre Charette depuis l'époque où il a commencé à dater dans le monde, jusqu'à celle, qui termina sa glorieuse carrière ; élevé et lié avec lui dès ma plus tendre enfance, rien de ce qui le concerne ne m'est étranger ; des correspondances exactes et suivies depuis que nous nous sommes séparés, m'ont mis à même de le suivre dans les différentes positions, où il s'est trouvé ; j'en ferai donc usage pour offrir au public tout ce qui peut avoir rapport à cet homme célèbre, bien convaincu de l'intérêt qu'un tel récit doit inspirer.

Ce n'est point avec l'assurance d'un auteur, que je me détermine à cette entreprise, on s'apercevra, que je ne suis que trop fondé à ne pas avoir cette prétention, n'ambitionnant pas les éloges d'un écrivain, je dois peu redouter la critique, en rendant hommage à l'amitié, j'écris pour ma propre satisfaction, et c'en est une bien douce pour mon coeur, de jetter quelques fleurs sur la tombe de mon ami.

 

charette portrait z

Charette est mort ! Pleurez, Sujets fidèles, la religion a perdu son plus zélé défenseur, la monarchie son plus ferme appui, les opprimés un protecteur, les malheureux un père. Pleurez, il a emporté votre estime, votre admiration, peut-être, hélas ! vos espérances - il ne vous a laissé que les regrets et la douleur ! Si mes talens égaloient la sensibilité, dont mon âme est pénétrée, je pourrois me flatter d'exciter celle de mes lecteurs, et de faire couler des larmes, que la reconnoissance et l'amitié se plaisent à répandre sur sa tombe, mais que dis-je ? le panégyriste de Charette, a-t-il besoin de la magie du stile, des fixions touchantes et inventées à plaisir pour émouvoir les coeurs ? non, c'est en racontant les faits avec simplicité, c'est en suivant ce grand homme depuis son adolescence jusqu'au moment qui termina ses jours, que je verrai ses ennemis même ne pouvoir lui refuser leur estime, et peut-être aurai-je la consolation d'entendre leurs soupirs s'unir aux tristes accens de ma douleur.

Charette avoit environ 33 ans, cinq pieds, cinq pouces, la taille bien prise, leste et nerveuse, les yeux vifs, le regard fier mais sans dureté, la pâleur de son teint annonçoit la délicatesse de sa santé, son parler étoit doux sans affectation, son sourire agréable, ses manières affables, de l'esprit naturel enrichi par l'instruction, l'art, heureux de se faire des amis et de se les attacher jusqu'à la mort.

Il a fallu aux grands hommes un vaste théâtre pour y exercer leurs talens et leurs vertus, mais le cercle circonscrit de la Vendée a suffi pour immortaliser Charette, c'est dans ces bornes étroites qu'il a déployé toute la profondeur de son génie, ce courage, cette constance vraiment héroïque, et ces vues nobles et sublimes, qui le firent admirer de l'Europe. Des rives de la Loire aux bords de la Vistule la renommée publie ses hauts faits, et l'invincible héros du Nord se plaît à rendre à la valeur, à la fidélité du défenseur de la religion de ses pères et du trône de ses rois. (1)

Charette, issu d'une famille ancienne, alliée aux plus grandes maisons (2), sentit de bonne heure, qu'une naissance distinguée impose de grandes obligations, l'alliance que ses ancêtres ont contractée avec un nom illustre, excite sa noble ambition, et bientôt il égalera le premier Baron chrétien, si l'un fait triompher la religion et son roi dans les champs de Tolbiac, Charette au milieu des Bretons fidèles saura mourir pour la même cause.

Ses ancêtres s'étoient distingués dans la magistrature (3) et dans la carrière des armes (4). Il choisit ce dernier parti, et le service de la marine, qui exige une étude plus approfondie, un travail plus assidu, convenoit infiniment au caractère froid et raisonné de Charette, aussi à peine avoit-il atteint sa seizième année, que déjà il avoit subi avec succès tous les examens rigoureux, par lesquels doivent passer les élèves de ce corps distingué.

Le jour où son nom est inscrit au nombre des défenseurs de l'état, est pour lui un jour de fête et de bonheur ; son génie s'étend, ses idées s'ennoblissent en parcourant le vaste océan ; il examine avec attention, il médite avec fruit, ses plaisirs mêmes ont toujours pour but d'acquérir des connoissances et de l'instruction. Suivons-le un moment dans les champs de l'Amérique, où la guerre cruelle exerce ses ravages, nous le verrons déployer ce courage intrépide, cette valeur innée, et cette humanité bienfaisante et désintéressée, qu'on ne rencontre point dans les âmes vulgaires.

A la prise d'un village (où l'Anglais s'étoit défendu avec sa bravoure accoutumée, mais où il avoit cependant fini par être vaincu), le Soldat se précipite avec fureur sur le champ de bataille, qu'il vient de conquérir, et plus, il a éprouvé de résistance, plus, il est disposé à la vengeance. Des cris déchirans se font entendre, Charette y vole avec la rapidité de l'éclair, se fait jour à travers les assaillans, et parvient enfin dans un appartement, où deux femmes éplorées étoient défendues par un jeune homme intrépide, qui écartoit avec son épée quiconque avoit la témérité de l'approcher ; mais dès qu'il voit un officier français, il s'avance vers lui avec cette noble assurance, que la vertu conserve au sein du malheur ; "je me rends à vous, lui dit-il, j'allois mourir pour défendre ma mère et ma soeur, soyez maintenant leur protecteur et leur appui, en les mettant sous la sauvegarde de la loyauté française, mon âme est libre de toute inquiétude", tel on vit autrefois l'immortel Chevalier sans peur et sans reproche, Bayard, protéger la vertu malheureuse, et refuser ensuite ses bienfaits ; tel est Charette au milieu de cette famille attendrie. L'anglais devient son ami, sa mère ne peut lui refuser son estime, et l'intéressante beauté ne voit point sans un tendre intérêt celui qui défendit son honneur et sa vie. Mais la trompette guerrière se fait entendre, l'impérieux devoir commande, le vaisseau s'éloigne du rivage, la sensible insulaire prolonge ses avides regards, et lorsqu'elle ne le voit plus, elle prononce encore avec attendrissement le nom chéri de son libérateur (5).

Charette vole à de nouveaux combats, à de nouveaux triomphes, partout il se conduit de manière à mériter l'estime et la considération de ses chefs, l'amitié de ses camarades, l'attachement et le respect du subalterne, qu'il commande.

Cette guerre active et glorieuse lui fournit plusieurs occasions de se faire connoître avec avantage, toujours calme et tranquille au milieu du danger, il observe en silence, et les succès comme les revers deviennent pour lui de vastes sujets de réflexions.

Louis XVI, triomphant, mais toujours humain et sensible, veut mettre un terme aux fléaux, qu'entraîne cette calamité, en rendant la tranquillité aux deux mondes, le calme à l'Europe, l'activité au commerce, les bras à l'agriculture. Il propose la paix, elle est acceptée. Il profite de ce repos pour faire fleurir les arts, encourager les sciences, multiplier les manufactures et faire renaître, non le génie conquérant de Louis XIV, mais ce siècle de lumière, qui éleva ce superbe et malheureux empire au dessus de toutes les autres nations.

Charette n'a plus l'occasion d'acquérir de la gloire par les armes, mais il ne languira point dans une honteuse oisiveté, il sait, que le travail est nécessaire à l'homme, qui a la noble ambition de s'élever, il étudie, il médite l'histoire des hommes illustres, des marins célèbres, et récolte dans ce champ précieux des connoissances, des talens, qui doivent un jour le conduire à l'immortalité. Il ne dédaigne point ces voyages destinés pour l'instruction des matelots, c'est une occasion d'acquérir de nouvelles lumières, il la saisit avec avidité, et les mers du Nord lui deviennent bientôt aussi familières, que le vaste océan, qu'il a tant de fois traversé.

L'époque des malheurs de la France fut aussi celle, où Charette fut forcé de renoncer à son état ; il revient dans sa famille jouir des charmes de l'amitié, non des caresses maternelles, des embrassemens d'un père, la mort les avoit moissonnés ; tel on voit la colombe fidèlle languir et succomber à ses peines, lorsqu'elle a perdu sa compagne, de même ce couple fortuné ne peut supporter une séparation cruelle, et le tombeau doit bientôt réunir deux coeurs sensibles, que la nature sembloit avoir formé pour leur commun bonheur. C'est auprès d'une soeur chérie, d'un frère tendrement aimé, qu'il va puiser les consolations nécessaires à son existence, et l'un et l'autre ne regardent plus comme un malheur l'inactivité, à laquelle il est condamné, puisqu'ils vont jouir du plaisir de le posséder.

Charette, en fréquentant la société, détruisit bientôt l'idée, que l'on s'étoit formée de la dûreté d'un homme de mer ; plus cette opinion s'étoit accréditée, et plus on fut étonné de trouver en lui cette amenité, cette douceur, cette sensibilité d'âme, qui plaît autant qu'elle intéresse, et qui a tant de pouvoir sur ce sexe enchanteur, à qui la nature se plut à prodiguer ces dons divins. Ce fut donc à ces aimables qualités, que Charette dut sa fortune et son bonheur (6), Mad. de *** jeune et intéressante veuve, ne pût le voir et le connoître sans l'aimer (7). Charette par ses tendres soins fit la félicité de sa compagne, et l'amour s'applaudit des noeuds qu'il vient déformer.

La vie champêtre lui offre mille jouissances, que le riche dédaigne, et qui laissent à l'âme des souvenirs si consolans, aider le pauvre dans l'adversité, soulager l'infortuné, terminer à l'amiable des procès ruineux, réparer par ses bienfaits les pertes de l'utile cultivateur, chacun de ses jours enfin est marqué par un acte de bienfaisance et d'humanité.

Un enfant vient encore resserrer les liens de cette union sainte. Charette, amant fidèle, tendre époux, ne peut qu'être le meilleur des pères, il prend son fils, le presse contre son coeur, l'offre à Dieu, qui le protégea dans les dangers, à l'état pour lequel il exposa sa vie, à son Roi, qu'il servit avec tant de valeur et de fidélité. Mais la divinité, qui a ses vues en nous éprouvant par les coups les plus sensibles, vient déchirer cette âme paternelle, en lui enlevant cet enfant précieux, puisqu'il eut été élevé à l'école du malheur, à celle de la vertu.

C'est en vain que le tems s'écoule, que l'amitié veut calmer ses peines, ce souvenir douloureux triomphe de tous les efforts ; il ne falloit rien moins que les grands évènemens, qui se préparoient pour le tirer de cette espèce de léthargie, où il paroît enseveli.

Déjà la discorde fatale avoit allumé cette incendie terrible, qui consume encore cet empire naguerre si florissant, les temples profanés, la religion méprisée, ses ministres persécutés, et la noblesse toujours fidèle à ses rois plongée dans des cachots infects (8), tandis que ses possessions étoient pillées et livrées aux flammes.

Je ne m'étendrai point sur une révolution, dont l'histoire n'offre point d'exemples, ses horribles effets sont connus de tout l'univers, c'est la cause de Dieu, c'est celle des rois qu'il faut soutenir, Charette pouvoit-il être sourd au cri de l'honneur ? il s'arrache en pleurant des bras d'une femme chérie, ses larmes, ses tendres efforts, la solitude affreuse, à laquelle elle va se trouver condamnée par la perte d'un fils, l'éloignement d'un époux, rien ne peut le retenir, il vole rejoindre les français fidèles rassemblés sous l'oriflamme sacré.

Mais Charette ne trouve point chez l'étranger ce noble enthousiasme, dont son coeur est animé, les âmes sont de glace en comparaison du feu qui dévore la sienne, les discussions politiques, les lenteurs, tout le désespère, il rentre dans sa patrie, convaincu que ce n'est que dans des coeurs français qu'il trouvera cet élan sublime, cet héroïsme qui sait tout braver pour venger un roi injustement outragé.

Jeune, peu connu, n'ayant point l'avantage d'une réputation éclatante, qui entraîne et subjugue les esprits, il lui fallut méditer en silence les grands projets, qu'il se proposoit d'exécuter, plus son courage le portoit à entreprendre, plus il se présentoit de difficultés, la confiance étoit le premier point ; quel espoir de pouvoir se flatter de l'inspirer ; d'ailleurs les armées coalisées sont en mouvement, à peine celles des rebelles se montrent en Flandres, qu'elles sont écrasées, les aigles impériales et prussiennes flottent au milieu des plaines de Champagne, trente mille émigrés, l'élite de la noblesse française, brûlant de se signaler et de disputer de valeur avec les intrépides soldats des Césars, annoncent que bientôt les fers du meilleur des rois vont être brisés et la France heureuse sous sa domination. Mais ô coup inattendu, la retraite est ordonnée - ô profondeur de la toute puissance, qui peut pénétrer tes immuables décrets. - Les conventionnels, fiers de leurs conquêtes, appesantissent alors leur verge de fer sur les malheureux Bretons, connus de tous les tems pour leur fidélité envers leurs souverains.

Réduits au désespoir par les réquisitions, opprimés par mille vexations arbitraires, ils forcent en quelque sorte les gentilshommes, qui avoient pû se soustraire aux incarcérations de se mettre à leur tête. La coalition qui s'étoit formée en Poitou, en Bretagne, à la tête de laquelle étoit Mr. de R*** (et dont Charette faisoit membre) n'avoit point encore acquis cette consistance nécessaire pour une si grande entreprise, mais il étoit important de profiter du mécontentement que témoignoient les campagnes. Déjà Gaston, l'intrépide Gaston, à la tête de 40 braves, défend son canton contre l'inquisition, il périt bientôt, mais son nom survit, et long tems il est le cri de ralliement des royalistes (9).

C'est en vain que l'on veut différer pour se munir d'armes, ce peuple vaillant et industrieux sait bientôt s'en procurer, chaque chaumière devient un atelier, le fer mugie sous les coups, redoublés du marteau ; et les outils du labourage grossièrement façonnés deviennent des armes terribles, avec lesquelles ils affronteront la mort et vaincront leurs ennemis. Ô dignes défenseurs de la religion de vos pères et du trône de vos rois, que ne puis-je vous suivre et raconter vos exploits !

Généreux Bonchamp, sensible d'Elbée, vaillant Lescure, infatigable Talmont, intrépide La Rochejaquelein, brave Stofflet, ... mais c'est à l'histoire à vous rendre les hommages qui vous sont dûs, l'amitié doit se borner à jetter quelques fleurs su la tombe de l'amitié.

Les habitans se rassemblent en foule, et tous jurent de mourir pour soutenir la cause sainte et sacrée qu'ils entreprennent de défendre, hélas ! ce n'est point un serment frivole, la vaste solitude de ces malheureuses contrées n'atteste que trop, que ses habitans ont tous préférés la mort au parjure, l'appareil même du supplice ne peut rien sur les âmes vraiment héroïques.

Ces mouvemens inquiètent les conventionnels, ils font marcher quelques bataillons, persuadés que l'appareil militaire suffira seul pour dissiper ces groupes populaires, qui existent dans chaque hameau. La résistance, qu'ils éprouvent, les déterminent à user de moyens plus violens, alors la terreur les précède, chaque maison où l'on ne trouve pas les chefs de famille, est pillée de fond en comble, les bestiaux sont enlevés, et les femmes éprouvent les derniers outrages.

Pour se mettre à couvert de tout reproche, les royalistes se déterminent à faire des propositions à leurs ennemis, ils demandent au préalable que leurs ministres leur soient rendus, la liberté de leur culte, et l'exemption des réquisitions. Non, leur répond-on, la soumission ou la mort ! Ce mot est le signal du carnage, les conventionnels n'ont plus des hommes à combattre, ce sont des lions furieux qu'une mort certaine ne peut contenir, ils se précipitent sur les phalanges serrées de leurs ennemis, se saisissent de leurs armes, s'emparent de leurs canons, et en font usage pour completter leur victoire. Ce premier succès augmente infiniment l'armée chrétienne, les cantons opprimés réclament son secours, et offrent de se joindre à elle. Bientôt un vaste territoire est conquis par sa valeur, et le calme y renaît par le maintien des loix sages qui y sont remises en vigueur. Un conseil général est établi pour diriger les plans et pourvoir aux besoins de l'armée, chaque paroisse a de même un conseil particulier qui correspond avec le conseil général, et les proclamations, les levée d'impôts, tout ce qui est du ressort du gouvernement, se fait au nom de Louis XVII.

L'armée royale forte d'environ 60.000 hommes se partage en quatre corps (10), on y porte le signe sacré de notre rédemption, et de succès en succès on parvient à Saumur, ici se présente un nouveau genre de combat, des fossés à traverser, des murs et des remparts à escalader, mais rien n'en impose aux défenseurs de la foi, au cri de guerre, "l'épée de Dieu et de Louis son serviteur". Il n'est pas un point, où l'on n'apperçoive un assaillant gravissant avec des difficultés incroyables, et pénétrant dans la ville par les embrasures des canons. Bientôt le drapeau blanc flotte sur les tours les plus élevées et les cris de, vive le roi ! retentissent dans les airs. Des prisonniers suisses et allemands sont mis en liberté, et tous demandent à l'envi de combattre avec leurs glorieux défenseurs. La prise de cette ville fournit aux royalistes de l'artillerie, des armes, des chevaux, des munitions de toutes espèces. O champs malheureux de Doué, Brissac, St-Florent, Luçon, Machecoul, etc., etc. Vous, qui fûtes abreuvé du sang français, redites nous les actes de bravoure, les prodiges de valeur, dont vous fûtes témoins ! Mais ils sont tellement multipliés, qu'ils sont impossible à décrire, cependant ce que vous ne tairez pas, c'est l'humanité des héros chrétiens. Le Général Bonchamp, blessé du coup, qui lui donna la mort, signale ses derniers momens par un acte de générosité, en donnant la liberté à 5.000 prisonniers détenus à St-Florent. La convention désespérant de réduire les royalistes par le fer, se détermine à employer le feu. Le 4 Aoust 1793. Ce décret qu'on ne peut lire sans frémir, est rendu. Chaque colonne porte devant elle la torche incendiaire, une immense population périt, plus de 20 lieues à la ronde sont la proie des flammes. Cent mille âmes, femmes, enfans, vieillards se réunissent à l'armée catholique pour échapper à la dévastation, à la mort. Tant de bras inutiles sont une grande charge pour l'armée, ils sont néanmoins reçus avec toute l'humanité, qu'on doit à des compatriotes malheureux. Cependant ils en absorbent les subsistances, ils en gênent les mouvemens, et bientôt, hélas ! ils sont cause de la défaite de leurs libérateurs à la journée du Mans.

Charette, destiné à garder la rive gauche de la Loire, ne fut point de cette expédition malheureuse, à la tête de 25.000 hommes seulement, il en contient 240.000 (rapport fait par Brulé, Commissaire de la Convention dans la Vendée, à la séance du 29 septembre 1793), dont une partie à la vérité de réquisition, mais ceux-ci n'ont rien à redouter, mais ceux-ci n'ont rien à redouter, ils ne tomberont point sous le fer du vainqueur, ils seront au contraire protégés par lui et les siens. Tel on vit autrefois le bon Henri haranguer ses troupes invincibles, en leur disant avec cette touchante humanité : mes amis, main basse sur l'étranger, mais sauvez le français, sauvez le français ! De même Charette sait distinguer les ennemis de Dieu d'avec ceux que la tirannie força de les suivre, et les assassins de son roi ne sont plus des français. On le vit dans un de ces combats meurtriers faire détourner des canons prêts à foudroyer ces malheureux qu'on forçoit à marcher contre lui, et se contenter de les faire dissiper par quelques détachemens de cavalerie. Les royalistes se contentoient de faire razer leurs prisonniers, tandis que ceux que faisoient les conventionnels, n'éprouvoient aucun quartier, ce fut pour eux qu'on inventa ce genre de supplice inouï. C'est en vain que Charette réclame contre tant d'atrocités, ses représentations, ses menaces ne sont point écoutées, il se détermine enfin à un exemple terrible, qu'il s'est souvent reproché, parce qu'il ne produisit pas l'effet qu'il avoit espéré. A la prise de Machecoul, après avoir été blessé et eu deux chevaux tués sous lui, il rendoit grâce au Dieu des armées sur le champ de bataille, lorsqu'on vint lui dire, que les conventionnels avoient fait trois prisonniers, deux paysans et un émigré, il envoye aussitôt en proposer l'échange contre 500, qui sont en son pouvoir, assurant qu'il ne fera point de quartiers s'ils ne lui sont pas rendus. Pour toute réponse on fait avancer les trois victimes, et elles sont fusillées en présence du parlementaire. Charette, à ce récit, ne peut contenir ses soldats indignés, ils se jettent sur les 500 prisonniers, et les immolent aux mânes de leurs malheureux compagnons. De cette époque, cette guerre prit un caractère de férocité, à laquelle celle des Vandales ne peut être comparée, la présence seule du chef arrêtoit ces horreurs, loin de lui le soldat furieux n'écoutoit que la vengeance et le désespoir.

La prise de Machecoul ouvre le chemin à de nouveaux succès, Charette parcourt la côte, et avec le secours de barques, de radeaux que ses troupes infatiguables lui construisent, il se rend maître des isles de Bouin, Noirmoutier, où l'ennemi avoit amassé de grands magazins de vivres et de munitions ; les royalistes espéroient pouvoir en faire leur place d'armes, mais ce poste étoit trop important pour que les conventionnels ne cherchassent pas à le reprendre, ils s'y défendent long tems, enfin assiégés par mer et par terre, ils se déterminent à l'évacuer ; la retraite étoit périlleuse, plusieurs des barques avoient été coulées à fond par les canons de l'ennemi, il fallut se servir des débris, passer sous le feu de la mousqueterie et se faire jour à travers les nombreux bataillons qui bordoient le rivage. Charette à la tête donne l'exemple, et ses braves soldats se surpassent afin de pouvoir l'égaler.

Que cette retraite fut pénible et douloureuse pour le coeur du héros, ses malades, ses blessés, son arrière-garde fut enveloppée, enfin on lui fit 1.800 prisonniers (de ce nombre étoit le brave Stofflet). Hélas, il n'ignoroit pas le sort qui leur étoit réservé, l'évènement de Machecoul ne lui laisse pas même l'espoir d'un échange avec trois mille conventionnels qu'il avoit pris en différentes affaires (ils furent tous fusillés et noyés par l'ordre de Thureau et de Bourbotte), le brave Stofflet, dans lequel Charette a reconnu des sentimens si nobles, des talens distingués, sera-t-il enveloppé dans cette barbare destruction ? Cette idée déchirante faisoit son supplice, lorsqu'une lueur d'espérance vient enfin rendre le calme à ses sens éperdus ; Stofflet ne marquoit point encore, son protecteur peut donc espérer sur l'indifférence de ses ennemis, qui comme lui ne savoient pas apprécier le mérite et la vertu. Il se hazarde à le réclamer clandestinement, menaçant encore du dernier supplice ses 3.000 prisonniers, on ne daigne pas lui répondre, se décidera-t-il au barbare sacrifice qu'il a annoncé ? Non : la cruauté, la vengeance répugnent trop à sa grande âme, il excuse lui même ses ennemis, celui qu'il veut sauver, a peut-être été la victime de son courage lettre peut ne pas être parvenue ... Heureusement que sa sensibilité n'eut pas long tems à soutenir un pareil combat. Stofflet est libre, il a eu l'adresse de tromper ses gardes vigilants, ou plutôt aimons à croire que le sort de 3.000 individus toucha un geôlier jusqu'alors inflexible, et qu'il se prêta à une évasion, qui devoit sauver 3.000 infortunés.

Quelle jouissance délicieuse pour Charette ! Il revoit son ami, il le serre dans ses bras, et il peut se livrer à toute sa générosité en donnant la liberté à ses captifs. Le soldat soumis obéit à son chef ; d'une main il essuye les larmes qu'il répand sur la destinée de ses compagnons, et de l'autre, il rompt les liens de ceux qu'il alloit immoler à sa vengeance.

Si les royalistes ont à regretter la perte de leurs frères d'armes, ils voyent avec satisfaction, que tout sentiment d'honneur n'est pas éteint dans l'âme de ceux qu'on envoie pour les combattre ; d'ailleurs l'humanité de Charette lui acquiert chaque jour des partisans ; des corps entiers se réunissent à lui, la mort même, seroit-elle certaine, elle ne peut les intimider, l'Eternel les fortifie autant que le sort de leur Roi les pénètre.

La Vendée s'aperçoit donc à peine des pertes qu'elle éprouve, tandis que les conventionnels ne peuvent se flatter des mêmes avantages.

"Si jusqu'ici, disent les républicains, nous n'avons pas eu tous les succès que nous devions nous promettre, c'est que nous n'avons opposé que des troupes peu aguerries, mais aujourd'hui l'immortelle garnison de Mayence, dont la valeur est éprouvée, va bientôt faire disparoître de dessus le sol de la république, cette horde de fanatiques et de brigands."

Tel on voit sur l'horison les nuages épars se réunir au dessus de nos têtes, et glacer d'effroi l'être foible et timide, par les mugissemens qu'ils font entendre et qui se propagent dans les airs : de même ces soldats fougueux se rassemblent, leurs cris dévastateurs retentissent au loin, leurs regards farouches inspirent la terreur, chacun cherche un azile qui puisse le soustraire à ces hommes familiarisés avec le carnage et les combats.

C'est contre la Vendée que ce nouveau fléau est dirigé ; mais Charette le voit et n'en est point ému, en général habile, il prend des positions avantageuses, s'enfonce dans le Boccage et se restreint dans ses bornes étroites : l'ennemi le suit avec ardeur croyant qu'il cherche à l'éviter ; à peine est-il engagé dans ce pays difficile, que son artillerie lui devient inutile, chaque pas qu'il fait est un piège préparé, harcelé sans cesse par des paysans qui connoissent tous les défilés, il veut se retirer, mais il n'est plus temps, les passages sont fermés, les chemins sont rompus ; tous enfin périssent sous le fer Vengeur des Vendéens, ou par la misère qui devoit exister dans un pays que leurs mains avoient dévasté (11)

Les défaites du Mans, les combats de Grandville, etc. avoient extrêmement affoibli l'armée chrétienne de la rive droite de la Loire ; Charette envoie quelques uns de ses officiers pour en rassembler les débris : Le brave Stofflet fut du nombre, il en devint ensuite le chef, et mit en pratique les leçons qu'il avoit reçues du héros dont il étoit l'ami. Ce titre suffiroit à son éloge ; mais la postérité lui assignera sans doute une place à côté des illustres étrangers que la France a reçu dans son sein.

Ce partage affoiblissoit déjà Charette ; Cathelineau soulevoit la Bretagne, et l'armée Vendéenne y fournit encore des commandans ; d'autres rassemblemens de royalistes, connus aujourd'hui sous le nom de Chouans, disséminent les forces et n'offrent plus une masse imposante. Telles furent sans doute les causes des malheurs qu'éprouvèrent les armées catholiques, qui avant cette époque comptoient leurs combats par leurs victoires.

La Convention, désespérant de soumettre Charette et craignant d'y ruiner ses armées, se déterminent à lui faire des propositions de paix. Le héros n'écoutant que sa sensibilité, comptera au nombre de ses plus heureux jours celui où il pourra arrêter l'effusion du sang français ; ferme dans ses principes, il ne perd point de vue le noble motif qui lui a fait prendre les armes, il redemande le rétablissement du culte, le rappel des ministres légitimes, des dédommagemens pour les malheureux dont les possessions ont été incendiées, et une amnistie pour tous ceux qui ont partagé ses travaux et ses dangers, afin que les délations, les reproches ne viennent pas empoisonner la félicité générale.

Mais quoi ! Charette oubliera-t-il donc le fils de son auguste maître ? Son roi légitime pour lequel il exposa mille fois sa vie et qui languit dans cette tour funeste, d'où son père fut si injustement conduit au supplice. Ah ! rassurez-vous âmes sensibles et vertueuses, vous trouverez toujours Charette digne de vous, digne de lui-même. L'auguste enfant n'a point de sujet plus fidèle, de défenseur plus intrépide, il périra s'il le faut, mais ne trahira point le fils de son roi, l'héritier de son trône et de ses vertus.

Cet article important excite de grands débats. Charette peut-il fléchir ? Son sang a déjà coulé pour cette noble cause. Il en sacrifiera la dernière goutte plutôt que de commettre une lâcheté. En vain lui représente-t-on sa ville natale en proie à la disette la plus affreuse, ses amis dans les fers, sa famille éplorée, gémissant dans les cachots - son coeur en est déchiré ; mais l'austère devoir fera taire les sentimens de la nature, inébranlable dans ses principes ; il ne connoît que Dieu et son roi.

Les commissaires négociateurs lui démontrent l'impossibilité d'amener toute la convention à cet avis ; la majorité y est disposée ; mais ce n'est que par le tems qu'on peut aussi y disposer les esprits. Robespierre règne encore par ses partisans, c'est vouloir sa résurrection que d'oser proposer un roi. Eh bien ! reprend le jeune héros avec un noble enthousiasme ; remettez-moi le petit-fils de Marie-Thérèse et ce que les braves Hongrois ont fait pour elle, les fidèles Bretons le feront pour lui.

Soit difficulté de terminer autrement les négociations, soit bonne foi, ce point important est enfin arrêté. A ce prix seul, Charette peut arborer les couleurs républicaines et s'asseoir à côté des meurtriers de son Roy.

Aussitôt le traité conclu, le Blocus de Nantes est levé, Charette entre dans la ville au milieu des acclamations, l'abondance le suit, le calme et l'union reparoissent, et si l'on voit les larmes couler elles ne sont plus causées par le désespoir ; mais par l'expectative du bonheur que ramènent la concorde et la paix.

Au bruit des armes succède le repos ; le laboureur cherche la place de son humble chaumière, il s'y construit une cabane, et confie avec joie à la terre le grain qu'il peut espérer de récolter sans inquiétude. Charette parcourt ces champs dévastés, console ses braves compagnons, les encourage au travail et leur dispense ses bienfaits avec cette affabilité, ce touchant intérêt qui sait lui gagner tous les coeurs.

Ces campagnes naguerre si tristes où l'on n'entendoient que les cris des oiseaux nocturnes, commencent à sourire aux efforts du cultivateur. La timide bergère peut déjà compter quelques brebis et sa voix mélodieuse s'unit à celle des habitans des airs pour rendre grâce à l'Eternel.

Charette se reposant sur la fidélité des engagemens qui viennent d'être contractés, compte chaque jour, chaque moment qui doit amener celui où son jeune Souverain lui doit être remis, et régner dans la Vendée, en attendant qu'il puisse, comme le grand Henry forcer par ses vertus ses peuples égarés à le reconnoître. Mais, ô douleur profonde : ce prince infortuné, gage de notre amour, succombe à ses malheurs, l'illustre rejetton de tant de Rois n'est plus.

Telle on voit une fleur au milieu d'un parterre étaler aux yeux surpris les riches dons de la nature, mériter par son éclat l'intérêt du cultivateur, et courber sa tête flétrie lorsque sa main protectrice la néglige ; de même l'Auguste enfant, privé des tendres soins maternels, se consume de langueur et de tristesse, et finit enfin par succomber sous les coups accablans qui attaquent chaque jour les principes de son existence.

Ah ! je n'entreprendrai point d'exprimer la douleur de l'armée chrétienne ; si les coeurs indifférens s'attendrirent sur le sort de cette innocente victime, que ne durent pas éprouver ses fidèles défenseurs.

Cette race antique et vénérée n'étoit point annéantie dans la personne du jeune Prince ; son oncle lui succède, et, les cris d'abattements et de douleurs, sont remplacés par ceux de vive le Roi Louis XVIII.

La convention qui se repend, sans doute, d'avoir consenti à une paix si glorieuse pour Charette et qui voit que ses armes triomphent dans d'autres contrées, saisit le prétexte de cette proclamation pour rompre la Trêve, alléguant pour motif que les Vendéens manquoient aux loix républicaines en rappelant, au sein de la France, un prince proscrit comme Émigré. En conséquence les hostilités recommencent, le sang ruisselle de nouveau et la nature, qui commençoit à sourire dans ces déplorables contrées, est encore une fois condamnée au silence le plus affreux.

Oserai-je retracer les dévastations, le carnage dont furent témoins la Bretagne, le Poitou, l'Anjou, le Maine, la Normandie, etc. Non, sans doute : ma sensibilité s'y refuse, abrégeons de si tristes récits, quel coeur ne seroit déchiré en voyant cette lutte funeste : Parens contre parens, amis contre amis, le fils opposé au père, le père armé contre son fils, et toujours le sang français abreuvant cette terre de douleurs et de larmes. O ma patrie ! ô France trop malheureuse ! puisse l'Éternel jetter sur toi un regard de pitié, puisse-t-il assouvir ces haines invétérées, ces dissentions cruelles et ramener enfin dans ton sein la paix et le bonheur !

Mais achevons la tâche pénible que je me suis imposé. Ah ! de quoi n'est pas capable l'amitié puis que je puis rouvrir toutes les playes de mon âme en retraçant des objets si douloureux.

L'exemple de Charette, déposant le glaive terrible pour l'olivier sacré, fut également suivi par le brave Stofflet. Les chouans et la Bretagne étonnée voyoit déjà reluire l'aurore d'un beau jour ; mais la discorde fatale, secouant ses torches embrasées, va bientôt répandre le deuil et l'effroy. Le moissonneur déserte ses guérets, dépose en gémissant l'instrument du labourage pour le fer homicide du farouche Dieu des combats.

L'armée de la Vendée, affoiblie par ses succès comme par ses revers, trouvant maintenant plus de difficulté à se recruter, fut forcée de se renfermer dans des bornes plus étroites : elle y resta long tems tranquille par la difficulté de l'y attaquer ; cette guerre civile répugnoit d'ailleurs aux françois. Mais les conquêtes des conventionnels leur fournissent des renforts de Belge, Liégeois, Bataves qui préféroient servir les Républicains de ce côté, plutôt que contre leurs souverains dont ils devoient redouter la vengeance.

Charette avoit donc tous les jours des trouppes fraîches à combattre, tandis qu'il lui étoit presqu'impossible de se recruter par les différentes raisons que je viens de rapporter. Rien cependant ne peut altérer la tranquillité de son âme, resta-t-il seul on le verroit encore défendre la sainteté de sa cause et son dernier soupir sera pour son Roy. Écoutez un de ses plus grands ennemis, Charette étoit d'une bravoure a toute épreuve, il conservoit une présence d'esprit rare, une inaltérable tranquillité, très fin, très entreprenant, infatigable, actif, etc. Il a tenu une campagne d'hiver contre trente mille hommes n'ayant avec lui que 4 ou 500 aventuriers, etc." ... Hélas ! ce furent les derniers efforts du héros de la Vendée ; mais par combien d'épreuves il dut passer encore avant de subir la dernière ... La Loire est une barrière insurmontable qui l'empêche de protéger la descente de Quiberon. A quelque prix que ce soit : il faut, disoit-il, opérer notre réunion ou nous sommes tous perdus. Sa brave armée sous la conduite de son valeureux chef étoit prête à tout entreprendre : l'espoir de posséder le frère de son Roy qui, depuis long tems, sollicitoit avec ardeur des secours, à la tête desquels il ambitionnoit l'avantage de se signaler, lui auroit fait tout tenter. Mgr le Duc de Bourbon digne descendant du vainqueur de Rocroy, noble Émule de son illustre père, non content des lauriers qu'il a cueillis dans les plaines d'Alsace, doit joindre l'armée chrétienne et, d'une extrémité du Royaume à l'autre, le nom de Condé va rallier tous les françois fidèles sous la Bannière sacrée de la religion et de l'honneur. Les conseils de Charette pour cette jonction si essentielle ne sont pas suivis. Qui pouvoit prévoir que cette entreprise si brillante auroit des suites si funestes. La liste fatale des malheureuses victimes de cette expédition tombe entre les mains du héros : il y voit les noms de ses parens, de ses amis, de ses compatriotes, présage cruel du sort qui lui est réservé. Son frère étoit parvenu à le rejoindre ; mais il semble que le ciel ne lui procure ce moment de bonheur que pour mieux éprouver sa constance. A peine a-t-il joui de ses embrasxsemens qu'il faut voler au combat. Charette ne perd pas de vue cet ami précieux, il le voit affrontant le péril, se perdant au milieu des bataillons épais, en resortir couvert du sang qu'il vient de verser ; il tremble pour une tête si chère. Hélas ! ses craintes n'étoient que trop fondées, une balle l'atteint, il tombe, et ses yeux sont pour jamais fermés à la lumière.

Ô vous qui me lisez, si vous avez un frère, un ami, vous pouvez seuls sentir et apprécier la douleur de Charette. Depuis ce jour fatal la gaîté lui est ravie, une douce mélancolie la remplace ; tantôt on le voit plongé dans une profonde rêverie, et tantôt des larmes s'échappent d'entre ses paupières et coulent le long de son visage. Lorsqu'on lui rendoit compte de la mort de quelqu'un des siens, il demandoit : a-t-il un frère, un ami ? puis il poussoit un profond soupir.

Ces scènes déchirantes n'étoient que le prélude d'une plus terrible pour sa famille, pour ses braves compagnons d'armes, dont il avoit sçu se faire adorer en partageant toutes les fatigues, tous les dangers.

La convention qui sait combien ce nom en impose, lui fait proposer de passer en pays étrangers avec la valeur de ses biens, ou de se retirer dans une ville pour y vivre tranquille sous la sauvegarde des autorités constituées (12) ; mais Charette abandonnera-t-il ses soldats fidèles ? démentira-t-il sept années de gloire par une lâcheté ? Non, s'il doit périr, il mourra comme il a vécu, en vrai chevalier français, en héros chrétien digne de l'estime de son roi et des faveurs célestes de son Dieu. 

Cependant les nombreuses cohortes républicaines s'avancent, Charette serré de plus près veut prendre une position plus avantageuse : à l'exemple de Turenne, son modèle, il veut la reconnoître lui-même, et si ce grand homme y trouva une mort plus prompte, celle de Charette pour être différée n'en fut que plus cruelle. Il y fut à la tête de cinquante hommes, entouré par 500, il se défend avec sa valeur ordinaire, parvient à se faire jour ; mais il n'échappe de ce péril que pour tomber dans un plus grand. Presque toute son escorte a péri, lui-même a reçu trois blessures, le sang qu'il perd, les efforts incroyables qu'il a dû faire, l'ont tellement affoibli qu'il n'a plus la force de se soutenir. Deux allemands fidèles qu'il eut toujours près de sa personne, le portent dans un bois voisin, espérant par leurs soins le rappeller à la vie, hélas ils sont bientôt victimes de leur zèle et de leur attachement. Un monstre, insensible à l'état de dénuement où ce grand homme est réduit, indique sa retraite ; il y est attaqué, ses deux soldats tombent à ses côtés et lui-même eut sans doute éprouvé un sort semblable si l'on ne se fut apperçu que son bras en écharpe enchaînoit sa valeur, puisqu'il n'avoit plus la possibilité de défendre sa vie.

Ce ne sont pas les prospérités ; mais les malheurs qui font paroître la vertu avec éclat ; aussi Charette dans les fers conserve la même tranquillité, est aussi calme qu'il l'étoit un jour de triomphe à la tête de son armée. La sérénité qui règne sur son front atteste la pureté de son coeur. Il n'ignore pas que le supplice l'attend, il fait le sacrifice de son corps à ses ennemis ; mais ils ne peuvent rien sur son âme, elle est insensible à leurs coups : c'est un azile sacré où la crainte et la foiblesse ne peuvent pénétrer.

La cupidité croit trouver des richesses immenses sur le chef de l'armée royale et chrétienne, lui qui ne vit jamais un malheureux sans soulager sa misère ! ... Il n'a que quelques pièces d'or pour son usage journalier. Son portefeuille renferme le Brevet de Lieutenant-Général qu'il tient des bontés de son auguste maître, le portrait de Louis XVI et de sa famille infortunée, sur sa poitrine est une relique sainte et le signe sacré de notre rédemption.

Le peuple se porte en foule sur son passage, il le contemple avec un sentiment mêlé de crainte et de respect ; plein d'admiration pour ce grand homme, à qui il ne peut refuser son estime, on ne l'entendit point l'accabler de propos outrageans, il semble au contraire qu'il gémisse en secret sur la sévérité de ses loix sanguinaires qui vont priver la France de son plus ferme appuy en condamnant à la mort cet illustre héros.

On le conduit d'abord à Angers qu'il croit désigné pour être le lieu de son supplice ; mais il doit boire jusqu'à la lie ce calice amer de douleur : c'est dans sa ville natale, au milieu de sa famille qu'il doit terminer sa glorieuse carrière et donner au monde l'exemple de l'héroïsme et du courage. Dans ce trajet pénible on le vit toujours le même : répondant à toutes les questions qu'on s'empressoit de lui faire, avec une modeste simplicité et cette politesse naturelle qui caractérise un homme bien né. Fort du témoignage de sa conscience, il paroît devant ses juges sans trouble, sans embarras. A l'instant où son arrêt doit être prononcé les regards avides cherchent à rencontrer les siens, on étudie avec attention tous les traits de son visage, par des sentimens différens on désire et l'on craint d'y rencontrer cette foiblesse bien excusable hélas ! à cette heure terrible. Dans ce moment il causoit avec quelqu'un, il interrompt sa conversation, entend son jugement sans la moindre émotion, et reprend son entretien avec la même tranquillité.

Ô puissances du ciel, vous, à qui tout est possible, qui pouvez d'un seul mot faire rentrer l'univers dans le néant, souffrirez-vous ce cruel sacrifice ? Mais que dis-je ! rois de la terre, est-il en votre pouvoir de dédommager ce héros ? non, sans doute, il n'appartient qu'à Dieu de couronner tant de vertus.

Cependant l'instant fatal approche, le ministre de paix s'avance, Charette s'entretient un moment avec lui, et marche ensuite d'un pas assuré, vers le lieu de son supplice. Il traverse la foule, promène son regard assuré sur elle, voit avec une douce satisfaction quelques larmes que la crainte ne peut empêcher de couler, recommande son âme à Dieu, sa famille à son roi, et donne lui-même le signal aux soldats sous les coups desquels il tombe aussitôt.

Telle fut la fin de cet homme célèbre dont l'Europe étonnée admira les talens et les vertus. Modeste dans les succès, grand dans les revers, calme au milieu des combats, humain après la victoire. C'est en vain que l'envie chercheroit à tenir la mémoire de ce héros ; la cause sainte et juste, qu'il soutint et défendit jusqu'à la mort lui assure à jamais des droits à l'estime des souverains et à la vénération des peuples chez lesquels la religion et l'honneur sont sacrés.

 

(1) Lettre du Général Zuwarow à Charette, écrite de Varsovie le 1er octobre 1796.

(2) La maison de Charette compte plusieurs alliances avec les Montmorency.

(3) Plusieurs magistrats de ce nom ont siégés avec distinction dans le parlement de Bretagne.

(4) 10 Charette firent la campagne de Bohême, 7 y perdirent la vie. Cette famille s'honore de plusieurs chevaliers de Malthe, qui se sont distingués. La branche aînée portoit le titre de marquis, qui lui avoit été accordé par Louis XV. Comme une récompense méritée par ses services, c'est un titre que l'on prend partout, mais qu'en Bretagne on n'eut osé porter sans en avoir le droit.

(5) Charette racontoit avec plaisir et sensibilité cette petite anecdote, mais toujours avec cette modestie naturelle dans une âme délicate, qui ne croit avoir fait qu'une chose ordinaire, lors même, qu'elle a fait une action sublime.

(6) Sa fortune étoit extrêmement bornée néanmoins il eut toujours assez d'ordre et d'économie, pour ne jamais se déranger.

(7) Il épousa Mad. J.. de la D.. (Veuve de M. Charette de B.. F.. d. Officier au régiment d'Auvergne) qui lui abandonna une partie de sa fortune.

(8) Mr. Charette de Br.., Charette de B..F..D.., l'un âgé de 69 ans, l'autre de 75, furent du nombre des incarcérés, le premier est mort dans les prisons de Nantes, l'autre dans celles d'Angers. Ces cruautés sur des vieillards étoient sans doute autorisées par ce mot de Barnave ; ce sang est-il si pur, qu'on n'ose le verser ?

(9) Gaston étoit un perruquier, natif de Rhodez et depuis long tems établi en Bretagne, la noblesse de ses sentimens doit faire oublier son origine. "Qui sert bien son pays, n'a pas besoin d'ayeux". Il fut ensuite remplacé par un maréchal de Redon, qui périt aussi promptement.

(10) Celui que commandoit Charette, porta long tems le nom de Gaston, sa modestie ne chercha point à détruire cette erreur.

(11) Plusieurs témoins oculaires, combattans dans l'un et l'autre parti, m'ont assuré qu'il n'étoit pas revenu dix hommes de la garnison de Mayence.

(12) Je ne puis garantir ce paragraphe, n'ayant pu encore me procurer des renseignements certains ; mais cependant, il paroît constant, d'après son interrogatoire, qu'il a réclamé plusieurs fois la lettre qui lui a été écrite à ce sujet, il en désigne la datte, le contenu, le possesseur, sans pouvoir obtenir qu'elle soit produite.