UNE FEMME-SOLDAT
ANNE-FRANÇOISE-PÉLAGIE DULIERRE

Angers z


Anne-Françoise-Pélagie Dulierre est née à Angers, paroisse de Saint-Michel de la Palud, le 15 mars 1770. C'était le deuxième enfant du second mariage de Michel Dulierre, marchand horloger ; la mère était Anne Chauvet.

 

Dulierre baptême

 

Avec son frère Louis-René, de trois ans plus âgé qu'elle, elle s'engagea à la légion du Nord ; sur les contrôles, Louis figure comme enrôlé et nommé sergent à la 5e compagnie du 1er bataillon le 6 octobre 1792. Lors de la formation (30 octobre 1792) de la compagnie d'artillerie légère de la légion, c'est-à-dire de canonniers à cheval, - dont le cadre en officiers fut pris dans le 6e régiment d'artillerie, la jeune Dulierre y passa.

Simple canonnière, dans tous les combats auxquels elle prit part, elle lutta avec bravoure. Elle se distingua particulièrement à la bataille de Jemappes, et, lors de la retraite de Belgique, à l'affaire de Liège, où elle fut blessé à la jambe. Dumouriez qui l'avait remarquée dans ces différentes actions, la nomma sous-lieutenante.

Pélagie revenue à Paris, la Section du Mail "lui témoigna sa reconnaissance et son estime en lui accordant tous les droits politiques dont jouissaient les citoyens de la section. Un délégué la présenta à la Convention le 24 mars 1793 et au nom de la Section sollicita pour elle une gratification. Pélagie Dulierre était munie d'un "certificat de Dumouriez attestant le courage avec lequel elle s'était battue dans toutes les occasions où elle pu se mesurer avec l'ennemi", et elle demanda une lieutenance. On applaudit vivement la jeune personne, et Sallengros proposa le renvoi de la pétition au Ministre de la Guerre. La motion, appuyée, fut mise aux voix, et la Convention nationale la décréta. L'assemblée décida également que l'adresse de Pélagie Dulierre serait insérée au Bulletin, ... qui ne l'inséra pas.

Le 30 mars, la nomination au grade de sous-lieutenant fut faite par le Conseil exécutif provisoire, et le lendemain il était proposé au Ministre de nommer "adjoint aux adjudants généraux de l'armée du Nord, la citoyenne Dulierre, sous-lieutenant dans la légion du Nord", ce qui fut approuvé.

Le Ministre annonça ces deux nominations au commandant de la Légion, les mêmes jours 30 et 31 mars 1793 ...

La lettre de service fut remise le 31 mars même à Pélagie Dulierre et les généraux en furent avisés le 3 avril. L'adjointe rejoignit pour le jour fixé, 20 avril ou peu après. On la trouve inscrite sur l' "État des adjoints aux adjudants-généraux. 1792-1793" :

31 mars - P. Dulierre, sous-lieutenant, légion du Nord - Armée du Nord.

Custine arriva à l'armée du Nord le 27 mai 1793, pour en prendre le commandement en chef. Le décret du 30 avril sur l'expulsion des femmes des armées, même celles des généraux et des autres officiers, parvint à cette époque. Il fut notifié à l'armée par l'ordre du 1er au 2 juin.

Le "général Moustache" voulut appliquer le décret à Pélagie Dulierre et il prononça d'abord son renvoi, mais devant le désespoir de la jeune femme, de concert avec les Représentants du peuple, le général en chef rapporta la mesure : il autorisa le maintien de Pélagie à l'armée.

On la trouve en qualité d'adjointe aux adjudants généraux sur un état non daté - mais qui doit être du 11 juin 1793 - de l'état-major des armées du Nord et des Ardennes.

On sait que les ennemis de Custine le poursuivirent à l'armée du Nord comme à l'armée du Rhin. Déjà Celliez, dans un "rapport fait au Ministre de la Guerre sur l'état actuel de l'armée du Nord et des Ardennes", avait écrit le 16 mai 1793 : "Les officiers généraux sont généralement mal vus en ce qu'ils sont pour la plupart ou ci-devant ou connus pour leur incivisme. Ce qui augmente encore le mécontentement sur leur compte, c'est le grand nombre de femmes qui sont à l'armée sous l'habit d'homme et qui les accompagnent partout, soit comme militaire, soit comme suite. "Il s'en trouve une parmi les adjoints aux adjudants généraux de l'état-major de Dampierre" ; elle lui a été envoyée par Beurnonville. Dedouville a avec lui une femme sous l'habit d'aide de camp, et enfin c'est par ce moyen qu'ils enfreignent la loi qui exclut toutes les femmes inutiles de l'armée ..."

Custine z

L'affaire fut reprise et dirigée contre Custine. Dans la séance du 9 juin, aux Jacobins, Legendre accusa le général d'avoir une femme pour aide de camp : "Vous ne devez pas ignorer que nos généraux font de leurs camps des lieux de plaisir. Ils ont des femmes pour aides de camp. Celui que la République appelle à l'honneur de commander les armées de la République, doit renoncer aux femmes, il ne doit s'élancer dans les bras de l'amour qu'après avoir remporté des victoires. Custine a dans son armée des femmes habillées en militaires. Un général ne doit connaître d'autre passion que celle de la gloire"e. Puis Billaud-Varenne lut une lettre de Cambrai, datée du 4 juin :"Custine a un ton et des opinions anti-républicaines. Il dit que Pache est un scélérat, Marat et Robespierre sont, suivant lui, des conspirateurs, et il témoigne de l'impatience de ce que l'on ne découvre pas leurs trahisons. Tous les soldats sont indignés de se voir commandés par des officiers femelles" ...

Pélagie Dulierre, en sa qualité d'adjointe aux adjudants-généraux servit sous Dampierre, Custine, Kilmaine et Houchard. Elle assista aux combats de Raismes et du bois de Bonne Espérance, aux affaires de Vinezeele, Houtkercke, Herzeele, Rexpoëde, à la bataille d'Hondschoote.

Un ordre général du 13 septembre 1793 annonça que l'armée partirait le lendemain matin pour se rendre au camp de la Madeleine. L'adjudant général Turski reçut le même jour l'ordre d'aller tracer le camp de l'armée ; vient ensuite : Ordre au citoyen Dulierre, adjoint, d'aller établir le quartier général demain matin au faubourg de la Madeleine.

Par un nouvel ordre du 15, l'armée partit pour aller occuper le camp de Gavrelle le 17. Les deux adjoints de Turski ont mission de partir aussitôt pour Seclin, Epinoy et les lieux où des troupes devaient passer et camper, pour tracer les camps et assurer les subsistances.

Au camp de Gavrelle, le 23 septembre 1793, parvenait l'ordre d'arrêter Houchard, et le même jour les Représentants du peuple confiaient le commandement en chef de l'armée du Nord au général Duquesnoy. Duquesnoy signa encore l'ordre du 25 au 26. Jourdan arriva dans la soirée du 25 avec son chef d'état-major Ernouf.

C'est à cette date que doivent s'arrêter les services de Pélagie Dulierre. Jourdan, à son arrivée, l'autorisa à se retirer ou lui donna son congé. Toujours est-il que, à la date du 27 septembre, les officiers de l'état-major désignent les membres d'une commission militaire chargée de juger les émigrés d'après la loi du 9 novembre 1792, et la signature de Pélagie ne figure pas parmi celles des "membres composant l'état-major" de l'armée du Nord, dont Turski est alors le sous-chef.

Elle dut donc quitter l'armée à la fin du mois de septembre. Elle vint à Paris et déposa à la Convention une pétition qui fut renvoyée au Comité des Secours publics.

Merlino rapporta la pétition dans la séance du 29 décembre et proposa le décret suivant qui fut adopté :

"Sur la présentation du présent décret, il sera payé, par la Trésorerie nationale, à la citoyenne Anne-Françoise-Pélagie Dulierre, la somme de 1.200 livres, et ce, à titre de gratifications, pour la récompense des services rendus à la patrie pendant le temps qu'elle a été dans les armées de la République : les pièces qui constatent le civisme, le zèle et la bravoure avec lesquels elle a servi dans les armées, seront envoyées au Comité d'Instruction publique, pour en être fait mention dans les annales qu'il est chargé de faire transmettre à la postérité les faits qui honorent le plus la Révolution".

Dans les documents du Comité d'Instruction publique, il existe deux chemises de dossier au nom de Dulierre, avec ces inscriptions :

Sur le premier :

La citoyenne Anne-Françoise-Pélagie Dulierre, native d'Angers, fait part du désir qu'elle a de continuer toujours la carrière militaire dans laquelle elle a fait jusqu'alors ses preuves de patriotisme.

Sur le second :

La citoyenne Anne-Françoise-Pélagie Dulierre ; renvoyé à la Commission des traits civiques le 5 ventôse an II.

Mais les chemises sont vides comme un grand nombre de celles de ce classement, et depuis fort longtemps à en juger par des notes qui constatent le contenu des cartons et signalent les lacunes, notes qui sont centenaires, assurément.

ANNE-FRANÇOISE-PÉLAGIE DULIERRE est décédée à Paris, le 3 janvier 1850, à l'âge de 79 ans.

Dulierre décès z


Léon Hennet
Annales révolutionnaires - première année - n° 4 - Octobre-Décembre 1908 - pp. 610 - 621

Etat-civil de la ville de Paris

AD49 -  Registres paroissiaux de la ville d'Angers