ANNE-LOUIS-FRANÇOIS DE PAULE LE FEBVRE D'ORMESSON DE NOIZEAU fut une grande figure parlementaire et savante de son temps. Sa vie, ses oeuvres, sa fin prématurée méritent qu'on s'arrête sur cet "honnête homme", au sens du XVIIIè siècle.

 

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Il est né à Paris, le 26 février 1753. La carrière de robe ne saurait lui déplaire, elle est traditionnelle dans sa famille. En 1770, il est conseiller au Parlement. En 1779, il devient Président à mortier succédant à son père sur ce siège, celui-ci, âgé, ne pouvant plus assumer les devoirs de sa charge. Un trait montre son désintéressement et sa probité. En 1782, son parent par alliance, le marquis de Rosmadec meurt en lui léguant ainsi qu'au marquis d'Amboile une très grosse somme : un million. Ces deux messieurs d'Ormesson refusent cette libéralité, qui frustrerait les héritiers naturels du gentilhomme breton et d'une d'Ormesson, sa femme.

 

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Il possède la confiance de ses amis et son intégrité est bien connue. De Rome, où il sera réfugié, François Gaston, marquis de Mirepoix, expédiera, le 20 août 1791, une procuration à Anne Le Febvre d'Ormesson, pour exécuter la donation de tous ses biens à son fils aîné : Charles Philibert de Lévis, comte de Mirepoix.

A l'assemblée du bailliage de Soissons, en 1789, il aurait pu figurer comme représentant de sa terre de Bazoches, pour choisir les envoyés de la Noblesse, mais il y est déclaré "absent", par contre, c'est à ce titre qu'il est envoyé à Versailles, aux États Généraux, comme élu de son ordre à Paris. Il prend part aux travaux de cette assemblée, le 5 mai 1789, il y retrouve son voisin de campagne, Monsieur le comte Casimir Pignatelli d'Egmont, Grand d'Espagne, seigneur de Braine, député de la Noblesse du Soissonnais, et bientôt président de cet ordre, élu à Soissons, à l'unanimité des 73 votants. Monsieur d'Ormesson se déclare partisan du vote par têtes, mais il se refuse à admettre l'abandon de tous les privilèges.

Si le droit l'intéresse, d'autres activités intellectuelles retiennent aussi son attention. Lettré, helléniste, il devient, en 1789, bibliothécaire du Roy, il succède à Pierre Le Noir, ex-lieutenant de Police, il est nommé par Louis XVI, le 23 décembre 1789, avec "brevet d'assurances" de 10.000 livres.

C'est constamment sous le titre de bibliothécaire du Roy que de nombreux actes de la Justice de Paix de Bazoches mentionnent sa comparution par représentation.

Ses fonctions à la Cour, au Parlement, lui avaient fait toucher du doigt le marasme financier, l'insouciance de la noblesse, le chaos des institutions monarchiques et la vanité de la royauté chancelante. Sans doute assez sympathique aux idées nouvelles, les prémices de la Révolution ne le surprennent pas.

Habitué aux débats académiques, mais fermes de la plus haute juridiction du royaume, nourri des classiques anciens, il admet probablement l'ordre nouveau basé sur la loi de la majorité et les réformes nécessaires, mais tempéré par le maintien de l'ancienne hiérarchie sociale.

La formule : "Louis, par la grâce de Dieu, et par la loi constitutionnelle Roi des Français, à tous, présents et à venir, salut" lui paraît vraisemblablement préférable à celle du : "tel est notre bon plaisir". Toutefois il signe la protestation du 15 septembre 1791.

La Convention ne paraît pas tout d'abord lui en faire grief, elle le nomme membre de sa "Réunion des Commissions établies pour la conservation des monuments, des arts et des sciences", la future nouvelle Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Elle lui décerne ainsi un véritable brevet de civisme, il est vrai que cela se passe le 18 octobre 1792, alors la République naissance a encore besoin de savants ...

Cette quiétude dure peu, quatorze mois après cette nomination, le 18 décembre 1793, Monsieur d'Ormesson est arrêté, alors qu'il étudiait à la bibliothèque du Roi devenue, depuis peu, Bibliothèque Nationale. La sécularisation des établissements religieux avait créé un véritable afflux d'ouvrages rares jalousement conservés dans les abbayes. C'est à la Nationale qu'étaient centralisés tous ces livres parmi lesquels se trouvaient de nombreux volumes en langue grecque, peu connus des milieux lettrés. Nul doute que dans ce triste jour de frimaire an II, Monsieur d'Ormesson traduisait quelque manuscrit ou s'efforçait d'effacer des riches reliures, les souillures des sans-culottes. Nous savons que la Convention avait ordonné de détruire systématiquement les armoiries figurant sur de nombreux ouvrages provenant des familles nobles. A la Nationale, tout au rebours, on a mis tout en oeuvre pour empêcher cette stupide déprédation, on y a souvent réussi.

Avec Monsieur d'Ormesson sont appréhendés six autres savants, dont l'abbé de Targny et Joseph Van Praet. Ce dernier, plus heureux, obtiendra son élargissement à cause de sa nationalité batave.

Jean-Baptiste-Gaspard Bochard de Saron, son ami et son frère en infortune, partage le sort du citoyen d'Ormesson. Comme lui, parlementaire et juriste, il est de plus astronome, physicien, et il a joint sa protestation à la sienne, lors de la dissolution du Parlement.

Un certain Villebrune, professeur au Collège de France, mais bientôt chassé de cette éminente fonction, à cause de cette félonie, paraît se trouver à l'origine d'une dénonciation sans autre fondement que : "Sentiments royalistes".

Le Tribunal s'empresse de ratifier l'inculpation et transforme l'arrestation en incarcération à la Force, puis à la Conciergerie. Nous sommes en pleine Terreur, il suffit d'une particule pour être suspect.

Après quatre mois de détention, Monsieur d'Ormesson est traduit devant ses juges. C'est sur un brancard qu'il comparaît devant l'accusateur public, un mal de jambe l'empêchant de marcher.  Gilbert Liendon, le substitut de Fouquier-Tinville, requiert à la place du terrible pourvoyeur de la guillotine. Le 1er floréal an II (20 avril 1794) il est condamné à mort et, le même jour, la charrette ignoble l'emmène, ainsi que son ami Bochard de Saron, vers la place de la Révolution et l'échafaud. Ils devançaient de trois jours deux autres personnalités du nouveau régime : Jean-Jacques Duval d'Espremesnil, collègue de M. d'Ormesson au Parlement et héros d'une autre arrestation sensationnelle, en 1788, et Le Chapelier, l'auteur de la loi sur la suppression des corporations, opposés en fait, mais réunis sur l'échafaud, le 23 avril 1794. A la Force, Monsieur d'Ormesson avait eu aussi pour compagnon un autre personnage notoire : Frédéric, baron de Trenck.

Trenck

Pendant leurs mois de captivité, Anne d'Ormesson et J.-B. Bochard de Saron ne restèrent pas inactifs, le premier traduisait de vieux textes grecs, le second calculait l'orbite de la comète de Messier. Sans aucun doute, ils collaborèrent pour écrire : "Les caractères et moeurs de Monsieur d'Aguesseau" et le "Discours du chancelier d'Aguesseau, sur la vie et la mort", ouvrages qui paraîtront après ces exécutions, et qui ne sont pas sans lien avec elles.

 

Armand d'Ormesson z

Monsieur d'Ormesson était marié avec Louise-Reine-Jeanne Lyon Baillon, (mariage du 17 mars 1779), fille de Louis Baillon, Intendant de Lyon et de Reine-Jeanne de Kervenofail, dont il eut un fils : "Armand-Louis-François de Paule Le Febvre d'Ormesson, mineur émancipé sous la tutelle de sa mère" et propriétaire de tous les domaines familiaux de Bazoches et alentours.

En l'an VI, la veuve et son fils habitent à Paris : 547 Rue de Gramont. Mais bientôt Madame d'Ormesson se remarie avec Étienne Babollin Randon de Pully. Ce gentilhomme languedocien porta le titre de marquis. En l'an VII, qui paraît être celui de sa majorité, Armand d'Ormesson va habiter 22 rue Ceruty (Rue Laffite) à Paris.

A la Justice de Paix de Bazoches, il est attaqué par un fermier sortant de la ferme de Pinçon, Pierre Graux. En l'an VI, le 18 floréal, il a loué à bail à celui-ci les fermes de la Haute-Maison et du château à Bazoches, ce bail fut enregistré à Braine, le 23 brumaire an VII, mais cet écrit était rédigé sous seings privés. Le lendemain de cette formalité essentielle - on le verra - le 24 brumaire an VII, Armand d'Ormesson "s'est avisé de faire un autre bail", par devant notaire cette fois, au fermier en place, François le Roux, pour les mêmes biens et a annulé, de son chef, le premier contrat en disant que, fait sous signature privée, il n'a aucune date certaine et se trouve sans valeur. Naturellement, Pierre Graux demande la nullité du second bail et la validité du premier. Il paraît obtenir gain de cause. Cette façon d'agir dénote peu de bonne foi de la part d'un notable, issu d'une famille de robe par surcroît. Elle n'empêche point la prospérité de ce d'Ormesson, elle la favorise peut-être. En 1803, Armand d'Ormesson achètera le château de Paars, à l'ex-abbé Sieyes, sénateur, comte de l'Empire, Grand-Aigle de la Légion d'Honneur, après avoir été Consul et qui sera futur Pair de France aux Cent-Jours.

PAARS Z

Armand d'Ormesson séjourne parfois à Bazoches. Le 7 thermidor an VII, un certificat de la municipalité du canton constate "l'arrivée du citoyen Dormesson en la commune de Bazoches, lieu de ses propriétés". Le 2 fructidor suivant, la même administration vise son passeport, "pour retourner à Paris, lieu de son domicile".

Armand d'Ormesson ne voyage pas seul, il est accompagné d'un domestique. Ces deux visas sont assortis de semblable formalité en ce qui concerne "le citoyen Jean Haguet, attaché au service du citoyen Dormesson". Un autre certificat, daté du 4 frimaire an VIII, précise le signalement de Jean Haguet : 23 ans, 1 m. 706, front large, bouche moyenne, et menton fourchu, nez gros, visage ovale, cheveux et sourcils noirs, yeux bruns". Il s'agit encore d'un passeport pour aller à Paris, celui-ci mentionne que "comme il est natif du département d'Ile-et-Vilaine il est exempt de toute réquisition". Lors de l'ultime séance de l'Assemblée cantonale de Bazoches, le 30 germinal an VIII, on charge le citoyen Jacques Quinquet, le procureur syndic, de remercier le citoyen Dormesson pour le local que ce dernier avait abandonné gratuitement depuis la fondation du canton.

Le 15 pluviôse an XI, c'est de Paars qu'Armand d'Ormesson date deux engagements de service de garde des propriétés concernant Nicolas Martin, pour ses domaines de Bazoches, Longueval, Vauxcéré et Perles, et Antoine Daublin pour les "cantons" de Braine et Fismes, avec droit de chasse pour ce dernier.

Après avoir cultivé à Merval, Pierre Graux devient locataire d'Armand d'Ormesson, à Bazoches, en frimaire an XIV. Cette location durera jusqu'au 11 novembre 1807. Le 18 juin 1808, château et Haute-Maison sont cultivés par Jean-Sébastien Claudin, pour une redevance de 3 myrialitres 10 hectolitres 10 litres 10 centilitres ou 24 muids de bled froment, mesure de Soissons, 5.000 francs en argent, 12 dindons et 12 chapons.

A ce moment, Armand d'Ormesson habite à Fismes chez Me Pilloy, avocat, ou tout au moins, il y fait élection de domicile.

En janvier 1810, sa tante, Dame Charlotte-Marie d'Andigné, veuve de André Le Febvre d'Aubonne, qui habite Quincy-sous-Senart, arrondissement de Corbeil, lui notifie une saisie opérée ès-mains de son fermier Claudin. La même année, Armand d'Ormesson s'oblige avec Nicolas-Louis Delauzanne et Marie-Elisabeth-Rosalie Liance, à signer un bail du moulin Briquet, pour 1.000 livres tournois annuellement et parvient - non sans peine - à faire lever une autre saisie opérée sur cette redevance par la même dame d'Aubonne. Armand d'Ormesson se voit appelé comme conscrit supplémentaire pour l'an XI. Peu zélé pour le service du Premier Consul, il s'est fait remplacé par Sébastien-Antoine Sainebeuve, le fils du garde des propriétés de Monsieur d'Aumale de Mont-Notre-Dame.

Ce remplacement coûtait cher : 300 francs au tirage au sort, 300 francs lors de l'arrivée du remplaçant sous les drapeaux, une rente foncière de 30 francs en argent, plus un demi-muid de blé froment franc de toute retenue d'impôt, payable le jour du tirage au sort, et ensuite annuellement, sinon remboursement d'une somme de 1.400 francs.

Sainebeuve, marié, père de 2 enfants, part aux armées, devient caporal à la première compagnie, deuxième bataillon du 32e d'infanterie de ligne puis meurt à Madrid à l'hôpital général, le 24 août 1810, sa femme, Félicité-Victoire Jonneaux, est morte à la Maternité de Paris, le 17 janvier 1806. Armand d'Ormesson respecte scrupuleusement ses engagements y compris les 1.400 francs de capital dont les 2 enfants seront bénéficiaires après le décès de leurs parents.

 

Roger Haution - Bulletin de la Société archéologique, historique et scientifique de Soissons - tome treizième - quatrième série - 1965 - 1968