RELATION DE L'ASSASSINAT DE S.A.R. Mgr le duc de Berry

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Le Dimanche 13 Février 1820, Mgr le duc de Berry, n'ayant aucun pressentiment que ce jour dût être le dernier de sa vie, récapitulait, en déjeunant avec son auguste épouse, les plaisirs que leur procurerait le Carnaval. Tout-à-coup, interrompant ces réflexions, il dit : "C'est fort bien ; mais, pendant que les riches s'amusent, il faut que les pauvres vivent". Et de suite, il envoie un billet de mille francs au bureau de charité.

A onze heures, il se rendit au château des Tuileries, où, suivant sa coutume, il reçut, avant la messe, les personnes qui voulaient lui offrir leurs hommages. Pendant cette réception, il aperçut un des principaux chefs de l'armée (Grouchi), qui, par suite du retour de Buonaparte, avait été exilé par l'ordonnance du 24 juillet 1815. Sans attendre que le tour de la présentation du général fût arrivé, Mgr le duc de Berry s'avança vers lui ; il lui adressa des paroles si bienveillantes, que des larmes d'attendrissement roulèrent dans les yeux du maréchal.

On donnoit, par extraordinaire, ce jour-là, à l'Opéra, un spectacle composé du Rossignol, des Noces de Gamache et du Carnaval de Venise. Le prince et la princesse s'y rendirent à huit heures du soir. Pendant la représentation, il alla voir dans sa loge Mgr. le duc d'Orléans, qui se trouvait aussi au spectacle ; il lui parla de ses projets de chasse pour le lendemain ; il caressa ses enfants, et joua avec eux. Quelques minutes avant la fin du dernier ballet, Mme la duchesse se trouvant un peu fatiguée, témoigna le désir de se retirer ; et comme son auguste époux voulait, ce soir-là, assister au spectacle jusqu'à la fin, la prince le pria de ne point l'accompagner à sa voiture, et de rester dans sa loge. Mais il n'eut point égard à sa prière : il lui donna le bras, par un double motif, celui surtout de veiller lui-même sur le précieux dépôt que renfermait son sein. Funeste résolution ! car, s'il n'avait pas, ce soir, rempli le devoir qu'il s'était imposé envers la France, il aurait encore vécu.

Il sortit donc de sa loge avec la princesse. Il était accompagné de MM. le Clermont, de Choiseul-Beaupré et de Ménard, ses aides-de-camp. La voiture s'approcha le plus près qu'il fut possible du bâtiment de l'Opéra ; un espace de six à huit pieds seulement le séparait de la porte, près de laquelle était un factionnaire de la garde royale. Quand la princesse fut dans la voiture, le prince, avec sa courtoisie ordinaire, donna la main à Mme la comtesse de Bethesy, pour y monter à son tour. Aussitôt un valet-de-pied ferma la portière. Ce prince alors dit à son auguste épouse : "Adieu, Caroline, nous nous reverrons bientôt."

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Ensuite il se retourna pour rentrer à l'Opéra. Ce fut dans ce fatal moment qu'un individu, l'exécrable Louvel, qui s'était tenu à une certaine distance, et comme tapi dans un coin pour ne point attirer sur lui les regards, s'élança sur le prince qui lui tournait le dos, et avec la rapidité de l'éclair, appuyant fortement une main sur son épaule, lui enfonce, de l'autre, au-dessus du sein droit, entre la cinquième et la sixième côte, un instrument aigu à deux tranchants, de la longueur de sept pouces environ, attaché à une poignée de bois grossièrement travaillée, et s'enfuit. Le coup fut porté avec tant de force que l'instrument pénétra cinq pouces dans le corps du prince, alla traverser l'oreillette du coeur, et fit une légère blessure au diaphragme.

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Le prince crut d'abord n'avoir reçu qu'un coup de poing ; mais apercevant le manche du poignard resté dans son corps, et retirant en même temps le fer meurtrier, il s'écria : "Je suis assassiné !" A ce cri, la duchesse veut s'élancer hors de la voiture, mais elle est retenue un moment par Mme de Bethesy ; puis, se précipitant de nouveau avant que le marche-pied de la voiture fût entièrement fermé, elle fut dans une seconde auprès de son mari, et voulut le soutenir chancelant de ses faibles bras. Le sang coulant abondamment de la blessure, la princesse s'en vit inondée.

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On porte à l'instant le prince dans la salle de l'administration de l'Opéra. On le place d'abord sur un fauteuil, puis sur un lit de sangles dressé à la hâte, appartenant à l'établissement. On court chercher des secours ; quelques hommes de l'art, qui habitent le voisinage, sont bientôt auprès du prince : ils lui donnent les premiers soins. Pendant ce temps, on était allé chercher les docteurs Dupuytren, Dubois et Roux, à leur domicile qui était fort éloigné.

Pendant qu'on transportait le prince, déjà rempli de l'idée de la mort, et poussé par un sentiment religieux, il dit ces paroles : "Je suis mort ... Un prêtre ... Viens ma pauvre femme, que je meure dans tes bras". Et puis, portant sa pensée sur son assassin, il se hâta de dire : "Je pardonne à mon assassin, quel qu'il soit". Paroles immortelles, qui viendront toujours confondre les impies incapables de juger des vertus chrétiennes !

Pendant qu'on le déshabillait, il demanda qu'on fit venir sa fille et Mgr l'évêque d'Amyclée. Il fut saigné sans succès aux deux bras et aux deux pieds ; c'est pourquoi on débrida sa blessure, pour donner passage au sang qui pouvait le suffoquer, et le docteur Bougon la suça. Le prince, le repoussant doucement, lui dit : "Que faites-vous ? ma blessure est peut-être empoisonnée". Oh ! qui pourrait raconter ce qui, dans ce moment, se passa dans l'âme de l'infortunée princesse ? Qui pourrait exprimer la terreur et les autres sentiments dont elle fut saisie ? Qui pourrrait dire d'où lui vint le courage qui l'empêcha alors d'expirer sur le corps sanglant de son époux ?

Dès que Mgr le duc de Berry fut étendu sur son lit de douleur, il se vit aussitôt entouré d'un grand nombre de personnes parmi lesquelles on distinguait M. le duc de Reggio, M. le général Belliard, M. le duc de Richelieu, M. de Châteaubriand, etc., etc. Son Altesse leur parla avec une touchante affection, en leur annonçant sa fin prochaine. Les médecins ayant remarqué que le pouls avait pris de la force : "Tant pis, dit le prince, j'aurai plus longtemps à souffrir". Il éprouvait en effet des douleurs aiguës. Bientôt on lui apporta, pour satisfaire à sa demande, Mademoiselle, qu'on plaça sur son lit de douleur, et qu'il embrassa avec tendresse, en lui disant : "Chère enfant, puisses-tu être plus heureuse que ton père !" Le prince s'entretint ensuite tout bas avec son auguste frère.

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Pendant que' ceci se passait, on était allé avertir Monsieur, qui vint seul avec l'évêque d'Amyclée. On conçoit aisément tout ce que cette scène eut de déchirant. Quelques minutes après, arrivèrent aussi Madame et Mgr le duc d'Angoulême. Mgr le duc et la duchesse d'Orléans, qui étaient au spectacle, s'empressèrent, au premier instant, de se rendre auprès du duc de Berry. Ils furent bientôt suivis de Mgr le duc de Bourbon. Monsieur, Mgr le duc et Mme la duchesse d'Angoulême s'étaient réunis à la malheureuse duchesse de Berry, qui, malgré son désespoir et son extrême abattement, prodiguait à son infortuné époux des soins au-dessus de ses forces. La tendre affection qui unissait tous les membres de cette auguste famille, et qui se manifestait alors dans toute sa force, faisait de cette réunion le spectacle le plus déchirant.

Au milieu de cette scène de désolation, qui devait aggraver infiniment la situation de S.A.R. et précipiter l'instant fatal, ce prince conservait un air calme et solennel, parlant de sa mort comme d'un décret de la Providence, qu'il fallait respecter. "Non, dit-il, je ne crains pas la mort ; je ne crains que pour mon salut".

Cependant les plus habiles praticiens avaient, par les secours de l'art, apporté d'abord quelque adoucissement aux douleurs ; on avait extrait de l'intérieur de la poitrine plusieurs verres de sang qui y était épanché : la plaie extérieure débridée laissait un libre passage à l'écoulement du sang ; mais tout fut inutile. Le mal était au-dessus de toutes les ressources ; et le prince lui-même en était si convaincu qu'il répéta plusieurs fois au docteur Dupuytren : "Je suis bien touché de vos soins ; mais ils ne sauraient prolonger mon existence : ma blessure est mortelle."

Dans cette persuasion, le duc de Berry, comme un digne fils de S. Louis, tourna toutes ses pensées vers la religion. Après avoir écouté les paroles du ministre de Dieu, il confessa à haute voix, en présence de sa famille et de tous les assistants, les fautes dont il se reconnaissait coupable. Il fit cette confession avec autant de simplicité que de résignation, et il demanda pardon à Dieu de ses offenses, et aux hommes, du scandale qu'il avait pu leur donner. M. le curé de St-Roch, qui survint (c'était un peu avant trois heures du matin), lui administra les sacrements de l'Église.

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Le duc de Berry, malgré ses souffrances inexprimables, qui semblaient devoir absorber toutes les facultés de son âme, et ses forces physiques étant presque déjà épuisées, s'occupait néanmoins de toutes les personnes qui lui étaient chères ; il recommanda à son épouse, à son père et à son frère désolés, plusieurs personnes qu'il leur désigna. Apercevant le comte de Nantouillet, qui depuis trente ans ne l'avait pas quitté : "Venez, lui dit-il, mon vieil ami, je veux vous embrasser avant de mourir". Puis il communiqua à Mme la duchesse de Berry ses plus secrètes pensées ; et après lui avoir renouvelé l'assurance d'un attachement dont ils s'étaient donné mutuellement tant de preuves, il la conjura de modérer son désespoir et de se conserver pour l'enfant qu'elle portait dans son sein. Quelquefois des douleurs atroces venaient interrompre l'expression de ses sentiments, et alors on le voyait donner des preuves d'une foi ardente : "O mon Dieu ! disait-il, daignez agréer mes souffrances en expiation de mes péchés !" Dans cet état, une pensée, digne sans doute de la plus belle âme, l'occupait sans cesse : ce n'était point assez pour lui d'avoir proclamé qu'il pardonnait à son assassin ; il voulut encore en emporter avec lui la certitude. A chaque instant il demandait à voir le Roi ; car c'était de lui qu'il voulait obtenir cette conviction : toute autre promesse ne le tranquillisait point.

Le Roi, qu'on avait cru ne devoir avertir que lorsqu'il ne resterait plus aucune lueur d'espérance, arriva sur les cinq heures et demie. S.-M. trouva Monsieur, Madame, Mgr le duc d'Angoulême à genoux au pied du lit de la victime, auprès de laquelle ils avaient passé toute cette nuit horrible, dans les prières et dans les larmes, demandant au Ciel d'adoucir les maux du prince, et formant pour sa conservation des voeux qui ne peuvent plus être exaucés, lesquelles prières furent vingt fois interrompues par les paroles du prince, qui ne cessait de demander la grâce de son assassin.

Déjà les symptômes étaient devenus plus graves ; la difficulté de respirer était au comble. Cependant la vue du Monarque sembla redonner quelques forces au duc de Berry, et ce prince employa ces derniers moments à solliciter de nouveau, en faveur de Louvel, la remise de la condamnation capitale. "Sire, disait-il d'une voix déjà expirante, grâce, grâce pour l'homme qui m'a frappé !" (c'est toujours ainsi qu'il eut la générosité de le nommer). Le Roi, dont l'âme était percée de douleur, hésitant à lui répondre : "Ah ! Sire, reprit-il, grâce au moins pour la vie ! ne me refusez pas la dernière faveur que je vous demande. C'est peut-être quelqu'un que j'ai offensé sans le vouloir".

"Mon fils, dit alors le Roi avec la plus vive émotion, vous survivrez, j'espère, à ce cruel évènement ; nous en reparlerons : la chose est importante, et vaut la peine d'être examinée de près". Il parut alors plus calme, et recommanda de nouveau à S.M. les personnes qui lui étaient attachés.

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Les médecins qui voyaient de minute en minute approcher le moment fatal, pressaient avec les plus vives instances S.M. de s'épargner la vue du tableau douloureux qui se préparait : "Je ne crains pas le spectacle de la mort, répondit le Roi ; J'ai un dernier soin à rendre à mon fils." Ce fut dans ce moment que Madame la duchesse d'Angoulême, se précipitant à genoux, adressa ces paroles immortelles à l'auguste victime sur le point de rendre le dernier soupir : "Mon père vous attend ; dites-lui de prier pour la France et pour nous". Dans cet instant, le prince, après avoir proféré ces paroles : "O ma patrie ! malheureuse France !" puis : "Faut-il que je meure de la main d'un Français !" expira avec le même calme sur la figure, qu'il avait conservé pendant ses souffrances, et sans faire aucun mouvement. Peu d'instants auparavant, en avait entraîné, malgré elle, la malheureuse duchesse de Berry.

Aussitôt qu'il eut rendu le dernier soupir, les esprits furent frappés d'une nouvelle scène produite par un de ces sentiments au-dessus de l'humanité, qui, dans cette circonstance, animaient tous les membres de la famille royale. Les sanglots redoublèrent, les gémissements retentirent avec tant de force, qu'ils franchirent l'enceinte de la salle, et annoncèrent au peuple assemblé en foule sous les fenêtres, qu'il avait un ami, un bienfaiteur de moins, que le duc de Berry n'était plus.

ROI fermant les yeux du duc de Berry

Le Roi cependant, surmontant la douleur dont il était accablé, se leva, et malgré les instances qu'on fit pour la retenir, s'approchant du lit funèbre, appuyé sur le bras du docteur Dupuytren, il dit : "J'ai un dernier soin à rendre à mon fils" ; et de sa main auguste, il lui ferma les yeux. Un instant après, l'infortunée princesse, s'échappant des mains qui la retenaient, vint se précipiter sur le corps inanimé de cet époux qu'elle avait tant chéri, et lui fit, en le couvrant de baisers et de larmes, des adieux qu'un coeur comme le sien pouvait seul exprimer. Ce ne fut qu'avec une espèce de violence, sur un signe du Roi, qu'on parvint à l'en arracher. Quelques instants avant que le Roi eut donné ordre d'entraîner la duchesse de Berry, comme son époux, sentant approcher sa fin, lui témoignait le repentir de quelques erreurs passagères et des chagrins qu'elles avaient pu lui occasionner : "Je le savais bien, s'écria-t-elle en fondant en larmes, que cette belle âme était faite pour le ciel. Alors le prince lui dit, d'une voix déjà éteinte ; "Pour mourir heureux, il faut que je meure dans tes bras, chère Caroline".

Madame la duchesse de Berry, en quittant le Roi, lui dit avec l'accent du désespoir : "Sire, je demande à V.M. de me retirer auprès de mon père ; je ne pourrai jamais habiter la contrée où je perds mon mari par un crime aussi atroce". Rentrée dans son appartement, la princesse coupa ses cheveux de sa propre main ; et sur les représentations qu'on se permit alors de lui faire : "Non, dit-elle, je n'ai plus besoin de cette parure que mon pauvre Charles aimait tant".

Une autre scène, non moins touchante, se passa aux Tuileries le jour de la mort de S.A.R. le duc de Berry. Mgr. le duc de Bourbon, père du duc d'Enghien, vint apporter quelques paroles de consolation à Monsieur, dont l'âme était déchirée de douleur. Plusieurs personnes conjurèrent en vain S.A.S. de retarder une entrevue si triste : "Non, répondit le prince, puisque je vis encore, je dois profiter des jours que la Providence m'a laissés, pour aider mon cousin à supporter un malheur que j'ai moi-même éprouvé." Lorsqu'on ouvrit les portes de l'appartement de Monsieur, Mgr. le duc de Bourbon ne put résister aux sentiments qui l'oppressaient ; ses forces l'abandonnèrent, et ces deux pères infortunés restèrent longtemps enlacés dans les bras l'un de l'autre.

LOUVEL z

Revenons à l'exécrable Louvel. Ici la scène change ; c'est un autre visage à voir : ce sont d'autres sentiments à éprouver.

Après avoir consommé son forfait, ce monstre chercha à s'évader : déjà il était parvenu, dans sa fuite rapide, à tourner la rue Richelieu ; mais aux cris des témoins de son crime, Jean Paulmier, garçon limonadier du café Hardy, accourut, et le voyant s'enfuir précipitamment, près de l'arcade Colbert, il lui barra le chemin en lui tendant le bras, et le retint étroitement serré. Aussitôt Dubiez, chasseur au deuxième régiment de la garde nationale, arrive, frappe le meurtrier, le renverse, et avec l'aide de Paulmier, le remet à la gendarmerie du théâtre qui arriva peu d'instants après. Ce brave chasseur était en sentinelle au spectacle. Malheureusement, le prince se trouvait entre lui et l'assassin, ce qui ne lui permit pas d'apercevoir aucun des mouvements de ce monstre. Mais après le coup fatal, il s'élança avec une telle impétuosité, qu'il renversa le duc qui était sur son passage, pour arriver à l'assassin, qu'il poursuivit jusqu'au lieu où Paulmier l'avait déjà saisi.

Ce scélérat, traîné au corps-de-garde sous le vestibule de la Salle, fut fouillé des pieds à la tête, et l'on trouva sur lui un autre instrument nommé tire-point, tranchant et aigu, dont il n'eut pas le temps ou la présence d'esprit de se servir. On trouva aussi sur lui la gaine du poignard avec lequel il avait égorgé sa victime. Après quoi, il subit en ces termes, un premier interrogatoire, par M. le comte de Clermont :

Monstre ! Qui a pu te porter à commettre un pareil attentat ? - J'ai voulu délivrer la France de ses plus cruels ennemis. - Par qui as-tu été payé pour te rendre coupable d'un tel crime ? - (L'assassin, avec beaucoup d'arrogance), je n'ai été payé par personne.

A peine conduit dans cette pièce, on entendit le bruit d'une porte d'un corridor assez éloigné (voisine de celle où était étendue sa victime), qui fut fermée avec force ; l'assassin s'en aperçut : ce bruit sourd et prolongé, causa en lui une espèce de tressaillement, et excita sur sa figure naturellement froide et immobile, une impression de joie, plutôt que de surprise : "Je crois, s'écria-t-il brusquement, que j'entends le canon !"

Pour expliquer le sens qu'il attachait à ces paroles, peut-être ne faut-il que les rapprocher de ce qui lui échappa peu de temps après. On voulait lui persuader qu'il avait manqué son coup : "Ah ! répondit-il, je suis bien tranquille, il mourra avant moi ; et si vous voulez que je meure, faites-moi exécuter dans les vingt-quatre heures ; car vous ne savez pas ce qui peut arriver". On lui demanda s'il était Français : "Ah ! ne voyez-vous pas, reprit-il, à ma figure, que je suis un bon Français ?"

On a vu, ci-dessus, ce qu'il avait répondu aux interpellations extrajudiciaires de M. le comte de Clermont. Voici ses réponses dans le second interrogatoire qui eut lieu dans les formes légales : il n'est que le développement de la confirmation du premier. Ce fut M. le comte Decazes qui l'interrogea le premier, puis M. le comte Anglès, enfin M. le Procureur-général, en présence de M. le baron Pasquier et de M. le comte Siméon.

D. Qui vous a porté au crime que vous venez de commettre ?
R. Mes opinions, mes sentiments.
D. Quelles sont ces opinions, ces sentiments ?
R. Mes opinions sont que les Bourbons sont des tyrans, et les plus cruels ennemis de la France.
D. Pourquoi, dans cette supposition, vous êtes-vous attaqué de préférence à Mgr le duc de Berry ?
R. Parce que c'est le prince le plus jeune de la famille royale, et celui qui semble destiné à permétuer cette race ennemie de la France.
D. Avez-vous quelque repentir de votre action ?
R. Aucun.
D. Avez-vous quelque instigateur ; quelque complice ?
R. Aucun.

Tel est le sommaire de cet interrogatoire : il démontre jusqu'à l'évidence que l'assassin n'avait aucune raison de vengeance personnelle, et qu'il n'a agi que par une impulsion semblable à celle que porta Ravaillac à assassiner Henri IV, et Damiens Louis XV, c'est-à-dire, sous l'inspiration d'un esprit de parti porté jusqu'au délire et à l'exaltation la plus furieuse. O prince infortuné ! vous pensiez bien à tort que ce forfait abominable était l'ouvrage de quelqu'un "que vous aviez offensé sans le savoir !"

Voici le précis d'un autre interrogatoire que Louvel subit en présence du corps de sa victime, fait par M. le comte Anglès, magistrat interrogateur ; M. Jacquinot de Pampelune, procureur du roi ; MM. Bourgeois, Mars et plusieurs autres membres du parquet.

D. Reconnaissez-vous le prince que vous avez assassiné ?
R. Je le reconnais.
D. Je vous sommes encore une fois de révéler le nom de vos complices ?
R. Je n'en ai point.
D. Si la justice des hommes ne peut vous engager à dire la vérité, songez à la justice de Dieu !
R. Dieu n'est qu'un mot ; il n'est jamais venu sur la terre.
D. Qui vous a porté à commettre une action si criminelle ?
R. J'aurais voulu me retenir que je n'aurais pas pu.
D. Quel a été le motif ?
R. Cela servira de leçon aux grands de mon pays.
D. Persistez-vous à dire que personne ne vous a inspiré l'idée de ce crime ?
R. Oui. Mais, au reste, la justice est là, qu'elle fasse son devoir, et qu'elle découvre ceux qu'elle présume être mes complices.

Louvel, ce monstre exécrable dont la main a tranché une vie si chère aux Français, a été transféré à la Conciergerie : il est gardé à vue par deux gendarmes, dans un local voisin de celui où l'on retient ordinairement les criminels condamnés à mort. Il est parfaitement tranquille dans sa prison ; il ne cherche point à lier conversation avec ses gardiens. Dans les premiers moments, il refusait tous aliments ; mais il a consenti enfin à prendre quelque nourriture, c'est-à-dire la ration ordinaire des prisonniers. On a pris et on a dû prendre la sage précaution de lui mettre la "camisole", sorte de vêtement qui, en gênant l'usage des bras, ne lui permet pas d'attenter à sa vie. Il est dans le même local où un faux-monnayeur, nommé Philippe, était parvenu à s'étrangler, au moyen d'une pelote de ficelle qu'il avait cachée dans sa bouche.

Le lendemain 14 de cette nuit affreuse qui prêta ses voiles sombres pour couvrir le plus effroyable assassinat, le corps du prince fut porté, à sept heures du matin, une heure après son décès, au Louvre, comme autrefois celui de Henri IV, après l'attentat de la rue de la Féronnerie. Il fut déposé dans l'une des pièces de l'appartement de M. le marquis d'Autichamp, gouverneur du palais. Dès cet instant, les gardes-du-corps de Monsieur prirent le service intérieur de cet appartement, et la circulation en fut interdite. On prépara, dans les pièces donnant sur la rivière en face du pont des Arts, une Chapelle ardente, où le corps est resté exposé jusqu'au 22, jour où il a été transporté à Saint-Denis.

POMPES FUNEBRES

Le 22 février, en vertu des ordres du Roi, le corps de Mgr. le duc de Berry a été transféré à Saint-Denis. Le convoi est sorti du Louvre, à neuf heures et demie, et s'est dirigé par les quais, dans la rue Saint-Denis. Les habitants des rues par lesquelles devait passer le cortège, avaient payé leur tribu à la douleur publique, en couvrant leurs maisons de tapisseries blanches, avec des emblèmes de deuil. Une haie de gardes nationaux et de soldats des légions, contenait la foule qui se pressait auprès du char funèbre. La musique des corps, les tambours voilés et les cloches mêlaient leurs sons lugubres, et concouraient à augmenter l'affliction générale.

Les légions, l'arme sous le bras, marchant en silence, précédaient le convoi ; le commandant de la place était à la tête d'un escadron de dragons des chasses ; venait ensuite le commandant du département, suivi de plusieurs compagnies d'invalides, de détachements de hussards, de lanciers et de chasseurs de la garde royale, et de quatre compagnies d'artillerie.

Les quatre" escadrons de la garde nationale à cheval et six légions marchaient ensuite. On voyait le drapeau noir flotter dans leurs rangs. Le corps des pompiers, suivi de plus de douze cents officiers de tous grades et de toutes armes, précédait douze cents pauvres vieillards, et deux cents pauvres femmes, portant une torche allumée, et couverts d'un drap funèbre ; on pouvait lire sur leur physionomie, qu'ils avaient perdu leur bienfaiteur.

Deux cents ecclésiastiques du chapitre, et des paroisses de la capitale, marchaient devant le corps, en chantant l'office des morts.

Un grand nombre de voitures de deuil, étaient occupées par la maison du prince ; les chevaux étaient richement caparaçonnés en noir ; quatre maréchaux, dans une voiture, portaient les honneurs et enseignes du prince.

Venaient ensuite les Hérauts-d'armes de France.

M. l'évêque d'Amiens, premier aumônier de Son Altesse Royale, Mme la duchesse de Berry, ayant à ses côtés MM. les curés de Saint-Germain-l'Auxerrois, de l'Assomption et de Saint-Roch, précédaient le magnifique corbillard, tendu en velours noir, avec broderie et franges d'argent, et surmonté d'une couronne ducale, supportée par quatre génies célestes portant des flambeaux renversés.

Le cheval de bataille du prince, couvert d'un long crêpe noir, était conduit à la suite du char funèbre : il était immédiatement suivi d'un escadron des gardes-du-corps de Monsieur.

Des corps nombreux de la garde nationale et de la garde royale fermaient le cortège.

On a remarqué les corporations des forts de la halle et des charbonniers, marchand avec un grand recueillement.

Des Français de tous les rangs et de tous les âges s'étaient mêlés aux personnes appelées à cette imposante et triste cérémonie. Les draperies funèbres de la ville de Saint-Denis et du Portail annonçaient au loin quel en était l'objet. Elles étaient parsemées du chiffre du prince et des armes de France.

La nef, le choeur et le sanctuaire de l'église royale étaient tendus de noir. On voyait aussi les chiffres du prince et les écussons de France.

Au milieu du choeur était un catafalque à trois degrés : c'était un piédestal supportant un tombeau antique, au-dessus duquel règne un obélisque. Le tout était recouvert du manteau du prince, de drap d'or et voilé d'un long crêpe : l'ensemble du monument était surmonté d'un pavillon suspendu à la voûte.

Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans, comme premier prince de sang, dirigeait le deuil, au nom de Sa Majesté. Il était assisté de M. le duc de Duras, premier gentilhomme.

Le corps arriva à trois heures à la principale porte de la basilique. Le chapitre et le clergé l'attendaient : M. l'abbé Grandchamp, doyen du chapitre, adressa à Son Altesse Royale et à l'assistance le discours suivant :

"MONSEIGNEUR, comment exprimer la douleur profonde qui nous accable ? A peine sortis de cette basilique, où l'élite de la France s'était réunie pour expier le crime des régicides, paraît tout à coup un monstre qui, par l'attentat horrible commis sur l'auguste personne de très-haut, très-excellent prince, Mgr. le duc de Berry, fils de France, vient ensanglanter les marches du trône des Bourbons, et plonger la France et l'Europe entière dans le plus grand deuil.
L'auteur de ce crime aurait-il plongé le poignard dans le sein du meilleur des princes, si son âme n'avait été nourrie des principes monstrueux de l'athéisme, qui ne cesse de blasphémer le Dieu qu'il redoute ? Arrête donc ta rage, perfide philosophie.
Que le temps ne me permet-il de parler des qualités de ce malheureux prince, l'espérance du trône et de la patrie, père tendre, sujet fidèle et plein de charité pour les malheureux ! Pour peindre la bonté de son âme, l'éloquence n'est pas nécessaire. Il suffit de rappeler la déchirante agonie de six heures : quel amour pour son pays, quelle magnanimité dans le pardon de son infâme meurtrier ! Son sang coule et il demande grâce !!! ...
O vous qui assistez à cette lugubre cérémonie, venez unir vos prières aux nôtres, afin d'obtenir du Dieu de miséricorde, du Dieu de saint Louis, qu'il daigne ne pas séparer dans le ciel ceux que la même tombe va réunir."

Immédiatement après ce discours, on a chanté le De profundis, pendant que douze gardes-du-corps de Monsieur transféraient le corps, et qu'on plaçait le cercueil dans le tombeau pratiqué dans le catafalque. MM. le maréchal duc de Conégliano, le maréchal marquis de Viomenil, le lieutenant-général comte de Bethesy, et le lieutenant-général comte Dupont, portaient les coins du drap mortuaire.

Cinq hérauts-d'armes environnaient le tombeau : le convoi était composé d'un très-grand nombre de personnes décorées des premiers ordres de l'État, parmi lesquelles on remarquait MM. les maréchaux duc de Tarente, de Reggio, de Trévise ; MM. Doudeauville, le comte de Sèze, le marquis de Marboi et une foule de lieutenants-généraux, de maréchaux-de-camp et d'officiers supérieurs. On remarquait aussi les maires de la capitale, le sous-préfet et les autorités du lieu.

Le respectable évêque d'Amiens, et les autres chapelains des princes et de la princesse étaient auprès du tombeau. Le recueillement le plus profond et le plus religieux a régné pendant toute la cérémonie, et n'était interrompu que par les accents de la douleur et les sanglots des personnes qui formaient le deuil ; de vieux guerriers versaient des larmes en abondance.

M. de Foucault, chanoine de Saint-Denis, a célébré une messe basse, pendant laquelle on a chanté les psaumes d'usage. Les douze porte-drapeaux des légions de la garde nationale parisienne ont orné chacun d'un drapeau funèbre le tombeau provisoire où a été placé, dans la chapelle ardente, le corps du prince. Après la cérémonie, qui a duré quatre heures, Mgr. le duc d'Orléans, après s'être prosterné devant l'autel, a salué l'assistance et s'est retiré. Les troupes de la garnison bordaient la haie sur toute la route, depuis la chapelle jusqu'à Saint-Denis, et dans la ville, depuis le pont jusqu'à la basilique.

Desbiez, garde royal, et Paulmier ont reçu des témoignages bien flatteurs de bienveillance de Mme la duchesse de Berry, en reconnaissance du service qu'ils ont rendu à la France, en arrêtant Louvel. Desbiez a reçu une montre d'or d'une valeur considérable, mais dont le plus grand prix est "le chiffre de Charles Ferdinand", duc de Berry, gravé sur cette montre par ordre de la donatrice, et Paulmier, mille francs. Cette récompense lui a été envoyée au nom de S.A.R., par Mme la duchesse de Reggio.

Le Roi a accordé une pension à ces deux braves Français, et des récompenses à quelques employés supérieurs de l'Opéra, et à d'autres personnes qui ont eu le bonheur de donner des soins à Mgr. le duc de Berry, à ses derniers moments.

S.A.R. Monsieur, ayant envoyé à M. Dupuytren ses hnonoraires pour les soins qu'il a donnés à Mgr. le duc de Berry, dans la nuit du 13, M. Dupuytren a répondu avec un noble désintéressement. Monsieur lui a fait remettre une boîte d'or enrichie de brillants et ornée de son portrait, en le priant d'accepter la boîte pour le portrait.

Le Roi a accordé, sur la proposition de S.E. le ministre de la guerre, la décoration de la légion d'honneur au garde royal Desbiez.

Une souscription a été ouverte aussi en faveur de ces deux hommes courageux, Desbiez et Paulmier.

M. de Puymaurin, directeur du cabinet des médailles, membre de la chambre des députés, toujours prêt à servir la monarchie et à honorer les princes, a fait graver une médaille qui représente Mgr. le duc de Berry et porte au revers ces mots :

PUGIONE
PERCUSSUS PERIIT
14 FEVRUARIO 1820.
GALLIA, SPEM SUAM ;
CONJUX, AMANTEM ;
MILITES, DUCEM ;
PAUPERES, PATREM
PERDIRERE.

 

Extraits : Histoire de S.A.R. Mgr le duc de Berry ... par Jean Lions - 1820

ARME DU CRIME Z