ROCHECHOUART
1795 - 1796


Après la disparition des plus grands scélérats : Robespierre, Saint-Just, Danton, alors que les braves et paisibles citoyens avaient peut-être espéré voir des jours moins troublés, la Municipalité eut la fantaisie de prendre un arrêté pour interdire les sonneries de l'église.

Bourdeau signature z

Voici donc ces bons bourgeois de Rochechouart partant en guerre contre les cloches. Que leur ont fait ces pauvres cloches qui ont sonné jadis de joyeux carillons à leurs baptêmes et à leurs mariages ? Leur son trouble-t-il leur sommeil ? Évoque-t-il dans leurs consciences inquiètes les remords de l'apostasie ? Leur semble-t-il une prière importune criant vers le Dieu de leurs pères qu'ils ont oublié ?

Cet arrêté municipal et les troubles qu'il provoqua, nous permettent-ils de penser que, peut-être, le culte catholique n'avait guère été interrompu à Rochechouart ? Le curé jureur, Brandy du Peyrat, aurait-il continué, pendant la Terreur l'exercice de son ministère schismatique, dont les paroissiens se seraient contentés, faute de mieux ? Ou bien, une tentative de restauration du culte avait-elle eu lieu après le IX thermidor et la Municipalité voulut-elle entraver cette restauration ?

Quoiqu'il en soit, malgré l'arrêté municipal, les cloches continuaient à sonner au matin du 8 frimaire an IV (29 novembre 1795). Elles venaient d'inviter les fidèles à la récitation de l'Angelus, lorsque l'agent municipal, le citoyen Alpinien-Bertrand Bourdeau, levé de bonne heure, résolut de réprimer tant d'audace.

Rochechouart église z

A 6 h 30 du matin, escorté du brigadier Sicamois, des gendarmes Duval, Gibard, Pinier et Chantron, ce vaillant Alpinien-Bertrand Bourdeau se rend à l'église encore déserte à cette heure matinale, il grimpe au clocher avec sa brigade de gendarmes, enlève le battant de la cloche, et, ne le pouvant emporter, il le dépose au second étage. Puis, après ce bel exploit qui l'aurait certainement fait rire, si sa cervelle n'avait été hantée par quelque obsession jacobine. Alpinien-Bertrand Bourdeau rentra gravement chez lui, convaincu qu'il revenait chargé de lauriers.

Le trait de ce bourgeois grimpant au faîte d'un clocher pour détacher le battant d'une cloche, peint bien le dérangement cérébral des hommes de cette époque si étrangement suggestionné par la Révolution. Cet agent municipal était pourtant un homme de beaucoup d'esprit ; il ne sut pas rire de son équipée ; il crut au contraire avoir fait un geste digne de mémoire.

Mais à peine maître Alpinien-Bertrand Bourdeau a-t-il repris sa place au coin du feu, contant sans doute au logis sa rapide et heureuse campagne, demi-heure après son retour, dit un récit du temps, voici que la cloche recommence à sonner pour annoncer la messe du matin. Alpinien-Bertrand Bourdeau n'en croit pas tout d'abord ses oreilles ; il écoute étonné. S'il avait eu un esprit faible, il aurait rêvé de quelque sorcellerie, ou de quelque insurrection macabre des morts couchés sous les dalles de l'église, se dressant tout à coup, mécontents de la solitude où les laissait l'extravagante irreligion de leurs fils dévoyés ; mais l'Agent municipal n'avait pas l'esprit faible. Son parti est pris. Aussitôt, il court à la gendarmerie pour fortifier son courage et, escorté du Lieutenant à la tête de tous ses pandores, sans oublier l'illustre brigadier Sicamois, il se précipite vers le temple, comme on disait alors en style huguenot.

Déjà la foule a envahi l'église. Trente ouvriers ou paysans sont dans le clocher et sonnent avec entrain. Alpinien-Bertrand Bourdeau y monte bravement, suivi ou précédé de ses gendarmes et reconnaît parmi les plus ardents Pierre Lafont fils, demeurant à Rochechouart, et Pierre du Colombier, du village de Crameau. Il les somme de se retirer au nom de la loi. On lui obéit. Mais pendant qu'il s'attarde dans le clocher, une foule nombreuse accourt, brandissant des bâtons, menaçant de donner l'assaut et vociférant, dit un procès-verbal, "les propos les plus outrageants contre la République et les autorités". Où l'on voit quel respect et quelle tendresse le peuple professait pour ce régime d'oppression et de sang que les bourgeois avaient imposé à la France de Clovis et de Saint-Louis ...

La multitude irritée apporte des échelles, les dresse contre le clocher et monte à l'assaut pour déloger le représentant de la municipalité. Pierre Lachaize, dit treize couteaux, habitant de Rochechouart, monte le premier. Les gendarmes se rangent devant l'échelle, mettent le sabre au clair pour recevoir les assaillants. Mais Lachaize, qui est sans armes, prend peur ; il hésite devant les sabres nus prêts à le frapper, il recule et redescend précédé des camarades qui se sentent impuissants contre les hommes du brigadier Sicamois ; tous redescendent en proférant, dit le rapport, "les injures les plus atroces".

Alors Alpinien-Bertrand Bourdeau, du haut du clocher, la tête encadrée dans l'étroite fenêtre, tente de haranguer la foule qui crie en bas ; il l'invite à se retirer. Mais les clameurs redoublent, les huées et les menaces étouffent sa voix. Dans l'église, les chaises sont brisées ; dans la rue les pierres sont arrachées et lancées contre les gendarmes ; le Lieutenant est atteint au bras.

Cependant le citoyen Pierre-Jacques-Simon Larazide, président de l'administration municipale, est accouru au secours de son ami. Il parvient à pénétrer dans l'église, monte dans la chaire et essaie de parler ; une huée formidable l'interrompt ; quelques pierres l'atteignent ; il est forcé de se retirer ; des cris de colère contre la République l'accompagnent. "En sortant, écrivit-il dans son rapport, j'ai eu le regret d'entendre huer contre la République". Quelle douleur !

Cependant la situation, en se prolongeant, pouvait devenir critique ; le peuple, un moment déconcerté par les sabres des gendarmes, pouvait reprendre courage, et Alpinien-Bertrand Bourdeau, bloqué dans le clocher, subir des violences fâcheuses. Mais tout à coup le tambour bat la générale dans les rues de Rochechouart ; la garde nationale prend les armes et marche vers l'église, au secours des assiégés. Quelques individus, plus surexcités, s'avancent au devant d'elle en proférant des injures et des menaces : "Mes bougres, dit Ferrand de Crameau, vous le paierez ; demain nous reviendrons avec des fourches et des faux, et nous verrons". Jean de Roumagnac, du village de Roumagnac, crie au gardes nationaux : "Vous autres feriez mieux de vous retirer, vous faites là quelque chose qui pourrait mener du mal". La Garde nationale tient ferme ; on saisit Lafont et Roumagnac, qui sont immédiatement emmenés.

Alors Bourdeau recommence sa harangue et la foule, se voyant sans armes devant les fusils de la Garde nationale, quitte le terrain de la lutte ; chacun s'en va méditer en son logis sur les charmes de la République une et indivisible.

A la suite de cette échauffourée, des mandats d'arrêt furent remis au brigadier Sicamois, à la date des 9, 10, 11, 21 et 26 frimaire, par J.-B. Descubes, faisant fonction de juge de paix et d'officier de police judiciaire, contre :

Jean Lévêque, dit Régani, maçon à Babodus ;
Jean de Roumagnac, cultivateur à Roumagnac, commune de Biennac ;
Pierre Chaput, cultivateur à la Lande, commune de Biennac ;
Pierre Ferrand, cultivateur à Crameau ;
André Babiole, garçon mailler à La Maillerie ;
Pierre Lachèze, tisserand à Rochechouart ;
Pierre Lafont fils, cultivateur à Rochechouart ;
Annet Rivet, cultivateur aux Vignes, commune de Rochechouart ;
Thomas Bérard, charpentier à Rochechouart.

Aussitôt, le Directeur du jury de l'arrondissement de Rochechouart ouvrit une instruction contre ces neuf malheureux. Cette instruction dura longtemps. Malgré le temps qui y avait été employé, elle fut trouvée irrégulière et le Tribunal criminel de Limoges l'annula pour vices de formes. Ce Tribunal déclara notamment que, d'après la loi, dans une affaire de cette nature, les accusés devaient être déférés à un jury spécial. En conséquence, après avoir annulé la procédure faite à Rochechouart, elle renvoya les accusés devant le Jury d'accusation de l'arrondissement de Limoges et les accusés furent mis en liberté provisoire, en donnant caution. "Fait à Limoges, le 22 ventôse, an IV de la République Française une et indivisible, en l'audience du Tribunal où étaient présents les citoyens Dumas, président ; Lenoir, Péconnet, Desroches, Labesse, Estier, accusateur public ; Roulhac, commissaire du pouvoir exécutif".

Enfin, après une nouvelle instruction, les neuf accusés comparurent devant le Jury de Limoges qui prononça leur acquittement, déclarant : "Qu'à la vérité il a été opposé des violences et voyes de fait à l'exécution d'une loi après que les dépositaires de l'autorité ont eu réclamé l'obéissance à la loi. Mais André Babiole, Pierre Lafont, etc., ne sont point convaincus en être les auteurs".

Le Tribunal ordonna la mise en liberté immédiate des neuf prévenus, le 13 floréal an IV (mai 1796). Mais que d'ennuis, que d'alarmes et de frais leur coûtait leur fidélité à la religion de leurs pères.

Si nous applaudissons volontiers cette décision judiciaire, il ne nous est pas très facile de la comprendre. Leur acquittement, la liberté sous caution dont ils jouirent pendant une partie de ces six mois, nous feraient volontiers penser que les bourgeois de Rochechouart voulurent être bienveillants pour eux et plaidèrent leur cause auprès des Juges de Limoges. Ceux-ci, en vérité, y mirent une bien grande bonne volonté pour ne pas "trouver convaincus" des gens pris en flagrant délit. Ce considérant peut paraître bien extraordinaire.

Extrait : La Petite Vendée dans la Région de Rochechouart ... par E. Rayet - 1929