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La Maraîchine Normande
30 avril 2017

BOISMÉ (79) - LE COMBAT DE BOISMÉ - 18 AVRIL 1794

LE COMBAT DE BOISMÉ
(Jour du Vendredi Saint 1794)

Boismé combat z

Dès le commencement de la guerre, la Convention avait été cruelle envers la Vendée ; mais quand elle vit que ses soldats n'étaient plus assez nombreux pour menacer l'existence de la République, elle se montra féroce et impitoyable.

Au printemps de 1794, elle voulut inaugurer cette guerre d'incendies et de massacres, dont la Vendée conservera longtemps encore les traces et le souvenir. Le général Grignon (*) arrivait dans le pays de Bressuire, avec mission de tout détruire par le feu et par le fer, et ses soldats pouvaient en liberté satisfaire la brutalité de leurs instincts sur les propriétés et les habitants.

Les Vendéens, malgré leurs désastres récents, résolurent de s'opposer à cette invasion sauvage. Marigny, revenu depuis peu de la Bretagne, rassembla à la hâte les hommes qu'il put trouver, et marcha à la rencontre des bleus. Malheureusement il ne put réunir qu'un petit nombre de soldats, et il fallait une bien grande audace, ou la nécessité du désespoir, pour oser se présenter devant l'ennemi dans un pareil état.

Il avait avec lui quatre à cinq cents fantassins, et vingt-cinq à trente cavaliers. Tout l'attirail de bagages consistait en trois mulets qui portaient les cartouches. L'aspect de cette petite troupe faisait pitié : les hommes paraissaient épuisés pour la plupart, et leurs vêtements portaient l'empreinte de la misère. Les cavaliers surtout, par la taille de leurs chevaux et la bizarrerie de leur équipement, semblaient faits pour provoquer la risée des républicains, plutôt que pour soutenir une lutte quelconque.

Mais il y avait là des coeurs héroïques, et, avec de tels hommes, l'honneur est toujours sauf, quand bien même on ne remporte pas la victoire.

Les républicains, de leur côté, ne formaient pas une armée proprement dite : ils pouvaient être de quinze cents à deux mille hommes d'infanterie, et environ quatre cents cavaliers ; tous soldats éprouvés dans les combats précédents et parfaitement équipés. C'était plus qu'il n'en fallait pour traverser un pays déjà dépeuplé et privé d'armes et de munitions.

 

Boismé château de Clisson

 

Le matin du vendredi saint, Marigny se trouvait près du bourg de Boismé. Le temps était froid, un vent sec et violent soufflait du nord-est, et les hommes, mal vêtus, grelottaient sous la bise. L'occurrence du jour et la situation du moment jetaient sur ces visages amaigris une teinte de tristesse involontaire ; mais tous étaient résignés, et l'on n'entendait ni une plainte, ni un murmure.

Comme on savait que les républicains étaient proches, Marigny fit distribuer les cartouches, et le cavalier Thevin fut envoyé en reconnaissance.

Quand il revint, il rencontra son camarade Joseph Bonin, et il lui dit : "- Mon pauvre Josille, fais ton acte de contrition et fais-le bien, car ce sera le dernier. Ne dis rien, mais pour moi je t'en avertis, nous sommes perdus ! La cavalerie toute seule est capable de nous écraser. Les bleus vont nous attaquer de trois côtés ; il ne reste qu'un chemin libre et c'est celui qui conduit en pays ennemi."

Tout en causant avec son ami, Thevin se dirigeait vers le général, auquel il fit part de ce qu'il avait vu.

De Bernard de Marigny

D'après son rapport, Marigny comprit bien vite le plan des républicains. Il allait être attaqués de deux côtés, et on s'efforcerait de le pousser sur la cavalerie ennemie, qui anéantirait sa petite troupe, ou du moins lui couperait toute ligne de retraite. Ce plan n'avait rien de téméraire, vu la supériorité numérique des républicains. Marigny ne perdit pas de temps et prit vite ses dispositions. La cavalerie était la plus dangereuse ; il fallait s'en débarrasser pour avoir quelque chance de salut.

Un des frères Texier, de Courlay, s'approche de Bonin : - "Il s'agit de faire un coup de tête, lui dit-il ; veux-tu en être avec moi ? - Je suis prêt à tout, répondit Bonin, puisque nous sommes perdus ! - Il me faut cent hommes, mais solides ; combien peux-tu m'en trouver ? - une vingtaine - C'est peu, mais je me charge du reste ; va les chercher et sois ici dans un instant ; le temps presse, hâtons-nous."

Les cent hommes furent bientôt réunis, et toute la cavalerie avec eux. - "En route ! dit Texier, en montrant la direction ; la cavalerie en tête !"

- "Bonin, ajouta-t-il, nous prendrons chacun cinquante hommes, et, à l'arrivée des bleus, nous allons sauter de chaque côté du chemin. Tu comprends le reste ? - Oui. - Veux-tu commander à droite ou à gauche ? - Mourir à droite ou mourir à gauche, cela m'est bien égal ; choisissez vous-même. - C'est entendu." (2)

Le chemin qu'ils suivaient formait une courbe allongée, mais continue. Lorsqu'ils eurent marché peut-être un quart d'heure, ils aperçurent la cavalerie républicaine, marchant sur deux longues lignes et qui arrivait dans un ordre parfait.

D'un geste, Texier fait placer ses cavaliers en travers du chemin, et avec cinquante hommes il franchit un buisson ; Bonin en fait autant de l'autre côté.

A la vue de cette cavalerie, qui prétendait les arrêter, les républicains ne purent s'empêcher de sourire, et ils avancèrent, avec un mépris mêlé de pitié. Ils mirent peu d'entrain dans leur attaque, se croyant sûrs de passer sur le corps de cette poignée d'hommes. Ils eurent lieu de se repentir de leur présomption. Ces cavaliers en haillons les reçurent dans une attitude impassible, et ils furent solides comme un mur. Les sabres se choquaient avec violence, et les bleus virent bien vite qu'ils avaient affaire à des hommes rompus au métier ; plusieurs parmi eux furent atteints vigoureusement et tombèrent pour ne plus se relever. Le plus grand danger, toutefois, n'était pas devant eux. Les fantassins, embusqués de chaque côté, faisaient un feu de tirailleurs presque à bout portant, et ils eurent bientôt jonché le chemin d'hommes et de chevaux.

A la vue du désordre qui se met dans sa colonne, le commandant républicain (un colonel, m'a-t-on dit), reconnaît qu'il a eu tort de mépriser l'ennemi, et fait sonner la retraite. Il adresse quelques reproches à ses hommes et les renvoie au feu, en commandant une charge vigoureuse. Les Vendéens ne reculent ni ne s'effraient, ils se battent sans enthousiasme, mais avec la résignation du martyre et la résolution de gens qui veulent mourir en braves. Aucun effort ne peut les entraver.

Les tirailleurs, dont l'oeil est exercé, voient déjà une certaine frayeur dans les rangs ennemis ; leur fusillade devient plus vive et plus meurtrière, et les républicains, dont un petit nombre seulement peut combattre, se découragent et reculent en désordre, sans attendre aucun signal.

Le commandant, plein de honte et de colère, adresse à ses cavaliers des reproches et des menaces, et les Vendéens entendent ses jurements, qui retentissent jusqu'à eux. Il les remet en ordre, se place lui-même à la tête et s'élance avec sa colonne pour tenter un nouvel assaut.

Il faut rendre cette justice aux républicains, qu'ils suivirent leur chef sans hésitation et se conduisirent bravement. Mais le lieu était mal choisi ; pour réussir, il eût fallu tourner la position, ou attendre le secours de l'infanterie. Aussi cette troisième attaque eut encore moins de succès que les précédentes. Les cadavres d'hommes et de chevaux qui encombraient le chemin, mirent du premier coup un peu de désordre dans la colonne, et la fusillade, toujours meurtrière, ne pouvait pas manquer de l'accroître.

Le commandant, piqué au vif d'un échec aussi imprévu, fit des efforts désespérés pour rompre l'obstacle, mais ce fut inutilement ; et, comme il était facile de le reconnaître, les fantassins dirigèrent leurs coups sur lui, de sorte qu'il tomba mort comme tant d'autres.

A cette vue, les républicains perdirent complètement courage ; rien ne put les retenir ; ils prirent la fuite et se débandèrent.

Les cavaliers vendéens s'élancèrent audacieusement à leur poursuite, pour les empêcher de se rallier.

Marigny n'avait pas été attaqué, comme il s'y attendait ; trop faible pour attaquer lui-même, et fatigué d'un repos sans profit, il résolut de soutenir son détachement, et prit à travers champs pour être plus tôt rendu. Il avait du moins cet avantage qu'il n'était pas gêné dans ses mouvements ; ses bagages l'embarrassaient peu, et tous les chemins lui étaient bons.

Les républicains, de leur côté, ne sachant que penser de cette fusillade prolongée dans un lieu où ils ne croyaient pas avoir à combattre, s'avancèrent dans la même direction.

Les deux corps, en marchant vers le même but, s'approchèrent sans se voir, et tout d'un coup, on aperçut les deux drapeaux qui n'étaient séparés que par un buisson.

Marigny se crut surpris et jugea tout perdu. Malgré son sang-froid bien connu, il se troubla à tel point, qu'au lieu de donner un commandement quelconque, on l'entendit crier : "Taïaut ! Taïaut !"

Les républicains furent également surpris et déconcertés, en voyant l'ennemi si près d'eux ; ils n'attaquèrent pas aussitôt, et des deux parts on se borna, au premier moment, à quelques coups de fusil sans importance.

Cette situation bizarre ne tarda pas à se débrouiller. Le combat contre la cavalerie finissait, et les vainqueurs avaient d'autant plus hâte d'annoncer leur succès, qu'il était à peu près inespéré.

Au moment le plus anxieux de la situation, on vit accourir des hommes qui crièrent, du plus loin qu'ils purent se faire entendre, que la cavalerie républicaine était défaite. Cette annonce bruyante fut entendue des deux partis ; mais Marigny était tellement absorbé par son idée préconçue, qu'il ne parut pas y faire attention.

Cependant quelqu'un, s'approchant de lui, dit assez brusquement : "Général, vous perdez la tête ! Nous sommes vainqueurs ; donnez donc des ordres !" Cette franche apostrophe fut d'un effet magique : Marigny recouvra sa présence d'esprit aussi vite qu'il l'avait perdue, et il profita immédiatement de l'hésitation de l'ennemi pour prendre une position tout à son avantage.

Il détacha quelques tirailleurs pour entraver les manoeuvres des républicains, et il mit en ordre le reste de sa petite troupe, en l'appuyant contre un bois. Cette disposition devait l'empêcher d'être enveloppé par un ennemi supérieur en nombre, et lui fournir une retraite en cas d'échec. Sous ce dernier rapport, sa prévision n'eût guère pu se réaliser, car la fusillade ayant commencé, elle devint fort vive, et le papier des cartouches, emporté par le vent, mit le feu aux feuilles sèches, de sorte que la flamme envahit bientôt tout le bois.

Les Vendéens, quoique moins nombreux, avaient sur les républicains plusieurs avantages : d'abord, ils étaient excellents tireurs pour la plupart, et, en outre, ils étaient accoutumés à s'éparpiller et à se réunir avec une facilité qui était devenue chez eux une sorte d'instinct. Ils offrirent donc peu de prise au feu de l'ennemi, tandis qu'ils visaient tout à leur aise sur les rangs plus serrés des adversaires, et pouvaient y causer de grandes pertes. Enfin, ce jour-là, soit par un calcul de Marigny, soit par un hasard heureux, ils se trouvaient placés de telle sorte, que le vent balayait la fumée sans les incommoder, et pendant l'action ils ne perdaient rien de la sûreté de leur coup d'oeil, alors que les républicains, sans être placés directement sous le vent, le recevaient d'une manière oblique, ce qui les gênait considérablement.

Le combat se prolongea sans incident bien remarquable, et si les républicains n'eussent pas manqué de fermeté pour le soutenir, il est à croire que la victoire leur fût restée ; car les Vendéens n'avaient que des munitions peu abondantes, et comme il n'y avait pas de caissons ennemis à leur portée, ils se trouvaient privés d'une ressource dont ils avaient profité si souvent.

Mais les bleus étaient découragés par la défaite de leur cavalerie ; beaucoup d'entre eux portaient dans leurs sacs le fruit de leurs pillages, et ils tenaient assez peu à sacrifier en même temps leur vie et leur butin. Quand ils virent que la victoire serait très-chèrement achetée, s'ils parvenaient à la remporter, ils commencèrent à lâcher pied, et bientôt ce fut une déroute complète.

Les Vendéens, qui presque tous combattaient à jeun, par un motif de religion, étaient épuisés de faim et de fatigue ; ils ne poursuivirent pas l'ennemi bien loin ; mais ils ramassèrent avec soin les armes et les munitions, et ils fouillèrent les sacs des morts et des blessés, dans lesquels ils trouvèrent des sommes assez importantes.

Un fait qui se passa après le combat montre quelles animosités peuvent engendrer les discordes civiles, et quelles représailles provoque une guerre conduite en dehors des règles ordinaires et au mépris de tous les droits.

Un cavalier blessé s'était traîné avec son porte-manteau derrière un tas de fagots, où il se tenait caché. On le somma de se rendre ; il refusa. Sommé de nouveau, il répondit qu'il se rendrait à un cavalier, mais non à des fantassins. Comme il n'y avait là aucun cavalier et qu'on le soupçonnait de pillage, on le tua d'un coup de fusil, et on trouva son porte-manteau rempli d'argent.

La victoire de Boismé ne fut pas seulement glorieuse pour les Vendéens, elle fut encore utile par ses résultats. Elle releva le courage de ceux que des revers successifs avaient abattus, et elle procura au pays un repos dont il avait le plus grand besoin.

L'on n'était déjà plus au temps où la Convention envoyait sur la Vendée des masses armées qui se renouvelaient sans cesse ; les ressources avaient diminué pour les deux partis. Il fallut du temps pour préparer une autre expédition, et, durant plusieurs mois, une portion considérable du pays insurgé ne fut presque pas inquiétée.

L. AUGEREAU, Curé du Boupère.


(1) Je ne suis pas parfaitement sûr du nom du général républicain, comme aussi il ne serait pas impossible que ce fait se fût passé une année plus tard. Je raconte ce qui m'a été dit, mais je sais que sur les noms et les dates les souvenirs des Vendéens ne sont pas toujours un guide sûr.

(2) Bonin m'a souvent raconté le combat de Boismé, et, rendu à cette circonstance, des larmes ne manquaient jamais de rouler dans ses yeux.

Revue de Bretagne et de Vendée - 1874/01 (A18,SER4,T5) - 1874/06

♣♣♣

Boismé le Buchaut z

Selon Richard Lueil (auteur du blog : http://chemins-secrets.eklablog.com/), ce combat s'est déroulé au village du Buchaut (le Bouchereau sur la carte de Cassini).

 

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