Thouars

 

LE GÉNÉRAL-SÉNATEUR ET LA CARPE
ou une réception à Thouars en l'An XIII


Le 1er messidor, an XIII (20 juin 1805), la ville de Thouars était bouleversée par une nouvelle qui circulait de bouche en bouche et agitait toute la population.

RICHOU portrait z

Le bruit circulait que le maire, Richou, venait de recevoir une lettre du sous-préfet de Parthenay annonçant le passage à Thouars du général-sénateur de Vaubois (1) qui venait ainsi troubler la quiétude d'une cité à peine remise de ses émotions à la suite des guerres de Vendée.

Sans avoir été convoqués, les membres du conseil municipal se rendirent à la mairie et demandèrent à M. Richou communication de la lettre du sous-préfet de Parthenay. On adressa des remerciements au préfet et au sous-préfet pour avoir "bien voulu" être l'organe du Général-sénateur en avisant Thouars de cette visite, ce qui allait permettre de lui préparer une réception digne d'un tel visiteur.

M. Richou fut invité à aller au devant du général à Parthenay, pour le prier d'accepter un banquet d'honneur et, sans attendre l'acceptation de l'invité, les préparatifs de cette agape furent ordonnés "sur le champ". Il fut décidé aussi qu'on inviterait le sous-préfet de Bressuire, M. du Colombier et sa "digne épouse", qui était déjà venue à Thouars où, dit un conseiller, elle avait laissé "tant de regrets et un si grand désir de la revoir".

On invita également les membres du tribunal et le procureur impérial. Et, "afin que la joie soit universelle et que les bénédictions du pauvre se mêlent à nos cris d'allégresses", on décida que 150 kilos de pain seraient distribués le jour de l'arrivée du sénateur. Toutes ces propositions et bien d'autres furent adoptées à l'unanimité aux cris de "Vive le sénateur Vaubois !"

Le lendemain, M. Richou se rendit à Parthenay pour transmettre à l'illustre attendu toute la joie et l'amour des Thouarsais pour lui. Celui-ci répondit :

"Dites, Monsieur le maire, à vos concitoyens que je suis touché jusqu'au fond de l'âme de toutes les marques qu'ils me donnent de leur estime et de leur affection. Assurez-les que ma joie ne sera pas moins grande que la leur lorsque je serai parmi eux".

Tout le monde fut invité : le préfet et son épouse, le général Dufresne, le sous-préfet de Bressuire et son épouse, l'ingénieur en chef des ponts et chaussées, le directeur général de la régie, plusieurs officiers du 32e régiment de chasseurs, sans oublier leur colonel Delatour-Maubourg. Seuls, M. et Mme du Colombier promirent d'accompagner le sénateur.

Ces dispositions prises, le maire retourna à Thouars et invita ses administrés à ne rien négliger pour donner au Général-Sénateur une haute idée de l'attachement des Thouarsais à l'Empereur.

VAUBOIS z

Enfin, le grand jour arriva. Ce fut le 4 messidor de l'an XIII (23 juin 1805). La garde nationale se mit sur pied pour encadrer M. de Vaubois (il se rendait à son poste de sénateur à Poitiers). Elle comprenait plus de 250 hommes valides, bien habillés, bien armés ; 70 étaient à cheval, en uniforme de hussards et de chasseurs. M. Rossière commandait les hommes à pied ; M. de Mondéon la cavalerie.

Cet imposant cortège se mit de bonne heure en route. A leur départ, M. Richou leur fit un discours enflammé dont nous extrayons ce passage : "Messieurs de la cavalerie, soyez nos précurseurs, volez au-devant du sénateur, et que votre chef lui présente les prémices de notre allégresse".

On rencontra le général à Luzay. M. de Mondion-d'Artigny harangua le "digne représentant de l'Auguste monarque chéri" et mit à ses pieds l'amour des Thouarsais pour l'Empereur. Pendant ce temps, l'infanterie était au pont avec la musique ; tous les officiers municipaux et fonctionnaires publics ainsi qu'une foule immense, accourue de la ville et des environs, attendaient l'idole du jour.

A 2 heures, un canon, placé au château, annonça l'arrivée du sénateur sur la hauteur de Saint-Jean. La garde nationale à pied forma la haie et c'est au bruit du canon, au son des cloches, au roulement des tambours, aux accords de la musique et au milieu d'une immense clameur poussée par des milliers de poitrines criant "Vive le Sénateur !", que le général de Vaubois fit son entrée dans l'ancienne cité des ducs de la Trémoille.

Son premier geste, en descendant de voiture, fut d'embrasser M. Richou qui répondit par un discours dont le passage saillant est le suivant :

"Ce palais (le château), ces terrasses, ces maisons, ce brillant amphithéâtre sur lequel est placée notre cité jadis florissante, sont surchargés d'un peuple immense qui vous reçoit moins comme un sénateur que comme un père".

M. de Vaubois fut logé au centre de la ville. Il refusa une escorte d'honneur et n'accepta qu'une sentinelle.

Puis ce fut, après une revue place "Bonaparte", la visite de la ville qui se termina par celle de l'école secondaire. Le directeur était M. Mouchet, poète à ses heures, et qui avait composé une pièce de vers qu'un enfant de 12 ans, le jeune Adolphe fils de M. Barré de Saint-Venant, ancien capitaine d'artillerie, récita à M. de Vaubois lors de sa visite.

"Sous ses pavots, le beau dieu du sommeil
Tenait mes sens captifs et fermait ma paupière ;
Il était jour et le char du soleil
Avait fourni le tiers de sa carrière.
J'étais heureux ! qu'on est bien quand on dort !
Apollon me tire l'oreille :
"Debout, m'a-t-il dit ; quand je veille,
Ose-t-on bien, chez moi, dormir si fort !
- Pardon, vous l'oeil du monde ;
Vous êtes dieu, seigneur, un dieu veille aisément.
Si cet oeil se ferme un moment,
C'est fait de la machine ronde.
Pour moi, chétif mortel, un siècle, une seconde.
Tout n'est-il pas égal ; et pour un pauvre instant,
Faut-il que votre altesse gronde ?
Tais-toi, me dit Phoebus, ce dieu n'est pas poli.
Vaubois est dans nos murs, Vaubois, mon favori.
Qu'on lui prépare une couronne !
De tes mains tu la tresseras
Et, sur son front, quand tu la poseras,
Dis-lui que c'est moi qui la donne.
- Fort bien, Seigneur, vous portez un laurier,
Donnez, voilà notre couronne faite :
Des lauriers ! de Vaubois ils ombragent la tête ;
Ils surchargent son front guerrier ;
Mais ceux qu'on obtient par les armes
Furent toujours les moins chers à son coeur,
Dans ces champs de la mort, dans ces champs de l'honneur,
Il sait que trop souvent le vaincu, le vainqueur
Les teignit de son sang, les mouilla de ses larmes.
Prends ces fleurs, pars et dis-lui :
Seigneur, le Dieu des arts, mon maître,
Pour ses faibles enfants demande votre appui,
Par le Styx il jure aujourd'hui,
Serment que vous devez connaître,
Que, pour éterniser vos vertus, vos exploits,
Un nourrisson des filles de Mémoire,
Sur les marbres sacrés du temple de la gloire,
Gravera le nom de Vaubois.
Il disparaît et, finissant mon songe,
Près de moi je trouve ces fleurs.
Tous songes, dit-on, sont menteurs.
Ah ! celui-ci, du moins, n'était pas un mensonge.
Et l'enfant remit au sénateur la couronne qu'il tenait à la main.

Le frère d'Adolphe, le jeune Adhémard, âgé de 7 ans seulement compléta la scène en offrant au général une rose, une modeste rose, en récitant à son tour ces quatre vers :

Du Dieu des arts, timide ambassadeur,
Je n'ose vous offrir ni laurier, ni couronne,
Du moins, à celles qu'il vous donne,
Permettez-moi d'ajouter une fleur.

Il y a tout lieu de croire que la cérémonie fut charmante.

Le fameux banquet d'honneur, l'inévitable banquet, avait été servi dans la salle principale de l'école. La table formait un fer à cheval et contenait 60 couverts. Le Général était au centre ; au dessus de lui, on avait placé le buste de l'Empereur, couronné de lauriers ; en face, une gravure représentant l'entrée des français dans Malte était dominée par de grandes lettres d'or formant le mot "Malthe". Tout autour de la salle, on avait accroché douze tableaux représentant les victoires de l'Empereur.

A la fin du premier service on apporta une énorme carpe du Thouet, tenant dans sa bouche un grand papier. Un jeu de scène, concerté sans doute, accompagna l'arrivée de ce magnifique poisson. Les dames, feignant la curiosité et l'impatience demandèrent à M. le Maire ce que signifiait ce papier. Il répondit qu'il l'ignorait, mais qu'on y regarderait à la fin du service.

Mais la curiosité semblait avoir arrêté la fête ; on chuchotait, on se questionnait mutuellement ; personne ne semblait savoir. Finalement, M. de Vaubois, pour répondre à l'impatience générale, pria M. le Maire de vouloir bien satisfaire la curiosité des dames et probablement sa curiosité personnelle.

M. Richou obéit ; il prit le fameux papier et, au milieu d'un silence complet, lut ce qui suit :

LA CARPE
à Monsieur le sénateur de Vaubois

Des nymphes du Thouet, je t'apporte l'hommage ;
Il m'en coûte un peu cher, illustre sénateur,
Pour venir jusqu'à toi de l'humide rivage,
N'en sois pas étonné, dans ce riant parage
De tout être animé tu possèdes le coeur.
Et l'amour de la mort fait braver la rigueur
En récompense de la vie
Que je donne pour ton plaisir,
Vaubois, contente mon désir.
Pour que ce soit aussi pour ma chère patrie !
Les Nymphes du Thouet ne voyent sur les flots
Que de stériles joncs, que de rares nacelles,
Ou d'avides meuniers les amorces cruelles.
Dis à Napoléon qu'il faut des matelots
Pour récréer leurs humides prunelles
Et changer en plaisir leur trop constant repos.

Ces vers étaient de M. Richou, qui fut - dit-on - un rimeur abondant.

C'était une allusion au projet de canalisation du Thouet, de Thouars à Montreuil, projet maintes fois soulevé avant et après la Révolution, mais en vain.

M. Richou porta un toast à l'Empereur. M. Guéniveau, premier adjoint, n'oublia pas l'Impératrice. M. Perrault, membre du conseil général d'arrondissement, s'adressa au Sénateur ; M. Caffin, juge de paix, au Sénat conservateur.

Au cinquième toast, M. Gilaizeau, procureur impérial près le tribunal d'arrondissement, but "aux dames qui embellissent cette fête dont les vertus et les grâces font le bonheur de leurs familles, l'exemple et les délices de la société."

Enfin, M. de Vaubois porta le sixième toast "à la prospérité de Thouars, à son maire et ses autres magistrats qui préparent son bonheur".

Une voix unanime s'éleva pour crier : vive le sénateur !

Disons que la musique dans une salle voisine, ne chôma pas, les tambours battirent alternativement et, de temps en temps le canon domina la fête de son sourd grondement.

Le soir, vers huit heures, il y eut réception chez M. de Vanjeu. Dans une salle bien décorée, on dansa et on fit honneur à un immense gâteau sur lequel le pâtissier avait écrit : "Vive Vaubois !"

Le lendemain matin, le général, habituellement matinal, vint réveiller le maire avant 6 heures et l'emmena visiter le Château. Il promit d'en rendre compte à l'Empereur et de lui proposer les moyens d'en tirer un parti utile pour le pays.

Puis ce fut le départ. Comme à son arrivée, le général embrassa le maire et, escorté par la garde nationale qui l'accompagna jusqu'à Pas-de-Jeu, il se dirigea sur Loudun.

Le 9 messidor suivant, le Conseil municipal, accompagné d'un imposant cortège, de la musique et de la garde nationale se rendit chez M. Richou qu'on surprit dans son jardin, pour le remercier du soin qu'il avait apporté à l'élaboration et à l'exécution de la fête et l'assurer de la sympathie de tous ses administrés pour sa gestion si dévouée et si à la hauteur des évènements.

M. Richou fut si ému qu'il ne put que balbutier quelques phrases de remerciements. Un morceau de musique et les cris de "Vive l'Empereur ! Vive le Sénateur ! Vive le Maire et ses adjoints !" vinrent mettre un joyeux terme à son émotion.

Ce retour en arrière prouve que la population Thouarsaise était bonapartiste ; mais ce qui domine la fête c'est surtout le désir du maire Richou, d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur cette cité pour réaliser ce qui fut le rêve de sa vie municipale : faire de Thouars une ville florissante, et comme point de départ : utilisation de son château, canalisation du Thouet.

Richou avait déjà caressé en l'an XII, mais en vain, le projet de faire du château une résidence impériale.

Quant à la canalisation du Thouet, elle ne devait jamais se réaliser ...


André Bailly.


Le récit qui précède est tiré des papiers du maire Richou.


(1) Claude-Henri Belgrand de Vaubois, né à Longchamp (Aube) en 1748, mort à Beauvais (Oise) en 1839. Avant la Révolution, il était capitaine d'artillerie, c'est dire que l'avenir lui réservait une belle carrière militaire. En 1793, il est à l'armée des Alpes, puis au siège de Lyon. Il est avec Bonaparte à Arcole et en Egypte et, pendant deux ans, gouverne l'île de Malte. Il fit partie du Sénat-conservateur, mais vota la déchéance de Napoléon. Nommé par Louis XVIII pair de France, il vota la mort du maréchal Ney et fut mis à la retraite en 1817. Il se rallia au gouvernement de juillet.

 

Bulletin de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres - Tome VII - 1er trimestre 1938