MONSIEUR AURANGE
LA JUMELLIÈRE

BAIX

M. Jean-Jérôme Aurange, né à Baix (Ardèche) le 7 septembre 1721, avait été nommé curé de la Jumellière en 1758, à la place de M. Pierre Gruget, décédé le 29 mai de cette année.

Aurange baptême zzz

Il eut la grande joie de conduire de nombreux jeunes gens, spécialement Basile Horeau, qui devint plus tard un éducateur de grande classe, supérieur de Château-Gontier et fondateur du collège de Précigné ; le diocèse de Laval lui doit beaucoup.

Deux enfants de la paroisse, devenus prêtres, avaient su grouper, aux alentours de 1775, quelques jeunes gens pour leur commencer le latin. Parmi ces élèves, Monsieur Aurange rencontra souvent René-François Soyer, de Thouarcé, qui devint évêque de Luçon, et Clément Charruau, qui sera son successeur.

Aurange signature ZZZ

Au mois de mars 1789, M. Aurange s'était fait représenter à l'assemblée du clergé d'Anjou chargée de nommer les députés aux États généraux, par M. Cochard, curé de Saint-Pierre de Chemillé.

Les électeurs du district de Saint-Florent-le-Vieil, dit M. Gruget dans ses Mémoires, nommèrent intrus de la Jumellière, "M. Cailleau, ancien principal du collège de Baugé, qui s'était retiré à La Jumellière, sa paroisse, en place de M. Aurange, qui l'avait élevé et qu'il eut la cruauté de chasser de sa place, malgré tout ce que put lui dire de plus attendrissant sa respectable mère, qui ne cessa de lui représenter ce qu'il lui devait, ce qu'elle lui devait elle-même et toute sa famille ; mais ni les représentations de sa mère et de sa famille, ni les cheveux blancs et les infirmités du vénérable pasteur qu'il allait remplacer, ne purent l'empêcher d'accepter la place à laquelle il fut nommé."

C'est à la fin de mai 1791 que l'intrus s'installa à La Jumellière, et M. Aurange dut quitter le presbytère qu'il habitait depuis 33 ans. Il se retira au château.

Le 22 juillet, le procureur général syndic écrivait, d'Angers, aux administrateurs du district de Saint-Florent : "J'ai l'honneur de vous adresser expédition d'un arrêté, que vous voudrez bien faire parvenir de suite à la municipalité de La Jumellière, pour la mettre dans le cas de notifier à douze ecclésiastiques qui y seront dénommés, de se retirer au chef-lieu du département de Maine-et-Loire. Il est d'autres dispositions dont je ne doute point qu'elle ne suive l'exécution avec toute la célérité possible".

C'est le samedi 30 juillet que la garde nationale de Chalonnes accomplit sa besogne. Nous en connaissons tous les détails par une lettre que M. Michel Raimbault, chirurgien, maire de La Jumellière, écrivit le 7 août au directoire du district de Saint-Florent-le-Vieil : "Le 30 juillet 1791, à trois heures du matin, le sieur Henriette, commandant de la garde nationale de Chalonnes, accompagné de gardes, arrive à ma porte et me somme, de la part du département, de prendre connaissance de l'ordre du département. Après avoir lu les premières lignes de cet ordre, on me retira l'écrit en me disant que le reste ne me regardait pas, et on me pria de les accompagner chez les ecclésiastiques, qui furent arrêtés ledit jour, savoir : les sieurs Godineau, curé de La Bohalle, Godineau, curé de Gené, Blanvillain, vicaire à Notre-Dame de Chemillé, Paizot, vicaire au Bourg-d'Iré, Crosnier, ci-devant chanoine de Saint-Maurille d'Angers, et Aurange, ci-devant curé de La Jumellière, qui fut relâché sur mon certificat des infirmités dudit curé et son grand âge, aux conditions de se présenter lorsqu'on l'exigera."

L'amnistie accordée par Louis XVI, le 14 septembre 1791, donna quelque répit aux prêtres non conformistes. Mais l'église paroissiale de La Jumellière étant toujours occupée par l'intrus, M. Aurange et M. Alliot étaient obligés de faire les réunions des fidèles dans des maisons particulières ou dans des chapelles.

Le directoire du département de Maine-et-Loire était résolu de frapper un grand coup et par son célèbre arrêté du 1er février 1792, il ordonna à tous les ecclésiastiques insermentés de venir résider à Angers ... M. Aurange malade, ne put se rendre au chef-lieu. Mais il fut bientôt obligé de venir résider à Angers.

La Jumellière château de la Faultrière zzz

 

Il quitta La Jumellière le 14 avril 1792, c'est-à-dire le samedi de Pâques, et reçut l'hospitalité chez Mme de la Fautrière, dans son hôtel de la place Saint-Martin (Mme veuve Poisson de la Fautrière, née Deroye de Charost).

A cause de sa maladie, le curé de La Jumellière fut exempt de l'appel nominal qui avait lieu tous les jours à la Mairie, et c'est ce qui l'empêcha de tomber dans le piège tendu le 17 juin 1792 aux prêtres insermentés. Tous furent arrêtés ce jour-là et emprisonnés au séminaire, où ils restèrent jusqu'au 12 septembre. Ils partirent alors pour la déportation, et seuls les sexagénaires et les infirmes en furent exempts. Ces derniers continuèrent d'habiter le séminaire jusqu'au 30 novembre, jour où on les transféra à la Rossignolerie. M. Aurange fut bientôt obligé d'aller rejoindre ces confesseurs de la foi, et il passa dans leur société environ six mois.

Le 17 juin 1793, les Vendéens, maîtres d'Angers, ouvrirent les portes de leur prison à ces vénérables prêtres, et M. Aurange en profita pour revenir sans retard à La Jumellière. Il y trouva M. Clément Charruau qui évangélisait la paroisse, d'abord en cachette, ensuite dans l'église depuis le 13 mars 1793, jour de l'insurrection générale de la Vendée. A cette époque l'intrus Cailleau s'était réfugié à Angers.

Du mois de juin à octobre 1793, M. Aurange, aidé de M. Charruau, put exercer assez paisiblement son ministère, grâce aux succès remportés par l'armée catholique et royale. Mais après le passage de la Loire, les deux prêtres furent obligés de se cacher et ce n'est qu'au commencement de l'année 1795, lors de la pacification de la Jaunaye, qu'ils purent reparaître au grand jour.

On reconstruisit alors l'église paroissiale incendiée en 1794 par les colonnes infernales, et jusqu'au 18 fructidor (4 septembre 1797) le culte peut s'exercer librement dans toutes les paroisses de la Vendée Militaire. On possède encore les registres de baptêmes, mariages et sépultures des années 1795, 1796 et 1797. M. Aurange les signe comme curé, assisté de son vicaire M. Charruau.

Le coup d'État de fructidor obligea les prêtres à se cacher de nouveau. Ils durent exercer leur ministère en secret. M. Aurange mourut pendant cette nouvelle persécution, le 13 janvier 1799, comme nous l'apprend la lettre suivante adressée le 25 janvier par le citoyen Ardré, commissaire du directoire exécutif près l'administration municipale du canton de Sainte-Christine, à son collège près l'administation centrale du département : "Je vous préviens qu'un appelé Aurange, prêtre réfractaire, âgé de 78 ans, infirme depuis plusieurs années, ci-devant curé de La Jumellière, est décédé dans cette commune depuis quinze jours. Aussitôt que j'en ai été informé, j'ai fait apposer le scellé sur ses meubles et effets. Je vous prie de m'instruire de ce que je dois faire à ce sujet".

M. Aurange se fit remarquer à La Jumellière par la bonté de son âme, la vivacité de son caractère et surtout son accent gascon. Sa tombe porte cette épitaphe : Ut requiescam in die tribulationis, ascendam ad populum accinctum.

(C'est M. David, second successeur de M. Aurange, qui choisit cette épitaphe en 1849. "Né loin de la Vendée, dit-il, il avait vu les généreux combats de ce peuple et s'était reposé dans la tombe quand les mauvais jours duraient encore, en sorte qu'en quittant son pays, jeune, il aurait pu dire dans un esprit prophétique l'épitaphe ci-dessus.")

Sources
L'Anjou historique - mars 1909
Société des Sciences, Lettres & Beaux-Arts de Cholet - 1957
AD07 - Registres paroissiaux de Baix