JOURNAL DU DÉPARTEMENT DE LA VIENNE

JEUDI 3 OCTOBRE 1793 (12 vendémiaire an II)

"Bel exemple à suivre.

POITIERS

Un beau jour vient de luire, citoyens, en nos murs ; il fera époque dans nos annales. C'est celui de la cérémonie auguste du mariage d'un ecclésiastique, qui, pour la première fois, a eu lieu dans Poitiers. Tout concourut à le rendre solennel ; toutes les autorités s'empressèrent de le venir sanctionner par leur présence, & donner au peuple une sage & utile leçon. A leur aspect le monstre terrible du préjugé se cache, la superstition & le fanatisme rendent les armes ; & la liberté, l'égalité, filles éternelles de la raison, se montrent triomphantes.

La marche s'ouvre ; le bonnet de la liberté, orné de la couronne civique, décernée au citoyen Pignonneau, précède les deux époux ; le vice-président du département donne la main à l'épouse ; & le cortège, composé des administrateurs, des magistrats du peuple, de la société entière des amis de la constitution de 1793, marche avec dignité au milieu de deux files de vétérans & d'une haie épaisse de citoyens & citoyennes bordant les rues depuis la maison des époux jusqu'à S.-Pierre.

Poitiers n'a jamais vu accourir une semblable affluence de ses habitans dans le superbe temple où le père des humains reçut le serment de ces deux dignes époux. Toutes les physionomies présentoient un air gai & satisfait ; manière d'applaudir qui n'est pas équivoque.

Le prêtre qui les maria, (marié lui-même), leur tint le langage de l'évangile & de la raison, qu'il fut concilier. Son discours, plein de cette onction sainte qui subjugue l'esprit en s'emparant du coeur, fut écouté avec intérêt de tous ceux qui furent à portée de l'entendre. Que ne l'a-t-il été de l'auditoire entier ! Les ames faibles ou abusées, s'il en restoit encore, auroient cessé de l'être.

Les voûtes du temple retentissant du son de la trompette, fut un avertissement que l'auguste cérémonie étoit finie. Le cortège se remit en marche, & presque tous les habitans de Poitiers se portèrent sur le point où il devoit passer. Ce fut une joie universelle ; les spectateurs sourioient aux deux époux, bénissoient leur hymen, & disoient en se retirant : "C'est bien fait, c'est bien fait ; il faut que les prêtres se marient ; c'est une excellente chose pour eux, & POUR NOUS AUSSI. Il n'y a que les imbécilles qui puissent y trouver à redire." Oh ! qu'un bon exemple peut produire d'heureux effets !

La société, qui avoit préparé la solennité de la cérémonie, la termina dans sa séance du soir. Les administrateurs & les magistrats du peuple s'y rendirent. Des battemens de mains annoncèrent la venue des époux ; à l'instant la couronne civique fut posée sur la tête du nouveau marié. Les épouses de deux autres ecclésiastiques avoient accompagné le couple heureux. Le mari de l'une d'elles monta à la tribune, où il prononça un discours sur la légitimité, l'utilité & la nécessité du mariage des prêtres. C'étoit le moment de donner le dernier coup de massue au célibat sacerdotal, à qui l'ambition & la cupidité de la cour de Rome avoient élevé un autel trop longtemps encensé & révéré. Le coup lui fut porté avec tant de vigueur, que l'autel & l'idole furent pulvérisés ; dans peu il n'en restera ni trace ni vestige.

L'orateur demanda l'affiliation pour les trois épouses de ces prêtres mariés. Reçues par acclamation, elles firent le serment ; le baiser fraternel leur fut donné par le président, & cette scène attendrissante fut terminée par le chant de plusieurs hymnes patriotiques. Le C. Maniguet chanta le couplet suivant, analogue à la cérémonie :

Couple uni par les plus doux noeuds
Vous venez de remplir les voeux
De tous les patriotes. (bis)
En brisant de sots préjugés,
Voulez-vous être respectés ?
Faites des sans-culottes. (bis)

AD86 - Journal du Département de la Vienne - 3 octobre 1793 - 30 octobre 1793