LA DESTRUCTION DE CHÂTILLON-SUR-SÈVRE
Le 11 octobre 1793
et ses conséquences sur une famille républicaine d'Amiens : Les DOUAY.

En 1789, à Amiens, vivait un couple de petits bourgeois, tapissier et marchand d'étoffe. Noël Douay et Anne Corbillon s'étaient mariés en 1760 et eurent dix enfants : sept filles et trois garçons. L'aîné, PIERRE-NOËL, avait 21 ans en 1782 à la mort de sa mère. CHARLES-LOUIS, le second fils, en avait 10 et Adrien, le dernier, n'avait que 7 ans.

Le père très occupé par son commerce, ce fut donc Pierre-Noël qui prit en charge les garçons, ce qui entraîna un lien très fort entre l'aîné et le cadet, Charles-Louis.

Le 1er mai 1787, le roi signe avec l'Angleterre un traité de libre-échange sur les tissus. Brutalement, la France qui fabriquait toujours manuellement des pièces de haute qualité se trouve submergée par les tissus d'Outre-Manche de basse qualité, mais fabriqués mécaniquement, à bas prix. En 1789 : 40.000 Amiénois, soit la quasi-totalité de la ville est réduite au chômage.

Le magasin DOUAY ne fait plus vivre la famille ... c'est la misère ... Alors, en septembre 1790, Pierre-Noël Douay quitte son épouse et son fils de sept mois et s'engage avec son jeune frère, Charles-Louis. L'aîné à 29 ans, le cadet n'en a que 18 !

Affectés au 8e bataillon des volontaires de la Somme, ils sont envoyés à l'armée du Rhin puis en Vendée, dès le soulèvement de celle-ci.

Pierre-Noël est une figure charismatique. Il avait obtenu plusieurs voix aux élections municipales d'Amiens du 27 janvier 1790. Très vite, il sera élu lieutenant puis capitaine. Le 11 octobre 1793, à Châtillon, il commande en second son bataillon. Son jeune frère y est lieutenant, ils sont inséparables ... Jusqu'à cette nuit-là ...

Châtillon-sur-Sèvre 11 oct 1793

Toutes les recherches sur les circonstances de la mort de Pierre-Noël Douay sont à ce jour restées vaines.

Cette mort marqua pour la vie son jeune frère qui n'aura de cesse de le venger. Avant Châtillon, le jeune Charles-Louis avait obtenu une citation le 9 juin 1793 : "A l'affaire de Saumur, ce 9 juin, le lieutenant Douay excita sa compagnie à sauter le parapet d'une redoute dans laquelle elle était cernée avec un nombre d'à peu près 400 hommes qui y resta et fut fait prisonnier. Le lieutenant Douay parvint à conduire sa compagnie par des chemins sûrs, quoiqu'au milieu de l'ennemi."

DOUAY CERTIFICAT D'INDIGENCE ZZZ

 

A partir du 11 octobre 1793, à peine remis de ses blessures, Charles-Louis Douay recherche le combat à outrance. Le 10 prairial an II (24 mai 1794), le capitaine Douay reçoit la citation suivante : "Étant à la découverte de l'ennemi avec un détachement au débouché d'un bois, il fut pris par quatre hommes, se défendit avec eux, en tua un, blessa le second mortellement, les autres se sauvèrent."

 

DOUAY Charles-Louis

 

Dix jours après, (le 20 prairial), il était à nouveau blessé de deux coups de sabre dans la forêt de Princé, près de Port-Saint-Père. Il le sera encore le "1er brumaire an II (1er novembre 1794) de deux coups de feu, l'un à la jambe droite qui a fracturé le tibia, l'autre à la jambe gauche". Il ne peut plus marcher, trois mois de convalescence et il repart. Nouvelle citation "au débouché d'un bois, il fut pris par un peloton de 12 hommes. Ayant pris les devants de sa compagnie, il ne voulut pas se rendre en criant : "A moi grenadiers !" Il tua à coups de sabre deux hommes, en blessa deux autres et le reste s'enfuit.

Il faudra attendre le 23 floréal an II (12 mai 1794) pour que le capitaine major Douay signe l'acte de ses compagnons morts le 11 octobre 1793 à Châtillon. On chercherait en vain celui de son frère aîné ... plus que jamais vivant à ses yeux, a-t-il "omis" de le signer ?

La Vendée devait encore le revoir ... fait prisonnier à Schlestadt en 1815, il s'en échappe et rejoint le général Lallemand à Niort ... pour assister à la reddition du soulèvement vendéen durant les Cent Jours ... Après les campagnes du Rhin, d'Italie, d'Espagne et de Russie, Charles-Louis Douay n'avait rien oublié ... son coeur était resté à Châtillon, près de son frère ...

Les conséquences sur sa carrière :

La nuit de Châtillon et la mort de son frère le poursuivront dans toute sa carrière. Avec la disparition de son aîné, il avait perdu son ami, son protecteur, un peu de sa mère aussi ... mais surtout son modèle, sa référence. On n'est pas digne d'égaler son modèle. Le dépasser, n'est-ce pas un peu le tuer une seconde fois ?

Capitaine adjudant major à 20 ans ! Tout est permis. Son commandant tué sous les murs de Granville, Lévrier, commandant en second, prend la place. Charles-Louis est proposé comme commandant en second : la place de son frère ! Il refuse et démissionne de l'armée.

Il y reviendra dix-huit mois plus tard et n'aura de cesse, dès lors, de rester capitaine adjudant-major. Il refusera chaque proposition d'avancement. En 1807, Murat lui-même insiste. Rien n'y fait. Il objecte qu'un autre capitaine de son régiment est plus ancien que lui dans le grade et doit être nommé à sa place ...

En 1813, enfin, à bout d'argument, il sera contraint d'accepter le grade supérieur ... commandant comme son frère ... et le 27 mai 1816, commandant-major.

Le 10 mai 1818, Charles-Louis Douay est proposé au grade de Lieutenant-colonel en des termes et avec des appuis si flatteurs que sa nomination n'est plus qu'une question de jours.

Refuser est impossible. Trahir la mémoire de son frère l'est tout autant. Alors pour s'en sortir, le commandant Douay provoquera un esclandre avec le colonel marquis de Crillon.

L'explication entre les deux hommes, à partir d'une peccadille que Douay monte en épingle, sera orageuse. Il le quittera sur cette phrase énigmatique qui en dit long sur son itinéraire personnel et son drame intérieur : "Je vous quitte, car à quoi servent toutes ces raisons si ce n'est à rouvrir la plaie de mon coeur qui ne peut de sitôt être cicatrisée ; je préférerais, Monsieur le Colonel, dix coups d'épée dans le corps plutôt que d'être soupçonné de lâcheté."

Oui, pour Charles-Louis Douay, la vie s'était arrêtée à Châtillon en cette nuit du 11 octobre 1793. Il avait 20 ans. A 44 ans, ses sentiments restaient les mêmes.

DOUAY fut dès lors muté à Paris dans un régiment de vétérans avec le grade de "capitaine-commandant" ! Appellation unique, à sa mesure ... Mis à la retraite en 1834, il continuera à servir bénévolement jusqu'à sa mort en 1856 ! Toujours au même grade !

DOUAY Charles-Louis décès zzz

Les conséquences sur sa vie privée :

Après Granville, Douay démissionne comme on l'a vu et rentre à Amiens. Rien ne va plus pour lui. Il est désoeuvré, provoque une rixe, blesse deux personnes et se cache pendant un an.

Gracié, il s'engage alors à l'armée d'Italie. Au printemps 1803, à Vérone, il épousera Alix d'Autane, fille du marquis Jean-Charles d'Autane. Ce n'est pas le moins piquant puisque son beau-frère, colonel, s'illustra dans les rangs des émigrés. Son oncle par alliance, César-René de Bardonenche fut lieutenant général et conseiller des armées du tsar en 1812. Un autre oncle par alliance n'était autre que le général Victor de Latour-Maubourg qui devait devenir ministre de la guerre, etc. ...

Mariée à ce "diable d'homme", Alix d'Autane ne fut pas heureuse mais aima son mari et l'accompagna partout avec une touchante abnégation. C'est elle qui plaida en sa faveur auprès de sa famille : d'abord après les Cent Jours pour le réintégrer dans l'armée, puis pour solliciter son élévation aux grades de commandant-major puis de lieutenant-colonel. Encore elle qui lui fit obtenir la croix de Saint-Louis ... malgré lui ... et qui plaida en sa faveur après l'altercation qu'il eut avec le marquis de Crillon. Mais épuisée, elle devait mourir le 19 juillet 1826 à 44 ans.

Elle laissa cinq enfants : Caroline, l'aînée née en 1804 à Brescia, Abel né en 1809 à Draguignan, au hasard d'une garnison dans cette ville, Paul né en 1811 à Sienne, Marie-Adélaïde en 1813 à Sienne également et enfin Félix en 1816 à Paris.

Les conséquences sur l'éducation des enfants :

De l'union de ce père tourmenté, républicain dans l'âme, issu d'obscurs sayeteurs d'Amiens, avec une mère issue d'une lignée qui avait participé aux croisades et donné à l'église nombre de chevaliers de Malte devait découler une génération d'exception.

En effet, s'interdisant de dépasser le grade de capitaine, Charles-Louis Douay devait "se réaliser" enfin dans ses fils. Toute sa vie, dès 1818 y sera consacrée. A sa mort, en 1856, Abel l'aîné était général de brigade, Paul et Félix étaient colonels.

S'il avait pu vivre quelques années de plus, voilà ce que le "capitaine-commandant" Douay aurait pu voir :

- Abel, l'aîné, général de division devait trouver une mort glorieuse le 4 août 1870 à Wissembourg. Ce jour-là, le Prince héritier de Prusse, Guillaume, devenait l'artisan d'une Allemagne unifiée.

- Paul, le second, tentant par fait d'armes, d'accéder aux étoiles de général de brigade, devait mourir prématurément comme colonel à la bataille de Solférino (24 juin 1859)

- Félix, le cadet, devait s'illustrer à Sedan (2 septembre 1870) comme général commandant le VIIème corps d'armée. En 1879, il était nommé "inspecteur général des corps d'armée". Dans l'entre-deux guerres (1871-1914), le Maréchalat n'ayant été décerné à aucun militaire, Félix Douay fut, avec le duc d'Aumale et le général Deligny, l'un des trois généraux qui reçurent cette dignité. Par delà la tombe, le "capitaine-commandant Charles-Louis Douay" venait d'accéder dans son dernier fils, à l'échelon de l'armée le plus élevé.

Tout était alors joué, Félix Douay décédait un mois après sa nomination.

Extrait de l'article rédigé par M. Heurtault dans les Carnets du Pays Mauléonnais - numéro 6 - 1995

Pour en savoir davantage sur les Douay, voyez le livre "Les Douay et leurs alliances au service des premier et second empires" - par Abel Douay et Gérard Hertault, publié en 1996 .

LES DOUAY


 

DOUAY LOUIS-CHARLES-BARTHÉLÉMI, né le 25 août 1772 à Amiens, fils de Noël, marchand tapissier et de Marie-Anne Corbillon.

Incorporé au régiment de Barrois (devenu 91e régiment d'Infanterie), 29 novembre 1790 ; - caporal, 31 mars 1791 ; - fourrier, 15 avril 1792 ; - libéré, 31 août 1792 ; - volontaire au 8e Bataillon de Volontaires de la Somme, 15 mars 1793 ; - sous-lieutenant, 1er mai 1793 ; - (incorporé dans la 30e demi-brigade légère) lieutenant, 5 mai 1793 ; - adjudant-major, 29 avril 1794 ; - démissionnaire, 13 février 1797 ; - rentré au service comme adjudant-major capitaine au Ier bataillon auxiliaire de la Somme, 2 août 1799 ; - incorporé à la Ire demi-brigade légère d'infanterie de ligne, 5 février 1800 ; - passe dans le recrutement, employé en Italie, 1er septembre 1807 ; - chef de bataillon au 101e régiment d'infanterie, 28 janvier 1813 ; - licencié, 1er février 1816 ; - major de la légion des Basses-Alpes, 27 mars 1816 ; - passé comme capitaine commandant à la 9e compagnie des sous-officiers sédentaires à Bicêtre, 27 mai 1819 ; - passé à la 1re compagnie à Paris, 1er janvier 1824 ; - retraité, ordonnance du 23 juillet 1834.

CAMPAGNES :

- 1792, aux Alpes-Maritimes ;
- de 1793 à 1797, aux armées de l'Ouest ;
- du 2 août 1799 au 21 mai 1801, et du 23 septembre 1805 au 1er septembre 1807, armée d'Italie ;
- de 1815, armée du Rhin (bloqué dans Schlestadt).

BLESSURES :

- coup de feu à la jambe droite à Châtillon, le 11 octobre 1793 ;
- deux coups de sabre, dont un à la tête et l'autre au bras gauche dans la forêt de Princé, près le Port-Saint-Père, le 8 juin 1794.

DÉCORATIONS :

- membre de la Légion d'honneur, 1er novembre 1804 ;
- officier le 12 octobre 1813 ;
- chevalier de Saint-Louis, le 7 octobre 1814.

ACTION D'ÉCLAT :

Le 29 mai 1794, étant à la découverte de l'ennemi, il fut pris par un peloton de 12 hommes au débouché d'un bois, ayant pris les devants de sa compagnie ; il ne voulut pas se rendre, et en criant : "A moi, grenadiers !" il tua à coups de sabre deux hommes, en blessa deux autres, et le reste s'enfuit.

Extrait : Provincia - Société de statistique d'Histoire et d'Archéologie de Marseille et de Provence - Tome VI - Année 1926 - 3e et 4e trimestres.

DOUAY états de services

 

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