L'AVANT-GUERRE DE 1793 VUE D'AMÉRIQUE
(Une enquête sur le Bas-Anjou)*

CHOUANS 4

Ceux qui déplorent que la guerre de Vendée se prolonge encore chez les historiens français accueilleront avec intérêt le travail de M. Tilly, dont la nationalité américaine leur paraîtra un garant d'objectivité. Sa qualité de sociologue ne mérite pas moins de retenir l'attention, s'il est vrai que la projection d'un éclairage nouveau sur le problème ancien y révèle souvent des aspects méconnus, même de ceux à qui le matériel documentaire utilisé est familier.

M. Tilly a très judicieusement choisi les limites géographiques de son sujet. Non content de décrire la société des Mauges en 1789, puis d'y analyser les causes de la rébellion, il a élargi le champ de son enquête à tout le Bas-Anjou, et procédé ainsi à d'instructives comparaisons entre le pays insurrectionnel, objet principal de ses recherches, et les régions situées à l'est du Layon, Val et Saumurois, que des conditions économiques et sociologiques différentes rendirent plus accueillantes à l'ordre nouveau.

M. Tilly s'attache d'abord à souligner le contraste économique entre les deux secteurs : d'une part les Mauges, bocagères, difficilement pénétrables, sous-administrées, fermées aux choses du dehors en dépit d'une "manufacture" qui approvisionnait en tissus de pacotille le commerce négrier nantais, fidèles à une agriculture de substance archaïque et routinière ; d'autre part les riantes plaines du Val et du Saumurois, que les sollicitations spécialisées destinées à la vente - vin, céréales, plantes textiles - et où la vie de relations avait agrandi les horizons intellectuels.

Le contraste social n'était pas moins frappant. Que la noblesse eût gardé en 1789, à l'ouest du Layon, une autorité intacte, on le comprendra aisément si l'on sait qu'elle y possédait 60 % du sol, que la plupart des paysans étaient ses locataires, et qu'elle résidait habituellement sur ses domaines, entretenant par sa présence bienveillante mais vigilante les sentiments de dépendance des "métayers" et des "bordiers" pour des maîtres qui étaient à la fois leurs bailleurs et leurs seigneurs. Certes, si les liens juridiques avaient consacré d'intolérables rapports économiques, la jacquerie auraient pu couver sous une apparente docilité. Tel n'était pas le cas, selon M. Tilly, chez les paysans des Mauges, dont les charges totales semblent avoir été fort supportables, et qui jouissaient d'une sécurité de tenure dont témoignent les actes notariaux. De nombreux indices permettent par ailleurs de croire qu'il n'existait en 1789 aucune tension grave entre la métairie et le château.

Plus remarquable encore que celle du noble était la situation du curé, par l'indépendance dont il jouissait à l'égard de la hiérarchie ecclésiastique, par les revenus substantiels qu'il tirait de ses rentes et de ses dîmes, surtout par le rôle éminent que la foi intense des habitants, et la confiance qu'ils avaient dans leur pasteur, lui permettaient de jouer dans la paroisse, dont il était le chef, non seulement spirituel, mais temporel.

On n'échappe pas à l'impression, en lisant M. Tilly, que cette petite société rurale avait acquis, en partie du fait de la carence de l'administration royale (les Mauges n'eurent que tardivement deux subdélégués, l'un à Cholet, l'autre à Maulévrier) une large mesure d'autonomie sous l'autorité conjointe de ses nobles et surtout de ses curés.
On comprend que, dans ce climat ecclésiastique et féodal, la bourgeoisie ait prospéré difficilement. A vrai dire elle ne jouait le rôle d'élite que dans les villes et quelques bourgs, mais l'influence qu'elle exerçait et la considération dont elle jouissait ne dépassait guère les limites des agglomérations. Dans le plat pays, son désir d'acquérir des terres et d'accéder aux postes administratifs se heurtait à un bloc conservateur d'une rare solidité, qu'aucune fissure ne menaçait d'une désagrégation prochaine, et dont aucun des éléments constituants ne semblait disposé à prêter aux ambitions du Tiers, à défaut d'une complicité active, au moins le soutien de sa passivité. Qu'on souffrît, dans les Mauges comme ailleurs, des abus de l'Ancien Régime, de la milice, de la gabelle, c'est chose certaine ; mais aucun malaise n'y laissait présager un bouleversement d'ordre social.

La situation était toute différente à l'est du Layon : noblesse moins bien dotée en terres et généralement absentéiste ; grands monastères, comme Fontevrault, plus riches de revenus que de zèle et de vertus ; bas clergé souvent réduit à la portion congrue par les abbés et les chanoines décimateurs ; nombreux paysans propriétaires, notamment vignerons, d'humeur indépendante ; prolétariat rural avide de terre ; bourgeoisie influente qui avait commencé à prendre la place des élites traditionnelles ; tout cela composait un tableau beaucoup plus semblable à ce qu'on observait dans le reste du royaume que dans la partie occidentale du Bas-Anjou.

Comment, dans les Mauges, ces groupes humains juxtaposés, mais étrangers, bourgeois frustrés d'une part, paysans et élites traditionnelles d'autre part, se constituèrent en partis opposés dans les années qui suivirent la réunion des États-Généraux, et comment leur opposition se transforma, à l'échelle nationale, en conflit inexpiable entre le bloc conservateur et la Révolution, tels sont les problèmes auxquels M. Tilly a cherché des réponses dans la seconde partie de son travail.

Quelques faits semblent bien établis. La législation de la Constituante, qui n'eut pas d'incidences économiques considérables sur le "complexe rural" des Mauges, le secoua brutalement dans ses traditions religieuses et administratives en faisant de ses pasteurs, naguère chefs de droit divin, indépendants et respectés, des fonctionnaires subalternes, élus et salariés. A cette déchéance, il leur eût fallu comme ailleurs se résigner, s'ils n'avaient pu compter sur l'appui de la population rurale. Mais celle-ci, qui avait bien accueilli la révolution politique et l'abolition des droits féodaux, n'admit pas qu'on portât atteinte, en même temps qu'à sa conscience, aux limites et aux libertés anciennes de ses paroisses, et qu'on avilit des prêtres revêtus à ses yeux d'un caractère sacré.

L'obligation faite aux curés de prêter serment à la Constitution, le refus de la majeure partie d'entre eux et leur remplacement par des jureurs, achevèrent de cristalliser l'opposition et de partager la population en deux partis : Aristocrates, favorables aux réfractaires, Patriotes, qui défendirent les assermentés.

S'il est vrai que les Patriotes, c'est-à-dire essentiellement les bourgeois, réussirent à éliminer des assemblées électorales leurs adversaires, qui répugnaient à prêter le serment civique et à s'inscrire sur les registres de la Garde Nationale, s'ils se rendirent maître des assemblées locales, jamais pouvoir légal ne fut plus dépourvu d'autorité : désertion des églises desservies par les "intrus", rassemblements nocturnes et pèlerinages que les gardes nationales aux abois avaient peine à disperser, appels répétés des municipalités à l'administration départementale, tout indique que la minorité des Patriotes n'avait pas les moyens d'imposer la loi républicaine à une population qui s'était mise moralement en état de sécession.

On sait quelle étincelle mit le feu aux poudres : la loi de conscription doublement odieuse aux paysans, parce qu'elle leur rappelait la milice, et qu'elle comportait de nombreuses exemptions dont bénéficiaient notamment les administrateurs et gardes nationaux bourgeois. Au milieu de mars 1793, les Mauges étaient en état d'insurrection.

Deux chiffres calculés avec précision par M. Tilly, suffiront à faire comprendre pourquoi la situation fut toute différente dans le Val et le Saumurois : la proportion des jureurs y fut de 53 % c'est-à-dire sensiblement égale à la moyenne française, alors que dans les Mauges, elle ne dépassa pas 8 % ...

André Barré

charlestilly

* Charles Tilly : Les origines sociales de la rébellion en 1793 dans le Bas-Anjou - The Social Background of the Rebellion of 1793 in Southern Anjou, unpublished doctoral dissertation, Harvard University, 1958. 

M. Charles Tilly fut professeur de sociologie à l'Université du Delaware à Newark (New-Jersey). [1929-2008]

 


La Revue du Bas-Poitou - 71e année - n° 4 - Juillet-Août 1960