château de Domfront

 

"Dans un procès-verbal dressé lors de la démolition lors de la démolition du château de Domfront, il est fait mention que, dans la principale vitre de la chapelle (1) dudit château, il y avait un ancien écusson entouré et soutenu par deux espèces de serpens ailés, le champ de gueulle, à une tour d'argent, maçonnée de sable, crénelées de cinq pièces, percées du champ, et chargée d'un petit écu antique, d'azur, à une face d'or, accompagnée de trois étoiles en chef et d'un coeur en pointe, de même. En bas de cette vitre, il était écrit en lettres gothiques :
MIL TROIS CENS QUATRE-VINGT DEUX
et que ces mêmes années étaient encore élevées en bosse sur une pierre grise enclavée dans la muraille d'une tour joignant la porte du château, et encore sur une des portes de la ville, pareillement en pierre de grès. Cela fait juger que ce sont les armes anciennes de Domfront, à joindre que dans les sceaux de la châtellenie de Domfront, lorsqu'elle appartenait à des princes du sang des Roys de France, cette même tour s'y voit et les mêmes soutiens de serpens volans ou amphitéore, mais la tour est posée sur un écusson d'Alençon qui lui sert comme de terrain (2)."
C'est dans ces termes que Jean Oursel décrit les anciennes armoiries de Domfront.

 

armoiries Domfront chapelle du château


Partant de cette description, Caillebotte (3) avait reproduit en tête de son ouvrage, une gravure représentant les anciennes armes de Domfront, avec la mention : "Anciennes armes de la ville de Domfront peintes sur la principale vitre de la chapelle du Château" ; et cette gravure de l'ouvrage de Caillebotte fut reproduite plusieurs fois dans la suite, sans que les divers auteurs se soient aperçus que l'artiste avait oublié de figurer la fasce d'or sur le petit écu antique.
Or ces armoiries décrites par Jean Oursel ne sont pas les armoiries primitives de Domfront ; ce sont les armoiries primitives surchargées de l'écu de la famille Ledin.

Mais comment expliquer cet apport de l'écu des Ledin sur les armes de Domfront ?

Caillebotte nous dit qu'en reconnaissance des services rendus par Pierre Ledin "en la garde et conservation du château de Domfront", le comte Pierre d'Alençon lui aurait permis de poser ses armes sur celles de Domfront.
On ne voit pas très bien quels services Pierre Ledin avait pu rendre au comte d'Alençon avant 1380 pour obtenir une récompense si remarquable. Peut-être est-ce sous sa direction que furent exécutées les réparations qui furent faites au château et aux remparts ? Et nombreux durent être les travaux à exécuter pour remettre la place forte en état, puisque Anglais et Français s'étaient acharnés les uns contre les autres pour la possession de cette forteresse, et que, comme nous le dit Sauvage (4), Domfront appartint "tantôt à la France, tantôt à l'Angleterre conquérante".

Les armes des Ledin étant :
"D'azur, à la fasce d'or, accompagnées de trois étoiles d'or en chef et d'un coeur d'or en pointe", on aura ainsi les armes reproduites dans l'ouvrage de Caillebotte, soit les armoiries de Domfront surchargées de celle des Ledin (5).
Ces armoiries de la famille Ledin se voient encore sur diverses parties des bâtiments de la Chalerie et sur trois pierres tombales de l'Église Notre-Dame-sur-l'Eau.

Au sujet de cette surcharge des armoiries de Domfront, Appert et de Contades formulent une autre opinion : "Ne faut-il pas voir là une de ces supercheries héraldiques, dont était coutumière, pour faire croire à l'ancienneté de sa noblesse, cette vieille maison de bourgeoisie Domfront ?" (6). C'est là une manière de voir qui n'est pas en désaccord avec les faits, puisqu'il n'existe aucun document permettant de savoir quels services Pierre Ledin a rendus au comte d'Alençon, ne permettent de vérifier l'assertion de Caillebotte.
Quant aux sceaux, dont parle Jean Oursel dans lesquels cette tour serait posée sur l'écusson d'Alençon, ils ne sont guère antérieurs aux armes peintes en 1382 sur le principal vitrail de la chapelle du Château, puisque la Chatellenie de Domfront ne fut donnée qu'en 1343 par Philippe de Valois à son neveu Philippe, comte d'Alençon et qu'il n'en put jouir qu'à la suite du traité de Brétigny en 1360. Leur gravure indique simplement que la Chatellenie de Domfront était sous la dépendance du comté d'Alençon.


Il existe, à Caen, au Musée de la Société des Antiquaires de Normandie, un petit cachet de cuivre, sur lequel sont gravées les armoiries primitives de Domfront. Il fut offert à cette Société par MM. De Touchet, De Vauquelin, A. Galeron, à la suite de leur excursion historique et archéologique dans le Passais Normand.

Parlant de ce cachet, Galeron s'exprime ainsi dans son rapport :
"M. Caillebotte, auteur d'une histoire de Domfront, nous a cédé quelques objets antiques et des médailles ; j'ai entr'autres remarqué chez lui un petit cachet de cuivre, découvert il y a quelques années dans les ruines du Châteaufort de Domfront. J'en ai fait l'acquisition et je m'empresse de l'offrir à la Société. On voit sur ce cachet le buste d'un petit personnage placé au-dessus d'un écusson où sont gravées trois tours, emblème de la plupart de nos villes de guerre et notamment de la ville de Domfront. A l'entour se lisent en caractères gothiques les lettres et mots suivants :
S. JOHIS ARCHIP RES PRIVATA DEFIXA
Je suppose que ce cachet est celui de Jean Courtecuisse, originaire de Domfront, et l'homme probablement le plus célèbre qu'ait produit cette ville, dans les lettres du Moyen-Age".
Grâce à l'amabilité et à l'obligeance de M. le conservateur du Musée des Antiquaires de Normandie, j'ai pu me procurer quelques empreintes en cire de ce cachet et c'est une photographie d'une de ces empreintes qui est reproduite ici.

SCEAU DOMFRONT


Ce cachet est ovale, il mesure 27 millimètres de long et 17 millimètres dans sa partie la plus large, il porte à sa face postérieure un petit anneau permettant de l'attacher.
Comme on pourra s'en rendre compte par la gravure annexée ici, l'écu gravé sur le sceau porte une seule tour et non trois comme l'indique Galeron dans son rapport. (Les armoiries actuelles de Domfront sont : De gueules à trois tours jointes, chacune avec sa porte ouverte d'or, maçonnées de sable sur une terrasse de sinople.) De plus, le relevé de l'inscription donné par Galeron est un peu plus long que celui porté par le sceau, on doit lire :
S. JOHIS ARCHIP. RES PRI. DEFIXA
Oursel indique que la tour est crénelée de cinq pièces, il est facile de voir qu'ici elle n'en comporte que trois.
Quant à l'attribution de sceau à Jean Courtecuisse (7), il me semble que Galeron l'a fait sans aucune preuve, j'inclinerais plutôt à croire que ce sceau est celui d'une confrérie ou du chapelain du château.


Quoi qu'il en soit, les anciennes armes de Domfront devaient se blasonner ainsi :
De gueules à la tour de sable, avec la porte ouverte d'argent, et si l'on veut, crénelées de trois pièces.


G. HUBERT
Revue : Le Pays Bas-Normand - 6ème année - N° 4 - Oct. - Nov. - Déc. 1913

 


(1) Cette chapelle était placée sous le vocable de Sainte-Catherine ainsi que le montrent plusieurs quittances signées de Guillaume de Valognes "chapelain de la Chapelle Sainte-Catherine au château de Domfront." Archives du Pas-de-Calais
(2) Jean Oursel, "Les Beautez de la Normandie ou l'origine de la ville de Rouen", in-12, J. Oursel, Rouen 1700.
(3) Caillebotte - "Essai sur l'histoire et les antiquités de la ville et arrondissement de Domfront". - 2e édition - Poisson-Caen, 1806
(4) "Domfront pendant la guerre de Cent Ans". D'après des documents pour la plupart inédits publiés par les soins d'un bibliophile normand. - Domfront Skrodki et Gaigé, 1885.
(5) Pierre Ledin est le premier dont on rencontre le nom dans l'histoire de Domfront. - Les Ledin furent anoblis en 1611. - "Recherches de la Noblesse de la Généralité d'Alençon". Bernard de Marle, publié dans l'Annuaire de l'Orne. E. de Broise, Alençon 1866.
(6) J. Appert et de Contades "Essai de Bibliographie cantonale". Canton de Domfront, Paris, Champion 1867.
(7) Jean Courtecuisse (Joannes Brevis Coxac), appelé encore de Courtecuisse et surnommé le Sublime. Son lieu de naissance est incertain. On le fait naître à Domfront, à Haleine et au Mans. Il fut grand aumônier de Charles VII, évêque de Paris en 1420. Il fut député avec Gerson et plusieurs autres ecclésiastiques (Pierre d'Ailly, Nicolas de Clemangis), pour rétablir l'unité dans le Pontificat et dans l'Église au moment où Benoît XIII et Boniface IX se disputaient la tiare. Sa gloire fut éclipsée par celle de Gerson, et leurs oeuvres ont été très longtemps confondues. Il mourut évêque de Genève en 1426.