MONCOUTANT

HISTOIRE DU MÉCHANT SEIGNEUR

 

J'étais en 1870 en Vendée où, pendant le siège de Paris, ma mère avait été demander l'hospitalité à la famille amie des de Lauzon.

 

MONCOUTANT PICADORÉ


Non loin du joli bourg de Moncoutant s'élevait une antique maison forte, dont il ne subsistait plus de réellement ancien que la tour à plusieurs étages, les autres bâtiments ayant été aménagés en métairie. Je serais bien embarrassé, aujourd'hui, de donner même approximativement la position topographique de ces ruines et à plus forte raison d'en dire le nom. Ma mémoire d'enfant a cependant conservé le souvenir des faits suivants, qui me furent à cette époque contés par mes amis Balin et qui se rapportent à la chronique du château.


Le seigneur qui était autrefois propriétaire du manoir et des terres environnantes avait un coeur sans pitié et tyrannisait sans vergogne ses infortunés vassaux. C'est ainsi que cet homme s'était avisé, un beau soir, d'apparaître dans la salle des festins monté sur un coursier sellé et, sans souci des protestations de ses hôtes et de l'épouvante des dames, de faire caracoler sa monture au milieu des coupes et de la vaisselle.

Une autre fois, le gouverneur ayant prescrit de faire la chasse aux serpents et de lui apporter, pour les échanger contre une prime en bonnes espèces sonnantes, les têtes des reptiles abattus, notre homme avait imaginé de décapiter de gros lézards verts, d'en faire sécher les têtes et de les présenter à la taxe. Le bailli avait facilement découvert la supercherie, mais, prudemment, il avait payé sans oser formuler la moindre observation.


Enfin, lassés de tant de félonies restées impunies, les vilains se décidèrent à agir. Un complot fut silencieusement ourdi, et certain valet - enfant du pays - offrit sa complicité : il devait, un soir, placer un flambeau allumé entre la fenêtre ouverte et son maître assoupi après boire. Un gars, choisi parmi les plus agiles et bon tireur, se hissa avec son mousquet dans les hautes branches d'un arbre, en face de la tour. Et quand le flambeau, habilement disposé, éclaira en plein la face du seigneur, il visa derrière la lumière et pressa la détente. Le seigneur frappé à mort avait laissé tomber sa tête dans ses bras repliés : c'est dans cette position que ses gens le retrouvèrent le lendemain, déjà froid et le coeur traversé par le plomb du paysan.

L. JACQUOT
Revue des Traditions Populaires
14e année - Tome XIV - N° 7 - Juillet 1899

Voir l'Histoire du méchant Seigneur : http://shenandoahdavis.canalblog.com/archives/2014/10/11/30749453.html