ROLAND DE LA PLATIERE
ET SON PROJET D'UTILISATION INDUSTRIELLE
DES CADAVRES HUMAINS (1787)

Par M. Cl. ROUX

ROLAND DE LA PLATIERE 3Jean-Marie Roland de la Platière, qui est bien un peu lyonnais quoique beaujolais (né à Theizé en 1734) et qui est devenu célèbre par son Dictionnaire des Manufactures, Arts et Métiers, par son mariage quasi sénile avec la très parisienne Marie Phlipon qui n'aima vraiment que Buzot, par son rôle politique aux débuts de la Révolution, et par son suicide en 1793 après la mort de sa femme sur l'échafaud, a failli devenir célèbre aussi par le scandale que suscita, au sein des Académies de Lyon en 1787 et de Villefranche en 1788, sa double proposition d'utiliser  gazeux, liquides et solides des cadavres humains traités industriellement et d'instituer un tribunal pour juger les morts.

C'est un lyonnais, l'abbé Guillon de Montléon, fils naturel de Bordes et chanoine de Paris qui, dans le tome I de son Histoire du siège de Lyon publiée à Lyon en 1797, nous a révélé ces macabres projets de Roland sur lesquels les procès-verbaux des séances de l'Académie de Lyon ont gardé de Conrart le silence prudent !

"Si, écrit Guillon, avant qu'on se fût accoutumé à dépecer [sous la Terreur] les corps humains, un homme eût proposé de jetter tous les cadavres dans un alambic pour en extraire de l'huile humaine, comment qualifieroit-on l'âme d'un tel novateur ? Ce novateur est Rolland. Il proposa ce projet à l'Académie de Lyon en 1787 et le défendit avec obstination ... Il comptoit pour rien l'encouragement que donneroit aux assassinats cette facilité d'en faire disparoitre la trace. Dans cette décomposition de notre espèce, il n'épargnoit même pas nos ossemens, car il vouloit qu'on en tirât de l'acide phosphorique ... Rolland s'en prenoit aux morts de toutes les manières : il proposa en 1788 l'Académie de Villefranche de faire discuter la question de l'établissement d'un tribunal chargé de la censure des morts, et il soutint cette proposition avec une indécente opiniâtreté. La querelle qu'il eut à ce sujet avec l'Académie lui imposa l'obligation de n'y plus reparoître ..."
"Ce qui est vrai, dit Cl. Perroud (Correspondance de Mme Roland, tome II, p. 713), c'est que la parisienne Phlipon avait, dès le début, pris en dédain son milieu provincial, et on peut bien admettre qu'elle le laissa voir."
Dumas, dans son Histoire de l'Académie de Lyon (1840, tome I, p. 342), a mis en doute les assertions de Guillon : "Je n'ai pu trouver, dit-il, aucune trace de ce fait dans les Recherches de Roland sur la préparation des peaux et des cuirs, ni dans les portefeuilles de l'Académie."
De même, le recteur Cl. Perroud (loc. cit. p. 713, note) traite ces assertions de fable "qui serait odieuse si elle n'était inepte".
A priori, en effet, Guillon est suspect de partialité envers Roland qu'il qualifie d'homme "ardent, intrigant, cynique, tracassier, opiniâtre, hypocrite, impie et féroce, avec une ambition qu'excitoit une femme bien plus adroite que lui pour l'intrigue !"

Les registres des procès-verbaux de l'Académie de Villefranche ayant tous disparu (sauf celui relatif à la période 1772-1782) il n'est plus possible de vérifier l'assertion de Guillon relative au projet de tribunal pour censurer les morts. En ce qui concerne le projet d'utilisation industrielle des cadavres présenté à l'Académie de Lyon, j'ai pris à tâche de tirer la chose au clair et j'y suis heureusement parvenu dans un sens qui donne raison à l'abbé Guillon.
Le procès-verbal de la séance du mardi 16 janvier 1787 mentionne simplement que "le reste de la séance a été rempli par M. de la Platière. Il a lu : 1° des Réflexions sur Plutarque, dont il a déposé le manuscrit ; 2° des Observations sur l'usage d'enterrer ou de brûler les morts." Ce sont ces observations qui, sans doute, ont suscité le scandale sur lequel le procès-verbal est resté muet.

Déjà, en avril 1786, Roland avait lu à l'Académie ses Recherches historiques sur la préparation des peaux et des cuirs dans lesquelles, quoi qu'en dise Dumas, se trouve une allusion très nette au projet de Roland, dans cette phrase : "Il seroit bien étonnant que la fusion et la combustibilité des graisses et du suif, si anciennement connues par les bûchers des holocaustes et des funérailles, n'eussent pas donné l'idée de les employer comme huile à éclairer les hommes." A l'époque de Roland, la préparation des huiles pour l'éclairage public et privé était une industrie importante.

Mais il s'agissait de retrouver le texte, absent dans les archives de l'Académie, des fameuses Observations sur l'usage d'enterrer ou de brûler les morts dans lesquelles, selon toute probabilité, Roland avait formulé son projet d'utilisation industrielle des cadavres. Pour y arriver, j'ai tenu un raisonnement très simple : au XVIIIe siècle, les beaux esprits se faisaient agréger, en qualité d'associés ou de correspondants, à une foule d'Académies et pour sa part, Roland appartenait aux Académies ou Sociétés scientifiques de Paris (1778), Villefranche (1779), Rome (1780), Rouen (1780), Montpellier (1780), Berne (1781), Dijon (1783), Turin (1784), Lyon (1784), Marseille (1785), Bologne (1787), Bordeaux (1787), Bourg (1789), Manchester (1790), etc.
J'ai alors fait des recherches dans quelques-unes de ces Académies et c'est ainsi que j'ai appris qu'une copie du manuscrit recherché existait dans les anciennes archives de l'Académie de Bordeaux actuellement conservées dans la Bibliothèque municipale de cette ville. J'ai obtenu très obligeamment communication de ce manuscrit qui n'est pas autographe, mais qui est corrigé et signé, donc authentifié, de la main de Roland, qui porte en marge du titre cette mention : Remis à l'Académie en 1789 de la part de l'auteur, et qui est intitulé Recherches etc., et non Observations. En voici les passages caractéristiques dont tout commentaire serait superflu :

"Pourquoi n'aurions-nous pas, comme les Romains, des enceintes hors des villes pour y brûler les morts ? Là, chaque famille recueilleroit les cendres des parens ou des amis ... Compagnies savantes [à cette époque les Académies étaient très florissantes et très influentes], de quelle utilité seriez-vous au genre humain si vous alliez jusqu'à craindre de détruire des préjugés aussi barbares que ridicules [L'inhumation dans les villes et autour des églises, seule usitée alors]. Et lors même qu'on devroit d'abord rejetter vos lumières avec dédain, ne savons-nous pas que le sort de la vérité est de commencer sa carrière chez les hommes par être persécutée ? ... Brûler les corps, c'est hâter une destruction certaine ... Qu'importe en effet l'usage que nous fassions de ces tristes restes, et s'il étoit une manière de les rendre d'une utilité prochaine aux hommes, quel est celui des vivants qui ne seroit point encore flatté de prolonger en quelque sorte son existence par cette utilité même, pour ceux qui resteroient après lui ? Combien n'a-t-on pas vu d'hommes éclairés, amis de l'humanité, ordonner qu'ils soient ouverts après leur mort ? Combien de ces hommes estimables, par le désir de concourir au bien général, ont légué leur corps à des amphithéâtre d'anatomie ? Mais si les arts utiles pouvoient y gagner, il n'est pas d'homme qui ne s'écriât : Mes frères, faites qu'après moi il ne soit rien de moi qui vous répugne ! ... C'est dans la persuasion où je suis, écrit alors Roland, que l'un des premiers biens à faire à l'humanité est de détruire ses préjugés ... que je viens de proposer une opinion, neuve peut-être, mais que je soumets au jugement des gens éclairés, sur l'usage que nous pourrions faire des corps morts. On pourroit en faire une huile animale, excellente à brûler. Traités à la cornue, ces corps seroient rendus à la nature sans spectacle dégoûtant, sans odeur répugnante, sans émanation dangereuse, et avec une grande abondance de matière éminemment utile. On pourroit tirer des os de l'acide phosphorique. Alors, toutes les traces hideuses de notre charpente délabrée disparoîtroient en même tems."

Ici le texte a été paraphé. Puis, dans un addendum, évidemment ajouté après coup car l'écriture, quoique de la même main, est en caractères moins gros, Roland, après avoir essuyé partout un accueil négatif et scandalisé, exhale sa déconvenue et décoche - in cauda venenum - un trait acéré contre les Académies coupables d'être restées sourdes à ses suggestions macabres : "Sur ce qui a transpiré de mon opinion, on m'a dit qu'elle ne seroit pas accueillie : ce n'est pas qu'elle choque les loix, la religion, les moeurs ; non, assurément, je viens de le démontrer, mais le préjugé ! Tout préjugé est une faiblesse que la force d'esprit doit anéantir. Pour le philosophe, comme pour l'homme d'Etat, le présent n'est qu'un point comparé à l'immensité de l'avenir. Malheur au gouvernement où sont peuple, dans le sens abject, ceux qui peuvent administrer par la force, et surtout les Académies qui doivent éclairer par la philosophie." Suit la signature autographe en très grosses lettres : Roland de la Platière.

Roland était-il vraiment un novateur ? Non, car au moyen âge on avait déjà fait passer en jugement des cadavres humains et animaux auxquels, on avait même infligé des condamnations et des "supplices", et on avait souvent utilisé commercialement la graisse humaine, sans parler des os, des cheveux, etc. On pourrait écrire un volume sur le commerce et l'emploi de la graisse et de la peau humaine. Nul n'ignore que beaucoup de bibliothèques publiques et particulières renferment des livres reliés en peau humaine, la Bibliothèque municipale de Lyon possède quatre recueils de mémoires sur les tatouages que feu le Prof. A. Lacassagne, par une sorte de fantaisie professionnelle, avait fait relier de cette façon.

L'idée d'utiliser industriellement les cadavres humains a été plusieurs fois émise au XIXe siècle, notamment par Xavier Rudler, par Henry Thompson, etc. On a encore proposé de cimenter ou de pétrifier les cadavres par imprégnation de chaux ou de ciment sous pression, et aussi de les statufier par la galvanoplastie !
Quand à l'incinération ou crémation, rendue parfois nécessaire en temps de guerre ou d'épidémie, elle est aujourd'hui autorisée et pratiquée dans beaucoup de pays ; de nombreux cimetières sont pourvus d'un columbarium ou crématorium et, dans son numéro du jeudi 28 octobre 1880, le Petit Journal affirmait qu'à Milan "les prêtres catholiques et les ministres protestants n'ont fait aucune difficulté d'accompagner les corps jusqu'au temple crématoire. Ils disent les dernières prières au moment où le corps est introduit dans l'appareil et la cérémonie se termine exactement comme au bord d'une tombe. Ils disent que nulle part, dans la Bible et les Evangiles, l'incinération n'est interdite et que brûler les corps ne saurait être un empêchement à la résurrection, Dieu étant tout puissant."

Dans le Lyon Médical du 5 mars 1876, le Dr Humbert Mollière, peu suspect d'hétérodoxie, écrivait : "Il est facile de prouver que, même au point de vue des sentiments religieux et affectifs, la crémation conserve encore sa supériorité sur l'inhumation pure et simple. La seule pensée de ces milliers de cadavres qui pourrissent à la longue au voisinage de nos habitations fait frémir en même temps qu'elle confond la raison ... Enfin la crémation n'empêche point les recherches médico-légales. En conséquence, nous demandons au gouvernement que l'usage de la crémation soit tout au moins facultatif : ce sera le meilleur moyen de vulgariser la méthode."

On voit donc que Roland a eu des précurseurs et des imitateurs. Que faut-il penser ? Et ne peut-on pas, aujourd'hui plus que jamais, se demander s'il est contraire à la raison, sinon aux lois morales et civiles, d'employer des moyens artificiels non pour empêcher ou retarder (la momification et l'embaumement sont depuis longtemps employés), mais pour activer et, disons le mot, pour utiliser les phénomènes inéluctables de putréfaction et de décomposition de notre dépouille ? Mais, pour répondre froidement à cette question, il faut au préalable se libérer (ce qui est difficile !) de tout préjugé suranné, de toute vaine sentimentalité, de toute idée préconçue, de toute emprise philosophique ! Combien y a-t-il d'hommes, même dans l'élite intellectuelle, qui sont capables de poser ainsi la question et d'y répondre en toute franchise, en toute indépendance ?

LYON MEDICAL
Soixante-sixième année
Lyon - Association Typographique
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1934