TANNERIES DE PEAU HUMAINE

Il existe des objets faits de peau humaine tannée, c'est incontestable. En ce qui concerne, notamment, les livres reliés ainsi, la matière est si riche qu'il faudrait un volume, pour l'épuiser ... et encore. Bornons-nous donc au reste, et attachons-nous à ce problème : a-t-il existé réellement des tanneries de peau humaine ?

Parlons d'abord du cuir humain. On l'a certainement tanné, assez souvent, sans remonter à Saport Ier, roi sassanide de Perse, qui, ayant capturé l'empereur romain Valérien, ordonna qu'il fût écorché, puis que sa peau, teinte en rouge, fût suspendue dans le temple ; ni au héros national Jean Zizka de Trocnow, chef militaire des Hussites, ou Taborites (XIV-XVe siècles), avec la peau de qui l'on aurait fait un tambour, tradition d'ailleurs plus que contestée.

Mais quittons ces époques éloignées et barbares pour arriver aux temps modernes. Granier de Cassagnac, dans son Histoire du Directoire, rapporte l'anecdote suivante, que Bérard, l'auteur des Cancans, lui avait confiée, à Rome, en 1847 : "Un vieillard avait raconté à M. Bérard qu'avant la Révolution, il avait fait tanner la peau d'une servante pendue pour vol domestique et s'en était fait faire une culotte. Longtemps après, il frappait sur sa cuisse, en disant avec colère : "La voilà, la coquine !"

Il est à noter que, sous Louis XV déjà, au château de Meudon, des essais de tannage de cuir humain auraient été pratiqués par un chirurgien réputé, M. Sue (le grand-père d'Eugène Sue, assure-t-on). Ce savant aurait remis au roi une paire de pantoufles sortant de cet atelier.
Le duc d'Orléans, le trop fameux Philippe, qui devait être plus tard surnommé Philippe-Égalité, aurait paru, dans les salons de son magnifique Palais-Royal, vêtu d'une culotte de peau humaine.

Il existe un certain nombre de peaux humaines tannées (en dehors des momies et des têtes rapetissées), que savent préparer certains sauvages. Le Museo zootecnico de Barcelone en possède deux, dont une est celle d'un nègre, et l'autre d'une femme blanche, blonde. Au cabinet d'histoire naturelle du lycée Hoche, à Versailles, il y a, dit-on, une peau d'homme entière, petite, avec sa chevelure. Au Muséum d'Histoire naturelle de Nantes, on voyait la peau d'un brave tambour des armées de la République, qui, par "civisme", l'avait "léguée à la Nation". Le Dr Morel (1769-1842), qui fut maire de Colmar et député du Haut-Rhin à la Chambre des Représentants en 1815, avait un pantalon de peau humaine. Il fut d'ailleurs mis en état d'arrestation pour ce fait, ainsi que le tanneur et le tailleur. On sait qu'une partie de la peau du fameux assassin Pranzini servit à fabriquer des porte-cartes ou des portefeuilles ; on assurait que l'un d'eux appartenait au professeur Poirier ; mais ce n'est, paraît-il, qu'une légende.

Il y a aussi des manuscrits écrits sur ce bizarre parchemin. Le savant anglais Queensley, de Cambridge, avait manifesté la volonté suprême qu'on disséquât son corps et que sur sa peau l'on copiât l'Iliade d'Homère. Il serait intéressant de savoir si cet ordre a été exécuté ; le manuscrit devait être déposé au British Muséum. M. Alfred Frank mentionne plusieurs volumes écrits sur peau humaine, notamment une bible latine du XIIIe siècle.

Il y aurait à Ravenne un très ancien crucifix de bois, couvert de toile fine imitant la peau humaine, et à Bruges, un crucifix réellement couvert de peau d'homme.

Détail à noter : Valmont de Bomare indique dans son Dictionnaire d'Histoire Naturelle (1775), les procédés à employer pour le tannage de cette peau ; on les trouve également dans le Manuel du Tanneur par Chicoineau (collection des Manuels Roret). Ce cuir est, paraît-il, très difficile à dégraisser ; il n'offre rien de particulièrement remarquable et ressemble à la peau de porc ce qui n'a rien de flatteur.

Sous la Révolution, le bruit courait qu'on tannait la peau humaine pour en faire des bottes, des culottes et des gilets (sans parler des relières). On précisait même qu'il y avait des tanneries de cuir humain : l'une à Meudon, une autre en Anjou, une autre en Vendée ...

Écoutons ce qu'en dit Georges Duval, dans ses prétendus Souvenirs de la Terreur : d'après lui, à la Fête de l'Etre Suprême, le 20 prairial, an II (8 juin 1794), les représentants du peuple portaient des culottes de peau et il ajoute :
"Quelques-uns en avaient de peau d'homme, provenant de la tannerie de cuir humain établie à Meudon, parmi lesquels Drouet, Lebas, Choudieu, Billaud-Varenne, Javogues, etc. Je n'affirme, ni ne conteste la chose ; je n'ai pas été à même de la vérifier ; mais, ce que j'affirme en pleine sûreté de conscience, c'est que tout le monde le croyait alors, c'est que, malgré la terreur qui était à l'ordre du jour, cela se disait à peu près tout haut ; c'est qu'à Meudon surtout personne n'en doutait ... les habitants se montraient avec une mystérieuse terreur les fenêtres de la salle basse du vieux château où se faisaient, suivant eux, ces horribles manipulations ; c'est qu'ils assuraient que, chaque nuit, l'on entendait le roulement lugubre des chariots couverts, qui voituraient là les troncs humains que l'échafaut de la place de la Révolution envoyait alimenter la tannerie ..."

Danican, ce singulier général qui fut opposé à Bonaparte le 13 vendémiaire et finit par se faire policier à la solde de l'Angleterre, affirme, dans ses Brigands démasqués : "Barère, Vadier furent les premiers qui portèrent des bottes faites de cuir humain".

On lit, dans un libelle anonyme,  publié à Francfort, en 1799 : "Barère avait une tannerie de peaux humaines, à Meudon" ; il en est question aussi dans Harmant (Souvenirs et anecdotes), dans Montgailhard, dans l'Histoire impartiale des Révolutions, dans les Mémoires de la marquise de Créqui ; Granier de Cassagnac, dans son Histoire du Directoire, admet le fait.

Saint Just proposa d'utiliser la peau des morts. Le 14 août 1793, la Commission des moyens extraordinaires pour la défense du pays publia un rapport ; on y lisait : "On tanne à Meudon la peau humaine. La peau qui provient des hommes est d'une consistance et d'une bonté supérieure à celle du chamois. Celle des sujets féminins est plus souple, mais elle présente moins de solidité." (E. Gabory, La Révolution et la Vendée, t. II, 265, note).

On pourrait citer nombre d'autres passages de même nature. On trouvera dans Granier de Cassagnac deux lettres : dans la première, un avocat à la Cour d'appel, déclarait tenir de son père, âgé de quinze ans, à l'époque du fait signalé, qu'un mégissier d'Etampes passait pour préparer des peaux humaines, afin d'en faire des culottes, destinées à des officiers ; dans la seconde, un ancien commissaire des guerres prétendait avoir vu plusieurs officiers porter des culottes de cette matière.

Enfin on disait que Séguin, l'inventeur du premier procédé de tannage rapide, avait dû tanner la peau humaine à l'île de Sèvres, car son fils ou l'un de ses parents possédait des gants faits de ce cuir.

Que penser de cette histoire ? Faut-il croire à l'authenticité de faits qui révoltent tous nos sentiments d'humanités ? Efforçons-nous de serrer la question d'un peu plus près.

Un certain Galetti, rédacteur (nominal) du Journal des Lois de la République, 11, rue Honoré (sic), n° 1499, fut inquiété par le Comité de Salut Public, qui lui reprochait précisément, d'avoir révélé l'existence de prétendues tanneries de peau humaine ; on le mit au défi de prouver ses assertions diffamatoires.
Alors un abonné de son journal lui procura, pour l'aider à se justifier, un exemplaire de la Constitution de 1791, relié, disait-on, en peau humaine. Imprimé à Dijon, chez Causse, sur papier Velin, il est relié en un cuir, qui "imite le veau fauve", mais qui serait, en réalité, du cuir humain.
Galetti, donc, répondant à l'attaque portée contre lui par Billaud-Varenne, Vadier, Collot-d'Herbois et Barère, écrivit, après avoir fait état du volume de la Constitution, en lequel il voyait une preuve de ses accusations :

"Qu'a voulu dire Merlin (de Thionville), lorsqu'il s'est écrié, dans la séance du 12 ventôse : "On sait que ce n'est pas à Meudon qu'on tannait des hommes !!! ... On assure qu'on a vu, dans la Vendée, des généraux républicains porter des culottes de peau humaine !"
Oui mais, d'après le Journal des Débats et Décrets, Merlin (de Thionville) aurait dit tout autre chose, demandant simplement "l'ordre du jour, motivé sur ce fait que nous ne sommes pas dans un siècle où l'on tanne les peaux humaines". (Adopté)
En somme, il s'agit presque toujours d'affirmations, de racontars, bref d'une légende. En semblable cas, il est prudent de ne s'appuyer que sur des témoignages précis et sérieux.
Ajoutons que cet extraordinaire exemplaire de la Constitution passa ensuite à Villenave et fut plusieurs fois revendu à l'Hôtel Drouot, pour des prix modiques : 231 francs en 1850 ; en 1872 : 185 francs. Il est maintenant au Musée Carnavalet.

 

Meudon châteaux



Mais voyons ce qui se passait réellement à Meudon. Cet antique village possédait deux châteaux (sans parler de celui de Bellevue, construit pour Mme de Pompadour) : l'ancien, dont il est question ici, et le nouveau, qui, incendié en 1871, et partiellement réparé, est devenu, grâce à Janssen, l'Observatoire d'astronomie physique. Le vieux château s'élevait sur la grande terrasse, due à Servien ; sa façade latérale, regardant le village, se trouvait à l'endroit où l'on voit toujours un escalier de pierre (dit : l'escalier d'Aristote), qui descend vers le centre de Meudon, et dont les grilles sont ouvertes les dimanches et jours de fêtes.
Dans l'ancien château, qui était un palais admirable, plein de trésors artistiques, la Convention avait fondé, au mois de novembre 1793, un établissement destiné à pourvoir aux besoins des armées, en poudre, artifices, cartouches et autres munitions. L'ancienne résidence royale portait l'inscription suivante :
ÉTABLISSEMENT NATIONAL
pour différentes épreuves, sous la surveillance immédiate du
Comité de Salut public.

L'édifice avait été entouré de larges fossés, avec des courtines et des redoutes. Sa direction était assurée par une Commission de savants, d'ingénieurs et de militaires, comprenant notamment : Fourcroy, Berthollet, Guyton de Morvau (qui se faisait alors démocratiquement appeler : Guyton-Morvau), tous trois chimistes, Gaspard Monge, l'illustre mathématicien, un des fondateurs de l'Ecole polytechnique, l'abbé Claude Chappe, inventeur de la télégraphie optique, Lazare Carnot, l'organisateur de la victoire, le conventionnel Robert Lindet, dont le rapport fut la base de l'accusation contre l'infortuné Louis XVI, le professeur Charles, l'inventeur des aérostats gonflés à l'hydrogène ; Charles, l'homme qui, un jour, dans son cabinet des Tuileries, avait fessé Marat, venu pour lui soumettre un mauvais mémoire sur la chaleur et la lumière ; Charles, plus célèbre encore, aujourd'hui, parce qu'il fut le mari de la future Elvire, immortalisée par Lamartine.
Dans cet établissement, on s'occupait de perfectionner le matériel d'artillerie, les engins de guerre, les projectiles incendiaires, les boulets creux, les cartouches et les fusées, l'aérostation, de faire, s'il était possible, des découvertes intéressant la défense nationale. En somme, c'était, réunis : une poudrerie, un atelier de chargement, une pyrotechnie, un office des recherches et inventions, un laboratoire d'expériences. C'est évidemment en se conformant à ce "précédent" qu'en 1870-71, et au cours de la guerre de 1914-1918 on a fait appel aux savants, dans l'espoir un peu fallacieux qu'ils découvraient des moyens nouveaux d'attaque ou de défense, permettant de résister victorieusement à l'ennemi, puis de le repousser.

 

Vue du château de Meudon



Il fallait, comme bien on pense, travailler à tout cela dans le plus grand secret, protéger les chercheurs contre les indiscrets, surtout contre les espions, qui pullulent toujours en de tels endroits et de telles circonstances. C'était pourquoi le château de Meudon avait été entouré de défenses, comme une petite place forte, avec interdiction absolue d'y pénétrer, sous peine de mort.
De plus, il était nécessaire d'approvisionner l'établissement de matières premières, et de transporter aux armées les produits qui s'y fabriquaient ; chaque jour, on voyait des chariots apporter des denrées ou du matériel, puis en ressortir, emportant de la poudre, des munitions, des appareils de guerre plus ou moins mystérieux, qui, de Meudon, s'acheminaient vers les frontières.
Or le secret provoque toutes les suppositions, particulièrement à des époques si tragiques. Il était assez naturel que le populaire, peu capable de comprendre ce qu'étaient des recherches scientifiques, soupçonnât des choses effroyables ; elles paraissaient d'ailleurs moins invraisemblables, en un temps où la guillotine décapitait d'innombrables corps, où la pénurie de cuir était de notoriété publique, où, enfin, les massacreurs, pouvaient être, à bon droit, considérés comme capables de tout.

Les passages que nous avons cités se bornent à enregistrer des "on dit", que ne corrobore aucun document probant.
D'autre part, il ne paraît pas admissible que des savants comme Fourcroy, Monge, Berthollet, Carnot, aient pu consentir à prêter leur concours à une tannerie de peau humaine.
L'établissement national ne fonctionna pas pendant très longtemps. On y faisait des expériences et des essais fort dangereux, cela se conçoit. Le 16 février 1795, le feu s'y déclara, par suite de l'inflammation prématurée d'un artifice, qu'un ouvrier n'eut pas le sang-froid de jeter par la fenêtre. On manquait d'eau et le vent soufflait violemment, dit-on.
Quoi qu'il en soit, l'incendie ravagea une grande partie du château. Les dégâts étaient des plus graves, la réparation, ou plutôt, la reconstruction du palais eût exigé des sommes énormes : à l'époque, on avait des préoccupations plus pressantes ; Bonaparte lui-même, alors premier consul, ne put ou ne voulut sauver ce bel édifice ; bref, celui-ci fut démoli, en 1803. On ne regrettera jamais assez sa disparition.

Aucune pierre, aucun tracé, aucune plaque ne marque son emplacement, sur la haute terrasse de Meudon, bien connue des Parisiens et des voyageurs, et d'où l'on a une vue étendue sur toute la capitale. Un seul vestige en subsiste : les fûts de colonnes, en marbre blanc, veiné de rouge, qui ont servi à la construction de l'arc de triomphe du Carrousel, au Louvre.
Ajoutons que c'était à Meudon qu'avait été construit l'aérostat qui servit de poste d'observation au physicien-aéronaute Coutelle, au cours de la bataille de Fleurus ; c'est à Meudon que fut fondée l'école d'aérostiers militaires, dirigée par Conté, homme admirable, dont les crayons ne sont pas, loin de là, le seul titre de gloire.

La tannerie de Meudon ne paraît donc pas avoir existé. C'est d'ailleurs, la conclusion de Louis Combes, auteur du livre : Épisodes et Curiosités, Paris, 1872, auquel est empruntée une partie de la documentation de cet article. Par contre, l'histoire de la tannerie angevine semble beaucoup plus sérieuse.

C'est près d'Angers, aux Ponts-de-Cé (Maine-et-Loire), qu'elle aurait fonctionné, au moins pendant quelques jours. Le 6 novembre 1794, devant le comité révolutionnaire d'Angers, le citoyen Claude-Jean Humeau, juge de paix des Ponts de Cé, déclara que Péquel, chirurgien-major du 4e bataillon des Ardennes, avait fait tanner les peaux de trente-deux des quinze cents malheureux Vendéens fusillés dans cette localité à la fin de décembre 1793. D'autres témoins attestèrent également le fait ; par exemple, le 9 novembre, Pierre Chesneau, officier municipal aux Ponts de Cé, et, le même jour, l'agent national des Ponts de Cé : Jean-Eléonor Poictevin.
Un seul tanneur, nommé Langlois, avait consenti (sous les menaces) à laisser les soldats faire chez lui cet horrible travail ; les autres tanneurs avaient refusé. Les peaux furent envoyées à Angers ; il y en aurait eu au total environ une centaine, d'après le rapport de la Société populaire de cette ville (25 novembre 1794). Prudhomme, manchonnier, en confectionna des pantalons.
(Voir : E. Gabory : La Révolution et la Vendée, II, 264 et 265 ; Andegaviana, II, 372, 374 ; rapports et interrogatoires consignés au greffe de la Cour d'appel, 10 et 19, an III ; Revue d'Anjou, 1877, première partie, 402, article de Bourgain et même revue, 1869, 102.)

Enfin, on aurait également tanné la peau humaine en Vendée, et même on y aurait fondu des cadavres. (Accusation qui fut également portée contre les Allemands au cours de la grande guerre.)

La comtesse de la Bouëre dit, dans ses Souvenirs (p. 320), avoir interrogé, en 1829, à La Flèche, un ancien soldat des armées républicaines, qui se vanta d'avoir "écorché des brigands, pour en faire tanner la peau", avec laquelle on fabriquait des pantalons ; il aurait vendu douze de ces pantalons. Chose plus horrible encore, il aurait fait fondre cent cinquante femmes, pour avoir leur graisse. "Nous faisions, expliqua-t-il, des trous en terre, pour placer des chaudières, afin de recevoir ce qui tombait. Nous avions mis des barres de fer dessous et puis les femmes dessus ; puis, au-dessous encore était le feu." C'est à Clisson, vis-à-vis de l'étang nommé le Grenouiller, qu'aurait été pratiquée cette affreuse opération. Cette graisse servait pour les hôpitaux ; on en aurait expédié dix barils à Nantes, probablement sans en préciser la nature (E. Gabory : La Révolution et la Vendée, T. II, 209, cf. Andegaviana, II, 372). Mme de la Bouëre ajoute, il est vrai : "Il est à croire que ce fanfaron de crimes exagère."

Ajoutons que, d'après Granier de Cassagnac, ouvrage cité, il existerait un mémoire de Roland de la Platière, qui proposait à l'Académie de Lyon de distiller les os et la graisse des morts, pour en faire de l'huile. Cette monstruosité serait mentionnée par l'abbé Guillon de Montléon, dans ses Mémoires. Mais, dit M. Louis Combes, on n'a jamais produit l'étrange document dont le mari de Mme Roland aurait été l'auteur.

En somme, il n'y a de témoignages admissibles qu'en ce qui concerne la tannerie des Ponts de Cé. Le reste paraît une légende qu'ont pu, cependant, justifier quelques faits isolés.

Quant aux objets de peau humaine, encore existants, on ne conçoit guère le plaisir qu'il peut y avoir à posséder de telles "curiosités", et l'on partagera l'opinion d'Aurélien Scholl, qui, dans le Nain Jaune du 27 février 1864, à propos de l'exemplaire de la Constitution dont nous avons parlé, formulait le voeu qu'un homme généreux consacrât quelque argent à racheter, pour les détruire dans un feu purificateur, ces "dégoûtantes reliques".

HENRI ALLORGE
Le Courrier d'Epidaure
Revue Médico-Littéraire
Janvier 1934

 

TANNERIES DE PEAU HUMAINE - TEMOIGNAGES

 

Les Ponts de Cé

 

A l'époque du siège d'Angers, quinze à seize cents infortunés restaient entassés aux Ponts-de-Cé. Deux membres du comité révolutionnaire présidèrent à leur supplice : ils furent témoins et même acteurs dans les scènes atroces qui l'accompagnèrent ou le suivirent. Des personnes, dignes de foi, donnent des détails sur un fait inouï dans nos guerres les plus acharnées, inouï chez les peuples civilisés, et qui s'est passé en plein jour, sous les yeux d'une population frémissante, mais paralysée par la peur. Je laisse parler trois autorités locales, qui n'ont eu qu'à recueillir leurs souvenirs :

Le 16 brumaire an III, Claude Humeau, juge de paix des Ponts Libres, déclare :

"Lors de l'approche du siège d'Angers, la commission militaire se rendit aux Ponts Libres, suivie d'environ 3.000 prisonniers des deux sexes ... Le lendemain, ils jugèrent à mort 9 hommes ; 50 ou 60 enfants furent mis en liberté ... 60 déserteurs furent fusillés, au point du jour, aux Roches-d'Erigné ; dans cette même nuit, ils choisirent 120 habitants de différentes communes, qui furent fusillés à 8 heures du matin ... Au premier coup de canon, vers 10 heures, la commission partit à Doué avec les prisonniers (le 14 frimaire, jour du siège d'Angers).
Après le siège d'Angers et la déroute du Mans, M*** et G*** amenèrent des prisonniers d'Angers, firent fusiller 250 de tout âge au bois planté, commune de Saint-Maurice : ce fut là, en premier, que le comité fit fusiller. Sur les représentations du général Moulins, ils décidèrent de fusiller le reste sur le bord de la Loire, entre les Ponts Libres et Sainte-James ; qu'en différentes fois ils en firent fusiller 1.250 ; que G*** et M*** assistaient à ces fusillades, et qu'ils en égorgèrent à coups de sabre et de baïonnette, et les jetaient dans la Loire ; qu'il y en avait qui n'étaient pas encore morts ... que ce spectacle était déchirant ... Le chirurgien-major du 4e bataillon fait écorcher 32 ; il voulut contraindre Lemonnier, chamoiseur aux Ponts Libres, de les tanner ; que ces peaux furent transportées chez un nommé Langlois, tanneur, où un soldat les a travaillées ; qu'il croit que ces peaux sont chez Prudhomme, manchonnier à Angers, porte Chapelière." - Le bruit a été répandu qu'un fait de même nature se serait passé à Paris ; mais je lis dans le compte rendu de la séance de la Convention, 11 ventôse an III :
"Les représentants chargés de surveiller l'établissement de Meudon, près Paris, démentent le bruit répandu que l'on tannait à Meudon des peaux humaines pour en faire des cuirs."

Toutefois on remarque dans un passage des Anecdotes relatives à la Révolution, du conventionnel Harmand de la Meuse, cité par Dauban, page 270 : "... D'autres monstres, à l'exemple de Saint-Just, s'occupèrent des moyens d'utiliser la peau des morts et de la mettre dans le commerce. Ce dernier fait est encore constant."

Le fait de ce genre imputé par Harmand à Saint-Just, est tout ce que l'imagination peut se représenter de plus immoral et de plus odieux ; mais il ne faut pas ajouter une foi trop aveugle aux récits de cet écrivain, trop porté à l'exagération.

Le 19 brumaire, Pierre Chesneau, officier municipal des Ponts Libres, déclare :

"Que la commission militaire venue aux Ponts-de-Cé le 12 frimaire, a amené 1.200 individus ou environ, tant hommes que femmes et enfants ; ils firent monter la guillotine sur la place de la Liberté, tinrent audience le 14, et jugèrent 9 hommes à mort, qui furent guillotinés ; que le jour du siège d'Angers, du 14 au 15, ils firent fusiller, sur la route de Brissac, 60 déserteurs, et firent démonter la guillotine au premier coup de canon, et partirent de suite, avec les prisonniers pour Doué, et qu'ils en firent fusiller autant sur la route de Brissac. Après le siège d'Angers et la déroute du Mans, on amena pour la première fois, un soir, cent prisonniers qui furent fusillés le lendemain, à 4 heures du matin, sur la prairie de Sainte-James, ... que passant dessus le Pont-de-Cé pour aller à la municipalité, il aperçut une quantité de cadavres, une partie dans l'eau, et l'autre amoncelée sur le bord de l'eau ... qu'il fut obligé de faire jeter ces hommes ... que cette fusillade continua tous les jours jusqu'au nombre d'environ 1.500, qui furent fusillés de la même manière ... qu'un jour étant à faire décharger des farines pour la manutention ... il a trouvé Pequel, chirurgien au 4e bataillon des Ardennes, qui avait dépouillé un nombre de cadavres, dont il avait les peaux dans une poche."

Gaslin, officier municipal, même commune, déclare :

"Que la commission militaire, avant le siège, fit fusiller environ 400 individus de tout âge ... Après le siège, 1.500 au moins furent fusillés près de Sainte-James ... que la troupe taillait ces malheureux par morceaux ; que ce spectacle était déchirant ..."

Essai sur la Terreur en Anjou
par M. Camille Bourcier
Président à la Cour Impériale d'Angers
Deuxième édition
Angers - E. Barassé - Imprimeur-Libraire-Editeur
1870

TANNERIE DE PEAUX HUMAINES
PORTEURS DE CULOTTES ET DE SOULIERS DE CUIR HUMAIN

Dans les Mémoires de la Société Nationale d'Agriculture, Sciences et Arts, d'Angers, 1902, au supplément intitulé : Histoire des Ponts-de-Cé, par l'abbé Bretandeau, ch. hon. et curé de Saint-Aubin des Ponts-de-Cé, pp; 147 et 148, on lit ceci :

"A Paris, la férocité républicaine avait contraint à boire du sang humain, chaud et fumant, pour sauver son père, une jeune fille dont la piété filiale accomplit cet effort héroïque et d'ailleurs inutile ; à Caen une mégère dévora sanglant et palpitant le coeur d'un officier assassiné sur place : aux Ponts-de-Cé, suivant l'expression de la Société populaire d'Angers, des cannibales poussèrent la barbarie jusqu'à choisir parmi ces malheureux, trente-deux des mieux constitués qui furent écorchés et dont les peaux ont été tannées. L'auteur de cette monstruosité était un officier de santé, chirurgien major du 4e bataillon des Ardennes, nommé Péquel. Il écorchait lui-même sur le bord de la Loire, les cadavres à chair vive gisaient en cet état sur la grève du rivage. Ils étaient écorchés à mi-corps. On coupait la peau au-dessus de la ceinture, puis le long de chacune des cuisses jusqu'à la cheville des pieds, de manière qu'après son enlèvement le pantalon se trouvait en partie formé ; il ne restait plus qu'à tanner et à coudre.
Péquel envoya les peaux chez les tanneurs des Ponts-de-Cé. Sur le refus de Lemonnier, elles furent tannées chez Langlois, non par lui ni par ses ouvriers, mais par les soldats et portées à Angers chez Prud'homme, manchonnier, où l'on fit des pantalons à l'usage des patriotes. Des hommes se paraient de ces horribles vêtements, et l'on a vu des généraux, Beysser et Moulin entre autres, ne pas craindre de se revêtir de pareilles dépouilles."

L'auteur de ces notes, M. l'abbé Bretandeau dit qu'il a longtemps connu dans son pays la fille du seul Pataud qui l'entachât ; elle portait dans son enfance des souliers de cuir humain, dont la beauté et la souplesse lui causaient un ravissement.

Le vicomte de Broc, dans "La France pendant la Révolution, t. 1, p. 337, raconte les faits cités plus haut et ajoute que d'autres monstres, à l'exemple de Saint-Just, s'occupèrent des moyens d'utiliser la peau des morts et de la mettre dans le commerce. Ce dernier fait est encore constant. (Camille Bourcier, Essai sur la Terreur en Anjou, 2e édit. Ch. V.)

Ne serait-il pas intéressant de rechercher si cette tannerie de peaux humaines et le monstrueux et macabre commerce qu'on essaya d'en faire, ne fût qu'une exception, localisée aux Ponts-de-Cé, ou bien, si comme l'insinue le vicomte de Broc, ce ne fût pas une mesure plus générale ?

La parole est aux érudits.

Annales Fléchoises et la Vallée du Loir
Janvier-Décembre 1914