M. l'abbé Bourigault et son confrère, M. l'abbé Moreau, vicaires de Saint-Laurent, n'avaient pas voulu s'éloigner d'un lieu auquel ils étaient attachés par des liens de zèle et de parenté. Ils se dévouèrent pour leur paroisse qui, comme tant d'autres, eut une si large et si douloureuse part aux fureurs révolutionnaires. Ils restèrent donc cachés, tantôt dans une ferme, tantôt dans une autre, où des familles profondément chrétiennes leur donnèrent avec joie l'hospitalité, parfois au péril de leur vie.

messe clandestine 3

Durant la nuit, ils s'en allaient à travers d'étroits sentiers au rendez-vous de la prière et du sacrifice, c'était d'ordinaire la chapelle paroissiale de Bourgneuf, les métairies du Groisellier, du Plessis-Raymond, du Teil, les bois du Pineau et du Mirandeau. Un mot d'ordre secret fixait d'avance l'heure et le lieu de la cérémonie nocturne. A la tombée de la nuit, dès que la brume s'épaississait, de longues processions d'hommes, de femmes, d'enfants, se déroulaient comme des ombres silencieuses à travers les chemins creux et les sentiers perdus et s'entassaient peu à peu autour de l'autel improvisé fait de quelques pierres, restes d'un calvaire démoli, d'un vieux bahut ou seulement de planches posées sur des tréteaux.
Alors le prêtre s'approchait ; il récitait le chapelet et la prière, adressait aux assistants quelques mots d'édification et d'encouragement, entendait les confessions, administrait le baptême et bénissait les mariages. Puis vers minuit, il commençait la messe. D'une voix lente, souvent étouffée par l'émotion, il annonçait l'Introït, l'Evangile, la Communion. La flamme jaunâtre des cierges de l'autel, le grèle tintement de la sonnette de l'enfant de choeur, la silhouette de l'officiant qui se dressait au dessus de l'assistance comme une apparition fantastique, le chuchotement des femmes qui murmuraient une prière, les pas des gars robustes qui montaient la garde aux alentours, le cris des oiseaux de nuit et le sifflement du vent dans les grands arbres, tout concourait à produire dans l'âme des assistants des émotions surnaturelles. Enfin le prêtre se tourne une dernière fois, sa main se lève pour donner une solennelle bénédiction ; les fronts s'inclinent avec respect, chacun se signe et se retire, fortifié pour les peines et les angoisses de la journée. Quelle scène ! Pour la comprendre dans son imposante grandeur et en retrouver le modèle il faudrait remonter aux âges héroïques de l'Eglise et assister dans les catacombes aux assemblées des premiers chrétiens.

En bons catholiques et en bons Vendéens, les habitants de Saint-Laurent-de-la-Plaine faisaient parfois de longues et pénibles courses pour assister aux cérémonies religieuses. Le dimanche 20 novembre 1791, ils arrivaient en procession à Chanzeaux, dès 9 heures du matin, et assistaient à la grand'messe dans le choeur avec des cierges allumés. Une autre fois, plusieurs femmes, entre autres Marie Binier, femme Toussaint Brevet, de la Philippière, s'en vont par une nuit d'hiver assister à la messe dans l'église de Neuvy où elles arrivent à 3 heures du matin.

M. Moreau demeura caché à Saint-Laurent environ 15 mois. Après le soulèvement général des Vendéens en mars 1793, il quitta la paroisse et évangélisa par intervalles Botz, Saint-Quentin-en-Mauges et la Chapelle-Aubry. Le 18 octobre, il passa la Loire à Saint-Florent-le-Vieil ; après la désastreuse campagne de Normandie, M. Moreau essaya de repasser la Loire à Ancenis, vers le 15 décembre, mais n'ayant pu y réussir il se cacha dans le Craonnais, menant une vie misérable, réduit à mendier son pain et à coucher dans les champs.
Il fut arrêté au mois d'avril 1794 dans une ferme de la paroisse de Combrée nommée Le Gâs où il était caché dans un chaumier en compagnie de M. Humeau, vicaire d'Andrezé, son compatriote, et d'un autre compagnon.
Le samedi 12 avril, il comparut devant l'agent du district national de Segré, le citoyen Chollet, assisté du secrétaire Vallin, qui lui fit subir un interrogatoire :
D. - A lui demandé ses nom, âge, qualité et demeure ?
R. - A dit s'appeler Joseph-René-Jacques-Henri Moreau, prêtre, vicaire à Saint-Laurent-de-la-Plaine, être âgé de 30 ans, et demeurer ci-devant à Saint-Laurent.
D. - A lui demandé s'il a prêté le serment requis par la loi ?
R. - A dit que non.
D. - A lui demandé depuis quel temps il a cessé ses fonctions de vicaire ?
R. - A dit qu'il les a cessées depuis environ deux ans et demi.
D. - A lui demandé si, ayant cessé ses fonctions de vicaire, il a continué à dire la messe dans la commune de Saint-Laurent et s'il a continué d'y résider ?
R. - A dit qu'il est resté dans cette commune environ 15 mois après avoir cessé ses fonctions, pendant lequel temps il a quelquefois dit la messe.
D. - A lui demandé quelle commune il a habité pendant les 15 autres mois qui ont suivi ?
R. - A dit qu'il a habité les communes de Botz, la Chapelle-Aubry et Saint-Quentin ; qu'il a passé ensuite quelque temps dans la commune de Saint-Laurent-de-la-Plaine, jusque vers le mois d'octobre 1793 ; que pendant ce temps, il a peu fréquenté l'armée des rebelles qui occupaient alors le pays ; qu'il a passé la Loire avec l'armée des rebelles ; qu'il l'a suivie dans différents lieux qu'elle a parcourus ; qu'après la déroute du Mans, il se présenta à Ancenis pour tenter le passage de la Loire mais que n'ayant pu l'effectuer, il se retira dans les terres vers le 15 décembre 1793.
D. - A lui demandé quelles communes il a habité depuis ce temps, et de quelle manière il a vécu ?
R. - A dit qu'il a toujours été errant, qu'il ignore le nom des communes qu'il a parcourues, et que, pour exister, il recevait du pain, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre.
D. - A lui demandé depuis combien de temps il habite la commune de Combrée ?
R. - A dit qu'il y est arrivé cette nuit avec un particulier, qui a été arrêté avec lui à un lieu qu'il croit s'appeler le Gâs, et qu'il était caché dans un chaumier.
D. - A lui demandé quel était le troisième particulier caché avec lui, qui a été tué en voulant s'enfuir ?
R. - A dit qu'il s'appelait Humeau, ancien vicaire de la commune d'Andrezé ; qu'il était caché dans le chaumier avant que lui, Moreau, et son compagnon y fussent arrivés.
D. - A lui demandé où il a couché l'avant-dernière nuit et les nuits précédentes ?
R. - A dit qu'il a couché dans les champs, et que sa compagnie n'a pas excédé le nombre de deux à trois.
D. - A lui demandé combien il croit qu'il peut encore exister de rebelles dans la commune de Combrée et autres voisins ?
R. - A dit qu'il l'ignore.
D. - A lui demandé s'il n'était pas du nombre de ceux qui formaient les rassemblements qui se sont montrés dans les forêts de Combrée, Chanveau et autres ?
R. - A dit que non.
D. - A lui observé qu'il ne dit pas la vérité, et qu'il était à la tête de ces rassemblements, que lui et Humeau les ont dirigés dans leurs différentes marches ?
R. - A dit que non.
D. - A lui demandé si, dans les différentes communes où il a séjourné, il n'a pas rencontré des prêtres, ses anciens confrères ?
R. - A dit qu'il en a vu un qui partait pour Château-Gontier, qui était de la Jumellière, professeur de rhétorique à Beaupréau.
D. - A lui demandé si, dans les différentes communes où il habitait, il n'y disait pas la messe ?
R. - A dit qu'il l'a célébrée trois ou quatre fois, et que depuis six semaines, il ne l'a pas dite.
D. - A lui demandé dans quelles communes il a dit la messe, et combien de personnes y assistaient ?
R. - A répondu qu'il a dit la messe dans la commune de Nyoiseau ; les quatre fois dont il parle, dans quatre endroits différents ; qu'il n'y avait que les habitants de ces endroits à assister à sa messe.
D. - A lui demandé s'il n'a pas rempli d'autres fonctions ?
R. - A dit que non.
D. - A lui demandé si un calice d'étain, une boîte remplie de pain d'autel, ainsi que plusieurs chansons sur les évènements de la guerre des rebelles, lui appartenaient ?
R. - A dit que les différents objets appartenaient à M. Humeau.
D. - A lui demandé comment s'appelaient les fermes où il a dit la messe ?
R. - A répondu qu'il n'en sait rien, qu'il était conduit dans ces fermes par des particuliers dont il ignorait le nom.
D. - A lui demandé si une petite boîte, ayant sur le couvercle une croix, lui appartient, et quel usage il en faisait ?
R. - A dit que cette boîte est bien à lui, qu'elle était destinée pour les saintes huiles, mais qu'il ne s'en est jamais servi.
D. - A lui demandé depuis quel temps il est avec le particulier qui a été arrêté avec lui, de quelle commune il est et comment il s'appelle ?
R. - A dit que depuis un mois il a été quelquefois avec lui, qu'il ne le connaît que sous le nom de François, qu'il est de Combrée.
D. - A lui demandé si l'arme qui a été trouvée dans leur repaire, était à lui ainsi que les cartouches ?
R. - A dit que non ; que le fusil a été, par lui et son compagnon de voyage, trouvé dans leur retraite, qu'il n'a aucune connaissances des cartouches.
Et est tout ce qu'il a déclaré.

Le Lundi Saint, 14 avril, M. Moreau qui avait été conduit dans les prisons d'Angers, comparut devant le Comité révolutionnaire de cette ville, siégeant à l'évêché. On se borne à lui demander où il a été arrêté et s'il est insermenté, puis le Comité envoie ce second interrogatoire à la Commission militaire.
C'est le Jeudi Saint qu'il est appelé devant cette dernière qui siégeait aux Jacobins, actuellement la Gendarmerie nationale. On lui fit subir un long interrogatoire sur les faits miraculeux de la Chapelle de Notre-Dame-de-Charité. On lui fit un crime d'avoir organisé des pèlerinages à ce sanctuaire et on taxa sa conduite de fanatisme et de révolte. Voici le troisième interrogatoire que subit en séance publique M. Moreau devant ce tribunal de sang. Il met en relief d'un côté, la dureté, les insultantes et grossières moqueries du juge, de l'autre la résignation et la douce ironie de la jeune victime :
D. - Ses noms, âge, état et demeure ?
R. - S'appeler Joseph-René-Jacques-Henri Moreau, 30 ans, natif de Saint-Laurent-de-la-Plaine.
D. - Son domicile ?
R. - Qu'il n'en avait pas depuis longtemps, parcourant toutes les campagnes.
D. - Son état ?
R. - Etre prêtre, ci-devant vicaire à Saint-Laurent-de-la-Plaine.
D. - S'il a prêté son serment ?
R. - Que l'Assemblée ayant laissé la liberté des opinions, il ne l'a pas prêté, parce que ce n'était pas la sienne.
D. - A combien de distance de Saint-Laurent est le fameux chêne qu'il connaît si bien ?
R. - A un quart de lieue, mais il n'existe plus.
D. - A lui observé qu'il vient de dire que l'Assemblée avait laissé la liberté des opinions, mais que l'Assemblée aussi avait ordonné la déportation de ceux qui avaient refusé le serment, et que lui devait y obéir ?
R. - Que cela est vrai, mais qu'il n'y a pas obéi.
D. - Pourquoi il n'a pas obéi à cette loi ?
R. - Que c'était son dessein en restant dans ce pays.
D. - Quel était son dessein en restant dans ce pays ?
R. - Que son but était de rester dans sa famille.
D. - Si effectivement il est resté tranquille, puisque c'était son but ?
R. - Que oui, qu'il est resté 14 mois dans une maison.
D. - Combien il s'est fait de processions au fameux chêne en sa présence ?
R. - Qu'il n'en a jamais vu, qu'il disait seulement la messe à la chapelle, lorsqu'elle existait.
D. - A lui observé qu'il en impose, en disant qu'il n'a jamais assisté à ces processions, puisque c'est lui et d'autres de sa clique qui se cachaient dans l'arbre pour faire mouver une ci-devant bonne Vierge ?
R. - Qu'il n'y a jamais été ni de jour ni de nuit, qu'en outre il  n'aurait pu se mettre dans le chêne parce que le chêne n'était pas assez gros.
D. - A lui observé qu'il y a été sous un déguisement afin de ne pas être reconnu.
R. - Qu'il n'y a jamais été sous aucun déguisement.
D. - S'il n'a jamais été avec un autre prêtre déguisé en f... ?
R. - Que non, qu'il n'en a jamais vu sous ce déguisement.
D. - A lui observé que quoiqu'il ait dit qu'il voulait être vrai, il en impose à tout moment, puisque plusieurs témoins déposent l'avoir vu sous ce déguisement ?
R. - Que cela est faux.
D. - S'il ajoutait foi aux prétendus miracles que faisait cette ci-devant bonne Vierge ?
R. - Qu'il n'est pas assez instruit sur ce fait, n'en ayant pas vu par lui-même, n'ayant jamais voulu aller au chêne pour s'en convaincre.
D. - Quelle était sa mission dans la Vendée ?
R. - Qu'elle était de se tenir tranquille, se retirant du pays à mesure que l'insurrection y éclatait.
D. - A lui observé que tout raffiné menteur qu'il veut paraître, son mensonge éclate à tout moment, puisqu'après avoir dit qu'il passa 14 mois dans le même endroit il vient de dire le contraire ?
R. - Qu'ayant été déplacé il y a deux ans, il est resté jusqu'au mois de mars 1793 dans sa paroisse, ce qui fait plus de 14 mois.
D. - Par quel moyen la contre-révolution s'est opérée ?
R. - Qu'il n'en sait rien.
D. - Combien de messes contre-révolutionnaires il a dites pendant le temps qu'il resta caché ?
R. - Qu'il n'en sait rien, la disant rarement.
D. - A lui observé que puisqu'il en disait peu, il devait les vendre fort cher.
R. - Qu'il n'en vendait pas.
D. - Combien il a béni de chapelets, de sacrés-coeurs, et combien il vendait ses bénédictions ?
R. - Qu'il n'a béni que des sacrés-coeurs, et gratis.
D. - A lui observé qu'il devient de plus en plus un impudent menteur, qu'après avoir dit qu'il n'aiguisait pas les poignards de la Vendée, il résulte de son dernier aveu qu'il a béni les sacrés-coeurs qui étaient les vrais poignards dont se servaient les prêtres ?
R. - Qu'il croyait qu'on lui parlait de poignards ordinaires.
D. - Si la petite bonne Vierge du chêne avait une couronne sur la tête ?
R. - Qu'il n'en sait rien.
D. - Combien de messes ou de saluts il a célébrés pour la stabilité du trône d'un prétendu Louis XVII ?
R. - Qu'il n'en sait rien.
D. - S'il tenait ses pouvoirs du fameux scélérat d'évêque d'Agra ?
R. - Qu'il n'avait pas de pouvoirs de lui ; qu'il tenait les siens de Mgr de Lorry.
D. - Combien de miracles la bonne Vierge du chêne a opérés ?
R. - Qu'il n'en sait rien, ne les ayant ni vus ni comptés ; que néanmoins il est possible qu'elle en ait fait.
D. - A lui demandé si, puisqu'il n'a pas vu les miracles de la bonne Vierge, il a vu le fameux miracle de la résurrection des brigands ?
R. - Que non ; que ceux qui ont été tués n'ont pas voulu ressusciter, crainte qu'il ne leur en arrive encore autant.
D. - Combien il a baisé de fois en réalité la mule de cet a... m... qu'on appelle Pape ?
R. - Qu'il y avait trop loin pour entreprendre ce voyage.
D. - A lui observé qu'il est si entreprenant qu'il a dit à quelqu'un qu'avant peu il y aurait une nouvelle Saint Barthélémy .
R. - Qu'il n'a jamais parlé de cela.
D. - quel était son costume parmi les brigands sujets de Louis XVII ?
R. - Qu'il s'habillait tantôt d'une manière, tantôt d'une autre.
D. - Pourquoi il changeait si souvent de costume ?
R. - Qu'il changeait selon les saisons.
D. - A combien de combats il s'est trouvé avec les brigands ?
R. - Qu'il n'en sait rien au juste, mais peut-être vingt fois.
D. - A lui observé qu'on reconnaît facilement qu'il professe toujours son ancien état, c'est-à-dire imposteur, car après avoir dit qu'il restait tranquille il s'ensuit pourtant que par ses réponses il a été à 20 combats ?
R. - Qu'il était tranquille dans les intervalles.
D. - A lui représenté que sans doute il portait à son chapeau un sacré-coeur, un chapelet ou un Christ en place de cocarde ?
R. - Que non, qu'il n'a porté qu'une cocarde blanche pendant quelques jours.
D. - Combien de fois les boulets de la République ont renversé les autels où il disait la messe ?
R. - Qu'ils ne les ont jamais renversés ;
D. - Combien de fois il a harangué les brigands avant le combat ou en les confessant ?
R. - Jamais et qu'il confessait rarement.
D. - A lui demandé si au confessionnal il ne promettait pas le ciel à ceux qui mouraient pour soutenir leur religion ?
R. - Que c'est le secret, qu'il n'a rien à répondre à cela.
D. - S'il a vu Bernier, curé de Saint-Laud ?
R. - Qu'il l'a vu, il y a six mois, mais qu'il ne sait ce qu'il est devenu depuis.
D. - Quel emploi avait Bernier dans les brigands ?
R. - Qu'il n'en sait rien, n'ayant jamais été avec lui.
D. - Comment il a regardé la Constitution républicaine ?
R. - Qu'il ne la connaît pas, ne l'ayant pas lue.
D. - Comment il a regardé l'extinction des prêtres réfractaires ?
R. - Qu'il ne le savait pas.
D. - S'il sait où est Stofflet et Charette ?
R. - Qu'il n'en sait rien.
Lecture à lui faite, a dit que ses réponses contiennent vérité et a signé :
MOREAU.
RUFFEY, secrétaire.

Immédiatement après cet interrogatoire, Antoine Félix, président, François Laporte, Jacques Hudoux, Marie Obrumier, Gabriel Gouppil fils, tous membres de la Commission miliraire, (Ruffey secrétaire) d'une voix unanime condamnent à mort M. Moreau par le jugement suivant, qui fut imprimé chez Jahyer et Geslin, rue Milton, à Angers. Bien plus, ils firent afficher publiquement dans toute la ville les considérants de ce jugement conçu dans les termes les plus injurieux et les plus grossiers contre la Vierge immaculée et son dévôt serviteur ("Tu es un fanatique, crièrent les juges de M. Moreau après son interrogatoire. C'est toi qui as excité la superstition des peuples en les encourageant à prier devant un chêne ; tu es un imposteur. - Je ne suis ni un imposteur ni un fanatique, répondit le serviteur de Dieu avec calme ; si vous étiez dignes d'entendre les choses divines, je vous dirais que la Sainte Vierge, mère de Dieu, peut se manifester aux hommes, mais je sais que vous ne croyez pas aux miracles." [Dom Chamard, tome III, pages 613-615]).

Sur les questions de savoir si Joseph Moreau, natif de Saint-Laurent-de-la-Plaine, prêtre non assermenté, ci-devant vicaire de la même commune, est coupable :
1° D'avoir eu des intelligences et correspondances intimes avec les brigands de la Vendée ;
2° D'avoir enfreint la loi relative à la déportation des prêtres non assermentés ;
3° D'avoir, après cette infraction à la loi, été l'un des premiers moteurs du rassemblement contre-révolutionnaire des bandits qui se sont soulevés dans le département de la Vendée ;
4° D'avoir, pour trahir ouvertement sa patrie, allumer le flambeau de la guerre civile et donner plus d'éclat à ses projets infâmes, imaginé des cessions miraculeuses, au nom d'une soi disant Sainte Vierge placée dans un chêne, près Saint-Laurent-de-la-Plaine, qu'il faisait mouvoir à volonté en la métamorphosant de toutes les manières et selon les circonstances du soi-disant miracle qu'il voulait opérer en son nom ;
5° D'avoir, par cette invention criminelle et contre-révolutionnaire, privé la République d'une quantité prodigieuse de citoyens et de citoyennes, qui en abjurant la raison, n'écoutant que leurs faiblesses morales, et ses discours séduisants, accouraient en foule à ces processions, sous l'étendard sanglant du fanatisme, de la guerre civile et de la tyrannie ;
6° Enfin d'avoir provoqué au massacre des patriotes, à la proclamation de la guerre civile, à la destruction de l'égalité, de la liberté, et conspiré contre la souveraineté du peuple français ;
Considérant qu'il est prouvé qu'il a enfreint la loi relative à la déportation des prêtres non assermentés ;
Considérant que d'après cette infraction à la loi, il a fait partie du rassemblement des rebelles et s'est trouvé à tous les combats avec eux contre les armées de la République, ayant une cocarde blanche à son chapeau ;
Considérant encore qu'il est prouvé qu'il est un des principaux moteurs et instigateurs de la guerre civile qui a éclaté dans la Vendée et dans plusieurs autres départements de la République ;
Considérant enfin que par l'ensemble de tous ces délits, il est prouvé impérieusement qu'il a provoqué au massacre des patriotes, à la destruction de la liberté et de l'égalité, au rétablissement de la royauté et à l'anéantissement de la République française ;
La Commission militaire le déclare atteint et convaincu de conspiration envers la sûreté et la souveraineté du peuple français.
Et en exécution de la loi du 9 avril 1793, article premier, portant : La Convention nationale met au nombre des tentatives contre-révolutionnaires la provocation au rétablissement de la royauté ; ...
La Commission militaire condamne Joseph Moreau, natif de Saint-Laurent-de-la-Plaine, prêtre non assermenté, ci-devant vicaire de la même commune, à la peine de mort.
Et sera le présent jugement exécuté dans les 24 heures.
Et enfin en exécution de la loi du 19 mars 1793, (art. 7) ; La peine de mort prononcée dans les cas déterminés par la loi, emportera la confiscation des biens, et il sera pourvu sur les biens confisqués à la subsistance des pères, mères, femmes et enfants qui n'auraient pas d'ailleurs des biens suffisants pour leur nourriture et entretien ; on prélèvera en outre sur le produit desdits biens le montant des indemnités dues à ceux qui auront souffert de l'effet des révoltes, la Commission militaire déclare les biens dudit Moreau acquis et confisqués au profit de la République.

M. l'abbé Moreau fut guillotiné le lendemain, sur la place du Ralliement. Il monta à l'échafaud avec ce courage calme et intrépide dont il avait fait preuve toute sa vie et reçut la couronne du martyre, le jour du Vendredi Saint, jour où Jésus-Christ lui-même est mort pour notre salut, sur l'arbre de la Croix.

M. l'abbé Bourigault n'eut pas comme son confrère la gloire de mourir sur l'échafaud. Dieu, dont les desseins sont impénétrables, le réservait pour d'autres travaux et d'autres épreuves.

Le sang de milliers de victimes innocentes finit, en effet, par satisfaire la justice divine et par mériter pour la France des jours plus heureux et plus paisibles. Commencée au mois de mars 1793, la guerre de Vendée fut interrompue, deux ans après, par un traité signé entre les généraux vendéens et la Convention Nationale. Aux conférences de la Jaunaie, tenues au mois de février 1795, Charette et ses officiers demandèrent tout d'abord le libre exercice du culte catholique, et, par conséquent, une sorte d'amnistie pour leurs "bons prêtres" traités de "réfractaires" par les patriotes. Delaunay, l'un des dix représentants du peuple en mission, répondit qu nom de tous "que la liberté des cultes est décrétée par la Convention dans la déclaration des Droits de la Constitution ; que tout culte était libre en France, pourvu qu'il ne pût troubler l'ordre public ; qu'ainsi ils pourraient exercer leur culte catholique et tous autres, pourvu qu'il n'y ait aucun signe extérieur, ni cloches, ni processions ; que les ministres de tous les cultes seraient libres d'exercer leurs fonctions dans la Vendée, étant salariés par ceux qui s'en serviraient."

En présence de ces déclarations des commissaires de la Convention, la paix fut conclue à la Jaunaie, le 17 février 1795. Stofflet, de son côté, imita l'exemple de Charette, le 2 mai suivant, à Saint-Florent-le-Vieil. Charette reprit les armes le 26 juin 1795, et Stofflet, le 26 janvier suivant. Après la mort de Stofflet, fusillé à Angers, le 25 février 1796, et celle de Charette, fusillé à Nantes, le 29 mars de la même année, Hoche fit une seconde pacification, avec les différents chefs vendéens et chouans (avril, mai et juin 1796) ; la nouvelle pacification accordait, elle aussi, la liberté des cultes et le calme fut assuré jusqu'au coup d'Etat du 18 fructidor (4 septembre 1797). Comme on le voit, les Vendéens malgré leurs défaites glorieuses avaient obtenu un avantage précieux ; ils étaient arrivés à se faire craindre, et, de fait, le Gouvernement comptait avec eux.
Pendant cette période de 1795 à 1797, la situation religieuse de la Vendée angevine fut relativement prospère. Les prêtres fidèles, sortis de leurs cachettes ou revenus de l'exil, rouvrirent les églises non aliénées et non occupées par les prêtres constitutionnels et relevèrent les autels.

saint laurent de la plaine


A Saint-Laurent-de-la-Plaine, les baptêmes, mariages et sépultures se faisaient publiquement, non pas à l'église entièrement détruite, mais dans une salle du presbytère transformée en chapelle. Il en était de même dans les paroisses environnantes qui avaient un curé ou un vicaire. Un billet signé de M. Trotereau, vicaire de Saint-Quentin, et envoyé à M. Bourigault, le 23 novembre 1795, atteste que les bans de mariage des nommés Jacques Parent et Renée Rousse ont été canoniquement publiés dans l'église de Saint-Quentin. Un autre de M. Rivereau, vicaire de Sainte-Christine, du mois de février 1797, de M. Syreul, curé de Chaudefonds et de la Barbottière," du 2 juillet de la même année, montre en effet qu'une certaine liberté était laissée au culte.
Les habitants de Saint-Laurent prirent d'eux-mêmes l'initiative de réorganiser leur paroisse et nommèrent six commissaires pour la reconstruction de l'église. C'étaient Louis Blouin, métayer à la Grande-Rogerie, Jean Galard, meunier à Frossanger, Mathurin Sécher, métayer à la Brunetière, René Davy, métayer à la Lansonnière, Jean Delaunay, maréchal taillandier, et René Secher, métayer à la Chênebaudière.

Les travaux furent mis en adjudication (Archives de la fabrique) le 1er mai 1797 et donnés à M. Joseph Mangin, charpentier à la Jumellière, pour la somme de 1315 livres. Ledit Mangin s'engagea à raser les murs, dresser les pignons et à placer la charpente pour les fêtes de saint-Mathieu et de Saint-Maurice, (21 et 22 septembre 1797). La tranquillité relative dont jouissaient les catholiques fut de courte durée. Le coup d'Etat du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) fut une épreuve très cruelle et une revanche de l'impiété révolutionnaire. En un jour les catholiques perdirent presque tout ce qu'ils avaient reconquis si péniblement depuis deux ans.

Un nouveau serment de haine à la royauté et à l'anarchie fut exigé de tous les prêtres qui voudraient exercer le culte ; les décrets de déportation furent mis de nouveau en vigueur contre ceux qui n'obéiraient pas. Mais ces tracasseries mesquines, de ces espionnages odieux, de ces persécutions déguisées sous un air de légalité, de ces incertitudes du lendemain, de ces dissensions intestines qui font le caractère propre de cette époque.

M. l'abbé Bourigault fut de nouveau obligé de se cacher. Au mois de juillet 1798, il fut dénoncé et emprisonné à la Rossignolerie, à Angers.
Les habitants de Saint-Laurent-de-la-Plaine n'oublièrent pas le prêtre qui s'était dévoué tout entier pour eux, souvent même au péril de la vie. Beaucoup allaient le visiter dans sa prison et c'était une douce consolation pour M. Bourigault que l'attachement et la reconnaissance de ses paroissiens. De temps en temps, on lui envoyait de l'argent pour subvenir à son entretien et adoucir les rigueurs de la captivité. Des ordres étant venus d'appliquer la loi avec plus de sévérité, M. Bourigault fut déporté à l'île de Ré. (Il y arriva, le 5 novembre 1798)
En 1801, les habitants de Saint-Laurent-de-la-Plaine adressèrent une pétition au préfet de Maine-et-Loire en faveur de leur ancien vicaire encore détenu. Le 2 décembre le citoyen Montault écrivait à son collègue de la Charente-Inférieure pour le prier de donner un passeport à M. Bourigault. Ce n'est que le 7 mai 1802 que ce dernier fut libéré. Le 10 décembre, Mgr l'Evêque d'Angers le nomma à la cure de Champtocé qu'il ne tarda pas à quitter pour aller exercer les fonctions de professeur au collège de Château-Gontier, dont M. Bazile Horeau, son parent, était redevenu principal. Au mois de janvier 1816, il devint aumônier des Ursulines de Château-Gontier. Nommé chanoine honoraire du Mans par Mgr de la Myre, en 1820, il mourut le 20 octobre 1837, âgé de 76 ans.


NOTICE HISTORIQUE SUR
SAINT-LAURENT DE LA PLAINE
PAR L'ABBÉ A. GUINHUT
Ancien vicaire de la paroisse
J. Siraudeau, Editeur, Angers
1909