BAGNOLES-DE-L'ORNE

Roc au chienLa partie la plus pittoresque du département de l'Orne est, peut-être, cette contrée montagneuse, qui s'étend au nord du bassin de la Mayenne. Les cours d'eaux torrentueux, qui descendent des sommets de l'ancien "désert" normand, traversent au sortir de la région forestière, des gorges d'un aspect sauvage, tout emplies d'éboulis de rochers. Dans l'un de ces ravins, où coule la Vée, entre le Roc-au-Chien, demi-écroulé, et les aiguilles jumelles du Saut-du-Capucin, jaillit la source thermale de Bagnoles. Autour de "cette merveilleuse fontaine de Baignoles", comme l'on disait au siècle dernier, s'est formé le principal établissement de bains de l'Ouest de la France.

Bagnoles possède des légendes et une histoire ; avant de dire l'histoire, voyons les légendes.

Deux seulement sont nées des traditions du pays et méritent de ne pas être confondues avec celles inventées, au cours de ce siècle, par les chroniqueurs et les faiseurs de prospectus : celle du cheval poussif, celle du Saut-du-Capucin.

Nous transcrirons, comme il convient de le faire, quand il s'agit de légendes, le texte le plus ancien nous parlant du cheval fourbu.
"Il y a près de deux siècles, suivant la tradition populaire, - écrit Hélie de Cerny, dans le "Traité des eaux minérales de Baignoles", - que cette fontaine fut découverte par les habitants de ces quartiers, naturellement attaquez d'une galle affreuse, qui ressemble assés à la lèpre, et par un cheval poussif, outré et hors d'état de servir, abandonné dans les forests. Les peuples qui, les premiers, se baignèrent dans cette fontaine, accablez de ces galles affreuses, devinrent sains et propres, comme s'ils venaient de sortir du ventre de leur mère, et le cheval poussif, après avoir bu de l'eau de cette fontaine, se guérit si parfaitement qu'il fit l'admiration de ceux qui l'avaient vu hors d'état de servir."
Une variante de la légende dit que le cheval buveur d'eau abandonné par son maître, qui se rendait de Mayenne à la Guilbray de Falaise, fut retrouvé et repris par lui, au voyage de l'an suivant. Mais ne faut-il pas, dans une légende bas-normande, parler quelque peu de la célèbre Guilbray ?

Ce n'est qu'en ce siècle que nous trouvons dans les livres le récit du saut prodigieux du capucin. "Les deux aiguilles du capucin sont distantes l'une de l'autre d'environ trois mètres au moins. Un capucin vint établir près de là un hermitage. La vieillesse et la maladie l'avaient presque totalement privé de l'usage de ses jambes. S'étant aperçu de l'heureuse influence de la source sur sa constitution, il fit voeu, s'il guérissait, de sauter d'une aiguille à l'autre, ce qu'il effectua devant une foule nombreuse et à la satisfaction générale des spectateurs." Pour avoir été tardivement fixée, la légende du capucin n'en est pas moins une tradition populaire, répandue dans la contrée avoisinant Bagnoles depuis de longues années. Peut-être est-elle basée sur une cure véritable, fort remarquée à la fin du dernier siècle ? Odolant Desnos, le très sérieux auteur des Mémoires historique sur la ville d'Alençon, attesta, dans une pièce, que le docteur Ledemé a eue entre les mains, qu'"un pauvre capucin du monastère d'Alençon, traîné dans une charrette de son couvent à Bagnoles, y arriva absolument perclus de tous ses membres et qu'il y retrouva si bien la santé et les jambes qu'il y disait encore la messe à la chapelle de l'établissement, gaillard et dispos comme à vingt ans". Le capucin, en un instant de gaillardise, se dit, peut-être, disposé à sauter d'une roche à l'autre ; cela fit rire, sans doute, et la légende se forma.

Presque toutes les notices ayant Bagnoles pour objet contiennent quelques lignes consacrées à l'étymologie de ce nom, dont l'orthographe, d'ailleurs, a maintes fois varié. Ces remarques n'ont, jusqu'à présent, rien fourni de bien utile pour l'histoire de l'établissement thermal, près duquel l'on a jamais rencontré de vestiges permettant de croire à l'existence, à Bagnoles, d'une station romaine.

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Il n'est pas aisé d'assigner une date à la découverte de la source de Bagnoles et de dire à quelle époque ses vertus curatives ont été reconnues et employées par les habitants du pays. Mais, à partir du XVIIe siècle, nous pourrons suivre, sans difficultés, les destinées de l'établissement normand. Remarquons toutefois, que Roch Le Baillif, originaire de Falaise, premier médecin du roi Henri IV et surintendant des eaux minérales, ne dit pas un mot de Bagnoles, quoique ayant parlé dans son Demosterion, des eaux de la province de Bretagne "où se trouvaient bains curans la lèpre, podagre, hydropisie, paralisie, ulcères et autres maladies". Et pourtant, pour se rendre de Falaise à Rennes, où il publia son livre, le surintendant des eaux n'eût-il pas dû prendre le chemin passant par Bagnoles, aussi bien que le maître du cheval poussif ? Dans les "Observations sur les eaux minérales de plusieurs provinces de France", le docteur Du Clos, en 1675, ne parle pas davantage de Bagnoles, silence inexplicable et, cette fois, bien injuste, car, à l'époque où il écrivit son volume d'observations, Bagnoles était depuis longtemps connu et fréquenté.

Mais ce n'est qu'au début du XVIIe siècle qu'il est possible d'étudier historiquement les origines de Bagnoles. Nous rencontrons, dans le premier document relatif au passé de la station thermale, le nom de la maison de Frotté qui possède encore aujourd'hui, aux environs de Bagnoles, la terre de Couterne. Jehan de Frotté, secrétaire de Marguerite d'Angoulême, soeur de François Ier, duchesse d'Alençon et reine de Navarre, avait, le 15 septembre 1542, acquis de Guy d'Aligné, seigneur de la Rochelle, la seigneurie de Couterne. Il avait fait construire le château, que nous voyons encore actuellement, au centre de ce nouveau domaine, "dont faisaient partie les buissons et bruyères de la Gastinière."
Son petit-fils, Gabriel de Frotté, ayant hérité de ces bruyères et ayant dû, à la suite d'une ordonnance de l'intendant d'Alençon, Favier du Boulay, ouvrir un fossé entre ses propriétés et le domaine royal, avait, par une sorte d'usurpation, détaché de la forêt de la Ferté-Macé "une lisière de bois taillis et une grande place vague de bruyères et de rochers, où était située la fontaine de Bagnoles". Les pièces relatives à la contestation de territoire entre le seigneur de Couterne et le domaine sont les premiers documents officiels contenant une mention de la fontaine minérale. Le grand maître des eaux et forêts de Normandie, Pierre Barton de Montbas, rendit, le 26 septembre 1644, une sentence défavorable à Gabriel de Frotté. Bernard-Hector de Marle, commissaire général de la réformation des eaux et forêts, confirma cette sentence, le 31 avril 1668. Il déclara que les bois et bruyères dont il s'agissait, ainsi que l'emplacement des bains de Bagnoles, contenant 86 arpents et demi, étaient réunis au domaine royal et il ordonna qu'ils seraient affermés au profit du roi. Cette ordonnance ne devait pas être exécutée de suite.

Le Bagnoles primitif de cette époque est assez curieux à restituer. Pour abriter la fontaine, "il n'y avait qu'une loge sur quatre fourches, sur laquel on jetait quelques bruyères et pailles pour lui servir de couverture. Ceux qui y venaient prendre les eaux, et même les plus grands seigneurs, allaient loger dans les villages voisins de ladite fontaine, qui sont Couterne et Tessé. Tout y abondait pour lors, les paysans voisins y apportaient de toutes part des viandes et autres vivres, et l'argent qu'ils retiraient de leurs denrées les mettait en état de payer leurs tailles, leurs maîtres, et de faire subsister leurs familles ; et les bains s'y prenaient sans aucune dépense". L'on rencontrait au lieu des Roches, sur la rive droite de la Vée, entre la source et la forge de Bagnoles, deux masures à la couverture de paille, cabaret plutôt qu'auberge, tenu par Marin Gérard, à qui M. de Frotté avait baillé à cens deux arpents de terre. Puis l'on arrivait à de misérables cabanes et aux bâtiments de la forge, abandonnée depuis plusieurs années. C'est là que logeait celui que nous nommerions aujourd'hui le médecin et le directeur des eaux, maître Pierre Guy, apothicaire à Alençon, à qui, le 4 janvier 1651, les trésoriers de France en la généralité d'Alençon avaient "baillé à cens deux arpents de terres vaines et vagues avec faculté d'y construire tels édifices qu'il aviserait pour la commodité et l'utilité publique". Guy, qui tenait "ladite fontaine, maisons et prés et terres en dépendant, et les deux arpents de terre", en censive du roi, était tenu de payer 75 livres de rente annuelle et deux deniers de cens aux mutations. Près la chaussée de l'étang, se trouvaient, en effet, les bâtiments d'une forge construite, en 1611, "par la prudence et l'économie du sieur de Fleury, grand-maître des eaux et forêts de France, pour faciliter la consommation des bois" des forêts d'Andaine et de la Ferté-Macé. Cette forge avait été construite sur le territoire de la vicomté de Falaise, - que la Vée séparait de la vicomté de Domfront, - appartenant alors à la grande Mademoiselle, cousine de Louis XIV. Un arrêt du Conseil d'Etat du roi avait, le 25 novembre 1679, autorisé la princesse à convertir la forge de Bagnoles en fenderie, ce qui explique que les bâtiments principaux, de cette forge étaient alors abandonnés et occupés par Pierre Guy. Du côté de la forge, habitait aussi François-René de Laloë, sieur de Saint-Pierre, médecin demeurant paroisse de Couterne, qui avait "fait bâtir un petit bâtiment ayant deux cheminées aux deux bouts, pour loger les malades qui venaient se baigner en la fontaine médicinale de Bagnoles". Mais comme, de l'autre côté de l'étang, il n'y avait que le désert et la forêt, et que la seule route, pour arriver à la source, venait de Couterne, l'on descendait le plus souvent, à Bagnoles, dans une maison située à l'entrée de la vallée, au coin du chemin de la chapelle de la Madelaine. Elle appartenait à "la famille des Bidart, dont les héritages n'étaient pas éloignés de la fontaine et chez eux qui voulaient prendre les bains, trouvaient tous les secours nécessaires". Cette hôtellerie des Bidart, pompeusement nommée Versailles, - les rayons du roi-soleil brillaient paraît-il, à Bagnoles comme à la cour, - fit, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, une concurrence acharnée à l'établissement thermal. De là des querelles et des procédures, entretenues et envenimées par l'obstination et l'astuce de chicaneaux bas-normands, qui ne durèrent pas moins de cinquante années.

L'exécution de l'ordonnance d'Hector de Marle mit fin, en 1691, à ce primitif état de choses et, le 2 mai, l'intendant d'Alençon, M. de Pomereu, après les proclamations requises, procéda à "l'adjudication de la fontaine des bains de Bagnoles avec les maisons, prés et terres en dépendant". Philippe Guy, garçon apothicaire d'Alençon et fils de Pierre Guy qui, appartenant à la religion réformée, avait dû quitter le royaume, s'en rendit adjudicataire. Mais il y eut une surenchère mise par Jean-Baptiste Le Geay, médecin à Alençon, et François-René de Laloë, qui restèrent définitivement propriétaires de Bagnoles. Ils s'engagèrent à payer au domaine une rente annuelle et perpétuelle de 150 livres, que nous retrouvons mentionnée dans tous les actes de vente postérieurs. Philippe Guy renonça à ses droits sur deux arpents de terre, moyennant une indemnité de 250 livres, et Marin Gérard se réserva, sa vie durant, la jouissance de la maison des Roches.

Dès le 24 décembre 1685, Antoine d'Aquin, premier médecin du roi et surintendant général des bains, eaux, fontaines minérales et médicinales de France, avait nommé Jean-Baptiste Le Geay, après s'être informé "de ses sûres suffisances, capacité et connaissance particulière des vertus et propriétés des eaux minérales de Bagnoles, conseiller médecin ordinaire de Sa Majesté et intendant desdits bains, eaux et fontaines minérales dudit Bagnoles, avec vue et inspection sur le concierge, le baigneur doucheur et autres", lesquels étaient tenus d'agir sous ses ordres. Jean-Baptiste Le Geay appartenait à une famille originaire du Maine, qui fournit à la ville d'Alençon, près de laquelle se trouvait son domaine du Chevain, plusieurs médecins distingués.

Le 30 décembre 1691, les sieurs Le Geay et Laloë, par devant Pierre Héron, notaire à Briouze, rétrocédèrent "la fieffe de la fontaine des eaux de Bagnoles" à Jean Cardel qui, lui-même, le 29 janvier 1692, la rétrocéda à Pierre Hélie, conseiller du roi, receveur des tailles à Falaise. Bagnoles devint, à la suite de ce contrat, la propriété de la famille Hélie qui, pendant plus d'un siècle, devait le posséder. Cette acquisition aurait été de la part de Pierre Hélie, d'après le docteur Ledemé, un acte de gratitude. "Cet homme - selon un texte que le docteur eut sous les yeux - était rongé de douleurs, et les bienfaits qu'il avait retirés de l'usage des bains de la fontaine de Bagnoles, le forcèrent à s'en rendre propriétaire dans l'unique et très louable dessein d'en populariser l'usage." Quels qu'aient été les motifs ayant décidé Pierre Hélie à acquérir Bagnoles, il paraît avoir compris de suite la valeur et l'importance de cette propriété nouvelle, et il est juste de le regarder comme le fondateur de l'établissement thermal. Il éleva de suite à Bagnoles les bâtiments nécessaires pour le service des bains et le logement des baigneurs. Il s'était du reste engagé, en achetant Bagnoles "à faire construire incessamment un bain particulier pour les pauvres, et deux autres bains séparés, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes". Il s'était obligé, en outre, "à ne pouvoir, sous quelque prétexte que ce fût, exiger ni recevoir aucune chose desdits pauvres pour le bain à eux destiné, et, à l'égard des autres personnes qui se serviraient des deux autres bains, de ne pouvoir rien exiger mais seulement recevoir ce qui serait volontairement offert". Cette clause fut-elle très fidèlement observée ? L'on sut au moins provoquer les volontaires offrandes, après avoir construit "plusieurs corps de logis pour loger les malades et leurs équipages." Une visite faite, le 5 octobre 1694, par Pierre-Gabriel de Villebois, trésorier de France au Bureau des finances d'Alençon, constata que le nouveau propriétaire des bains avait, en ce qui concernait les constructions à faire, rempli tous ses engagements, et qu'il y avait dépensé une somme de 15.000 livres. M. de Villebois eut de plus à constater, à la requête du maître de Bagnoles, que, depuis peu d'années, "trois corps de logis avaient été élevés au lieu nommé Versailles, joignant le fossé de la forêt d'Andaine, et cela, au préjudice du roi". Au préjudice, surtout, du propriétaire des bains, qu'irritait une concurrence commencée chez les Bidart et continuée avec succès, semble-t-il, chez les Dupont, à qui une alliance avait apporté l'auberge.

Mais aux visiteurs de ce naissant Bagnoles, éloigné de toute église paroissiale, il fallait "faciliter le moyen de satisfaire leurs devoirs religieux". Pierre Hélie, dans ce but, fit construire une chapelle et la dédia à Saint René. Le 29 juillet 1695, il dota cette chapelle de 50 livres de rente. Le plus proche parent du fondateur devait présenter à ce bénéfice, dont l'évêque du Mans avait la nomination. Les premiers chapelains de Bagnoles paraissent avoir été un curé de Jublains, Michel Leplat, et Michel Froger, curé de Couterne.

En 1694, Etienne-François Geoffroy, appelé sans doute par Pierre Hélie, vint visiter l'établissement de Bagnoles. Il possédait déjà, dans le monde médical, quoique n'étant âgé que de vingt-deux ans, une véritable notoriété. Cinq ans après, il était nommé membre de l'Académie des Sciences, et ses observations, répandues parmi les savants bien avant qu'il les publiât dans son "Tractatus de re medica", commencèrent à établir la réputation de Bagnoles. Dès cette époque, un certain nombre de baigneurs se rendaient, chaque année, à l'établissement thermal, et nous voyons, en 1698, Catherine de Monpinson, religieuse à Lassay et soeur du châtelain de Saint-Maurice, venir y faire une cure, avant de se rendre au manoir patrimonial.

Bagnoles appartint, pendant la première moitié du XVIIIe siècle, au fils de Pierre Hélie, Louis-Alphonse-Hippolyte Hélie, sieur de Cerny, lieutenant civile et criminel au bailliage de Falaise, avait été, en 1707, nommé receveur des tailles en remplacement de son père. C'était, selon la tradition, un homme intègre et de valeur, mais d'une extrême originalité. Il s'occupa activement du développement de Bagnoles et semble avoir, surtout, compris la nécessité de donner à cet établissement une notoriété dont l'on n'avait que trop négligé de s'occuper jusqu'alors. Le Journal de Trévoux avait cependant publié, en 1715, des Observations d'un docteur Tablet, originaire de Domfront ou des environs, "sur la qualité des eaux de Bagnoles en Basse-Normandie". Mais cet article, dans lequel l'auteur critiquait assez vivement le mode de balnéation employé à Bagnoles à cette époque, avait-il pu produire un heureux effet ? Il importait donc d'obtenir alors pour Bagnoles une publicité véritablement profitable. Louis Hélie de Cerny prépara, dans ce but, un livret qui parut en 1750 sous le titre de Traité des eaux minérales de Baignoles, contenant une explication méthodique sur toutes leurs vertus, leur situation, et la route pour y arriver de toutes parts. Cet opuscule avait été annoncé dans un avis de 1737 et inséré dans le Journal de Verdun. L'on y lisait que les chemins "pour arriver à Bagnoles de toutes parts" étaient en bon état et que l'on trouvait "dans ce lieu toutes les commodités de la vie."

gondonnièreLe traité, public en 1740, était suivi d'une attestation du "docteur en médecine Gondonnière, intendant des eaux minérales de Bagnoles", qui avait sans doute pris part à la rédaction du petit volume. Propriétaire et intendant furent alors malmenés dans un factum élaboré à Versailles, dans l'hôtellerie rivale de l'établissement, où les Dupont continuaient la guerre de procédures, engagée par les Bidart au XVIIe siècle. "Le sieur Gondonnière, - lisons-nous dans ce factum, - pourvu de brevet d'intendant desdits bains, n'y réside point. Il demeure en la ville de Falaise et, depuis douze à quinze ans qu'il est pourvu de ce brevet, il n'y est venu que deux fois : la première, pour prendre possession de son emploi, où il fut trois jours ; la seconde, avec un avocat de ses amis et par compagnie." Quant au sieur de Cerny, il avait, selon les Dupont, violé toutes les clauses du contrat d'acquisition, et tenu dans une indicible saleté le bain des pauvres, "où il n'entrait que la laverie des draps et excréments des autres bains". Il refusait de recevoir les indigents hors d'état de payer, et tout se conduisait à Bagnoles par une de ses servantes qui retenait jusqu'aux draps que les indigents apportaient pour se baigner. Elle rançonnait, bien entendu, les visiteurs plus aisés, réclamant de l'un jusqu'à 30 sols pour une douche, faisant payer à tous six livres au lieu de cinq, prix réglementaire, pour l'abonnement au bain ; les obligeant parfois "à consigner cette somme par avance et arrêtant au départ, si quelqu'un apportait quelque lenteur à payer, et hardes et équipages".

Tout autre est le tableau de Bagnoles de ce temps-là tracé par Hélie de Cerny, dans son élogieux traité. "L'on y trouve - affirme-t-il - tout ce que l'on peut rencontrer dans les plus fameuses auberges et dans les villes les plus policées. On trouve dans les appartements des meubles des plus propres et de bons lits. Il y a des traiteurs qui servent à tel prix que l'on souhaite, tant pour les maîtres et pour les domestiques que pour les chevaux, en sorte que les malades sont tranquilles et n'ont d'autre souci dans l'intervalle des bains que de se promener dans les allées couvertes pratiquées dans la forêt, ou de se visiter les uns les autres.

Le traité contient la curieuse nomenclature des "routes naturelles et faciles pour arriver à Bagnoles". A Paris, rue du Jour, l'on pouvait trouver un carrosse qui partait chaque semaine pour Alençon. L'on y couchait au More et le maître de l'auberge fournissait, pour se rendre à Bagnoles, toutes sortes de voitures. Il y avait, en outre, un messager qui partait tous les huit jours de l'Hôtel de Lisieux, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, pour Alençon et pour la Bretagne et qui passait à Prez-en-Pail, à deux lieues seulement de Bagnoles. Le célèbre Réaumur, à qui des amis opulents, les Jarosson, avaient légué le domaine de la Bermondière, suivit alors souvent cette route. Il se rendit maintes fois à Bagnoles, se plaisant à aller, en compagnie de son élève, le botaniste Guettard, herboriser dans les forêts d'Andaine et de la Ferté-Macé.

La source des féesMais le principal évènement de l'histoire de Bagnoles au XVIIIe siècle fut la visite faite aux bains, en 1749, par Etienne-Louis Geoffroy, le fils de l'auteur du Traité sur la matière médicale. Il fit sur les eaux diverses expériences et en consigna le résultat dans trois lettres adressées au Journal de Verdun, en juin et juillet 1751. Geoffroy fils choisit, pour faire ces expériences, le 6 septembre, "jour auquel il fit fort beau et assez chaud, surtout dans un fond entouré de roches, tel qu'est celui où sont placées les eaux de Bagnoles". La première expérience eut pour objet la température de l'eau : "Nous plongeâme notre thermomètre (un thermomètre de Réaumur) dans l'eau de la fontaine et, dans les premières minutes, il monta jusqu'à 20 degrés ; quelque temps après, l'ayant examiné, nous le trouvâmes à 21 degrés et même un peu davantage, et c'est le terme où il s'arrêta tout le reste de la journée que nous le laissâmes plongé dans l'eau." La seconde expérience, relative à la pesanteur de l'eau, fut faite à l'aide d'un pèse-liqueur gradué, plongé à Paris dans l'eau de la Seine, pour fournir un point fixe de gradation. "Dans l'eau de la Seine, ce pèse-liqueur était descendu jusqu'au sixième degré ; dans celle de Bagnoles, il ne descendit qu'entre cinq et six. Ce qui prouve que l'eau de Bagnoles est plus pesante que celle de la Seine." Les visiteurs s'étaient baignés le 6 septembre, vers les neuf heures du matin. "En entrant dans le bain, nous trouvâmes l'eau médiocrement froide, à peu près comme est l'eau de Seine dans les jours d'été les plus chauds. Mais nous n'y fûmes pas restés pendant trois ou quatre minutes que nous trouvâmes l'eau fort tempérée, et nous y restâmes trois quarts d'heure sans avoir le moindre froid." Ils goûtèrent ensuite les eaux de Bagnoles. "La dégustation ne nous fit apercevoir dans ces eaux ni odeur, ni goût désagréable ; elles sont seulement un peu fades et semblent avoir quelque chose de gras."

Les trois lettres adressées au Journal de Verdun accrurent la renommée de l'établissement de Bagnoles, où l'on rencontrait, chaque été, une société choisie, mais encore bien peu nombreuse, car dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le nombre des baigneurs varia entre 15 et 36. Un prêtre de Falaise, l'abbé Hébert-Duval, fait connaître, dans une relation de ses voyages, le Bagnoles mondain de 1767. "J'arrivai assez tard et très fatigué à la forge de Bagnoles ; elle est située au milieu de trois montagnes, entre les forêts d'Andaine et de la Ferté ; c'est le lieu le plus agreste que je connaisse. Au-dessous de la forge, il y a des bains d'eau chaude assez renommés, surtout pour les paralytiques. Les deux forêts d'Andaine et de la Ferté sont coupées de belles et spacieuses routes. La chasse aux bêtes fauves, dont ces deux forêts abondent, y est très agréable ; on y voit beaucoup de cerfs, de chevreuils, de sangliers. J'eus le plaisir de voir la chasse de ces trois espèces pendant le mois que j'y passai. Comme la saison était favorable pour les bains, j'y vis bonne compagnie, avec laquelle je pris souvent le plaisir de la pêche dans l'étang, qui est poissonneux. Outre la promenade dans les forêts que je faisais tous les jours, je me procurais le plaisir de visiter les environs ; je partais à cinq heures du matin, et je ne rentrais qu'à dix, où je me réunissais aux personnes qui prenaient des bains."

A Louis Hélie de Cerny avait succédé, vers 1770, Michel-Dominique Hélie, chevalier, seigneur et patron de Tréperel, du Fresne-Poret, d'Esson et de Préaux. Le domaine de Tréperel, situé près de Falaise, et entouré des différentes terres de la famille Hélie, était la principale propriété de cette maison. Il est curieux d'éxaminer les comptes du nouveau maître de Bagnoles. En 1770, les recettes brutes s'élevaient à la somme de 1.089 livres 9 sous ; les frais d'exploitation, y compris les rentes à servir, à 468 livres et 1 sou ; le produit net fut donc de 621 livres 8 sous. Le prix du bain naturel, à la température de la source et sans la douche, était de 4 livres 10 sous, par abonnement et pour une saison de 15 à 18 jours. Il s'élevait, avec la douche et dans les mêmes conditions, à 8 livres 10 sous. Le prix d'une chambre meublée n'excédait pas 8 ou 10 sous par jour. Chaque repas coûtait, pour les maîtres, 18 sous, et la nourriture d'un domestique, 24 sous par jour. Citons, parmi les baigneurs venus à Bagnoles, pendant cette période, un officier des carabiniers royaux et un capitaine du régiment des dragons de Monsieur, envoyés l'un et l'autre par les chirurgiens majors de ces corps, regardés comme incurables et guéris entièrement. Un chapelain de la Sainte-Chapelle de Paris, l'abbé Lemonnier, le très zélé promoteur des rosières, y fut si bien guéri d'une paralysie faciale qu'à la fin d'une seconde saison de bains, en 1778, il laissa au concierge de l'établissement un certificat détaillé d'une cure qu'il considérait comme miraculeuse. La comtesse de Rânes, née d'Autemare d'Ervillé, se rendait alors fréquemment à Bagnoles de son château de la Coulonche. La tradition veut qu'elle ait été la première à faire usage de bains chauds à Bagnoles, où les bains ne s'étaient jamais pris auparavant qu'à la température naturelle de la source. Nous avons nommé le concierge de l'établissement ; ce concierge en était, en réalité, le gérant, car, pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, Bagnoles fut administré en régie pour le compte des propriétaires, qui ne se chargeaient alors que des bains et du logement en garni. Le régisseur tenait, à ses risques et périls, l'auberge et l'écurie. Il les affermait 150 livres par an, y compris les terres du domaine.

Hélie de Tréperel fit exécuter à Bagnoles des travaux considérables et y améliora surtout l'installation balnéaire. Il voulut que le public en fût informé et adressa, à cet effet, au Journal de Normandie, à Rouen, et aux Affiches de Basse-Normandie, à Caen, cette très utile lettre au rédacteur : "Monsieur, je vous prie d'annoncer que le bâtiment des bains de Bagnoles près de la Ferté-Macé, en Basse-Normandie, vient d'être refait à neuf, d'une manière infiniment plus commode qu'il n'était auparavant, notamment pour les bains mêmes que l'on prenait en commun depuis leur établissement. Par la nouvelle construction, chacun aura sa baignoire où l'eau de la source entrera par des tuyaux avec des robinets et se videra à volonté. Les salles de bains seront plus vastes, plus commodes et leur plus grande élévation fera que les douches, tombant de plus haut, produiront encore de plus heureux effets ... On donne en même temps avis que le sieur Bourget, docteur nommé par le roi intendant des bains de Bagnoles, s'y trouvera vers le 15 juin et commencement de juillet pour diriger les baigneurs."

Le docteur Bourget était un officier de santé de Crocy près de Falaise, qui avait, sans doute, été pourvu du brevet d'intendant des eaux de Bagnoles, à la requête du châtelain de Tréperel. Il communiqua, en 1787, à l'Académie de Médecine de très intéressantes observations sur les eaux thermales de Bagnoles. De 1760 à 1789, le docteur Le Maignan, de Vire, le docteur Capelle, de Falaise et le docteur Piette, de Lassay, avaient constaté, sur les lieux mêmes, les bons effets de l'eau de la source et ses vertus curatives.

L'établissement eût donc dû prospérer, si son propriétaire, après l'effort de réclame que nous venons de mentionner, ne s'en fût petit à petit désintéressé, en abandonnant entièrement la direction au régisseur ou concierge. Il préférait, en effet, au séjour de Bagnoles celui de son château de Tréperel, près de Falaise, qu'il avait fait récemment construire d'après les plans de l'architecte Gondouin. Un riche mariage, contracté le 4 avril 1780 avec Jacqueline Desmonts, le lui avait permis. En 1789, M. de Tréperel figura, à Caen, à l'assemblée de la noblesse. La Révolution, pendant laquelle il eut, comme seigneur de Tréperel, mille tribulations à essuyer dans son nouveau château, l'atteignit aussi dans ses intérêts de propriétaire de Bagnoles. En 1790, la recette brute de l'établissement était descendue à 475 livres. Que fut-ce donc pendant la Terreur ? Aussi dès qu'il le put, dégoûté d'un domaine dont le revenu paraissait chaque jour plus incertain, se décida-t-il à vendre Bagnoles.

Le deuxième jour de prairial de l'an III (22 mai 1795), Bagnoles cessa d'être la propriété de la famille Hélie qui, depuis plus d'un siècle, le possédait. Ce jour-là, en effet, au château de Tréperel, le citoyen Louis-César-Pierre-Marc-Antoine Hélie le vendit "aux citoyens Gilles et Gabriel Jeanvrin, frères, marchands, résidant dans les communes de Chanu et de la Chapelle-Biche". Le prix de vente était de 11.740 livres, dont 5.240 en monnaie métallique et le surplus en assignats ayant cours. Les acquéreurs se chargeaient en outre de servir au domicile la rente de 150 livres. Et, dans le cas "où le citoyen vendeur, son épouse ou leurs enfants auraient besoin de prendre les eaux de Bagnoles, ils se réservait le droit d'y logés et baignés gratuitement."

la chapelle-bicheUne clause de l'acte de vente imposait aux nouveaux propriétaires l'obligation de souffrir la jouissance du citoyen Olivier, alors concierge et locataire des bains. Les Jenvrin devaient tenir d'ailleurs fort peu à administrer directement Bagnoles, car la chouannerie venait de commencer, et ils allaient être des chouans intrépides. Le concierge Olivier vit donc le pauvre domaine passer des mains des nobles aux mains des chouans. Gabriel Jenvrin habitait la Chapelle-Biche, où, fort riche, il avait fait restaurer la maison patrimoniale. La légende veut que deux de ses fils, l'un blanc et l'autre bleu, se soient rencontrés en frères ennemis et entre-tués dans un chemin creux du Bocage. L'histoire dit seulement que le fils cadet du nouveau maître de Bagnoles fut massacré sur la place du bourg de la Chapelle-Biche, pendant que son cousin, Jenvrin-la-Rivière, servait dans les volontaires républicains. Le second acquéreur de Bagnoles, Gilles Jenvrin, dit Bourgneuf, habitait, dans la commune de Chanu, un hameau, dont il avait fait réédifier les maisons et où les chouans étaient certains de trouver un sûr asile.

Mais, comme la chouannerie n'était pas l'émigration, les Jenvrin ne furent pas troublés dans leur possession de Bagnoles, où les baigneurs ne devaient, toutefois, se rendre qu'en bien petit nombre ; car Bagnoles était situé sur la ligne des grandes forêts dont les chouans, dans leur marche, recherchaient l'ombre, passant et repassant sans relâche sur la chaussée de l'étang. Dès le mois d'avril 1795, ils avaient mis en interdit la forge de Bagnoles et en avaient dispersé les ouvriers. Dans les années d'accalmie relative, qui suivirent la campagne de 1796, un petit effort fut fait pour rendre la vie à Bagnoles. Les docteurs Perrier, Lenoir et Laroche, médecins de Domfront, accompagnés du pharmacien Leroy-Lanjuinière, se rendirent à l'établissement thermal au mois de juillet 1798, afin de procéder à l'examen des eaux de la source. Ils constatèrent, dans un très sincère rapport, l'état de mauvais entretien de la fontaine, où l'eau de la source était mal captée. Puis vint la seconde et suprême expédition des chouans. Le 19 juin 1799, le garde général Bougiard était tué par eux dans une escarmouche, au carrefour du Vieux Moulin, dans la forêt de la Ferté-Macé.Enfin ce fut des rochers de Bagnoles que

250px-Louis_de_Frottéle général de Frotté data cette lettre, écrite sur son genou et adressée au chevalier de Bruslart, lettre toute pleine, en une héroïque tristesse, de pressentiments de mort : "Mon coeur est navré, mon cher chevalier ; je pars pour Alençon et fais une démarche que la nécessité peut seule justifier. Je dois éviter au pays ... une plus longue résistance. Je sais qu'étant le dernier, on peut me préparer un sort plus rigoureux. Je me repose sur mon sauf-conduit. Quels cruels pressentiments m'agitent ! A quatre heures, je serai à cheval. Si je reviens de cette entrevue, après-demain, à deux heures, je serai ici." Alors, sur ces bruyères de Bagnoles, d'où il pouvait apercevoir les hautes futaies d'un domaine familial, le général dit adieu à ses camarades, et, tirant à part Moulin, son meilleur soldat : "Je ne m'abuse pas, mon cher Michelot, - dit-il, - je sais que je vais à la mort ; mais je me sacrifie volontiers pour le salut d'un pays et d'une armée, qui me furent toujours chers. Adieu mon ami, sois heureux, souviens-toi du pauvre Frotté." Trois jours après, et malgré son sauf-conduit, le général était fusillé dans la plaine de Verneuil.

En 1806, Gabriel Jenvrin étant mort, Gilles Jenvrin-Bourgneuf, se faisant fort pour lui et les héritiers de son frère, loua, le 7 août, les bains de Bagnoles à Scholastique Lefebvre, veuve Viel, pour le prix de 1.400 livres due au domaine et transférée, le 28 brumaire an X, à l'hospice de Domfront. Scholastique Lefebvre épousa en secondes noces François Guérin-Lacroix. Les époux Guérin-Lacroix, dont le nom n'est pas oublié à Bagnoles, conservèrent la direction de l'établissement thermal jusqu'à l'aliénation de cette propriété par la famille Jenvrin.
Cette aliénation eut lieu, en 1812, après la mort de Gilles Jenvrin-Bourgneuf. Ses héritiers, le 28 août, vendirent les bains de Bagnoles à Alexandre Lemachois, négociant, demeurant à Caen. Le prix de vente était de 21.700 francs, dont 18.205 pour les immeubles et 3.500 pour les objets mobiliers.

C'est sous la direction Lemarchois que Bagnoles fut transformé et devint tel que nous l'avons connu jusqu'à ces dernières années. Les anciens propriétaires l'avaient, paraît-il, négligé à ce point "que toutes les terres étaient presque incultes, que le peu de bâtiments à l'usage de la source étaient inhabitables et qu'on ne comptait pas annuellement plus de trente personnes qui vinssent à Bagnoles pour prendre les eaux." Et, comme pour compléter le lamentable aspect de ce val de misère, le 29 juin 1811, à la suite d'un orage dont le souvenir "épouvantait les personnes qui en avaient été témoins", la Vée, transformée en torrent, avait balayé les bâtiments de l'ancienne forge et les avait à jamais détruits. Mais tout changea bientôt, grâce au nouvel acquéreur. Hommes d'affaires à la fois intelligent et hardi, M. Lemarchois comprit toute la valeur de Bagnoles, n'hésitant pas à employer en améliorations de toutes sortes les capitaux dont il pouvait disposer. Madame Lemachois, par le charme de ses manières, fut comme la sirène de ce renaissant Bagnoles, sachant y attirer, y retenir et y rappeler. "Un certain Italien opulent, M. de Sommariva, vint alors passer une saison à Bagnoles. Enchanté de ce lieu, il s'y fixa et son engouement fut tel qu'il se décida à y dépenser des sommes considérables en embellissements. Ainsi, il creusa dans le roc vif, ces sentiers qui montent en serpentant sur les montagnes jusqu'alors inaccessibles, dont Bagnoles est entouré ... M. Lemachois, à son tour, comme s'il avait été saisi d'émulation, construisit, sur les plus hautes crêtes de ces montagnes un vaste belvédère rempli de beaux appartements et offrant aux riches voyageurs toutes les commodités des hôtels fashionables. Il fit encore bâtir une maison carrée, qui a pris le nom de "maison anglaise" assez vaste pour loger plusieurs familles."

Mais descendons des crêtes et des sommets pour examiner les nouvelles et importantes constructions élevée sur la rive gauche de la Vée. Le plan, tracé par l'architecte Châtelain et adopté par M. Lemachois, comprenait une fontaine, une chapelle, deux pavillons ; mais il ne fut exécuté qu'en partie, et le pavillon, projeté au sud de la source et semblable à celui des Thermes, ne fut jamais élevé.

Tout ce qui pouvait rendre ou plutôt donner la vie à Bagnoles, fut alors tenté par le nouveau directeur. Le chimiste Vauquelin, membre de l'Institut, fut appelé par lui au bains, le 14 octobre 1813, pour procéder à l'analyse chimique des eaux de la fontaine. Il était accompagné de M. Thierry, professeur de physique à la Faculté des Sciences de Caen ; de M. Lair, secrétaire de la Société d'Agriculture du Calvados, et assisté de l'éternel docteur Piette, qui, après avoir connu les jours d'Hélie de Tréperel, était resté, pendant les années d'abandon et d'obscurité, le seul médecin de Bagnoles. Le soir du 15 octobre 1813, un banquet réunit à Bagnoles, autour de l'illustre chimiste, les châtelains du voisinage et les directeurs des bains. M. Lair, ravi de cette visite à Bagnoles, le témoigna dans une relation, répandue de tous côtés en manière de prospectus : "M. Lemachois a fait construire un vaste édifice, où l'on peut prendre les eaux et les douches de la façon la plus commode et trouver de très beaux logements ; on se croirait à Tivoli de Paris, si les rochers qui environnent notre fontaine ne rappelaient que l'on est à Bagnoles." Amusante idée de réclame, présentée de nouveau, en 1815, dans l'Almanach des Modes : "Malgré toute la commodité que peut offrir l'établissement des eaux minérales factices de Tivoli, on n'a point tout à fait renoncé aux eaux minérales naturelles. La réunion brillante et nombreuse que l'on a vue à Bagnoles, pendant la saison dernière en est la meilleure preuve."

Sans attendre l'effet de ses élogieux articles, M. Lemachois chercha et sut trouver pour Bagnoles un élément de recettes très certaines. Il parvint à obtenir des ministres de la guerre et de la marine que des malades, appartenant à leurs départements, fussent, chaque saison, envoyés à Bagnoles. Dès la première année, il en vint trente à quarante. Aux termes du traité passé avec les ministres, l'Etat payait 3 francs par jour, pour chaque militaire. Trouvant le marché lucratif, M. Lemachois conçut le projet de l'étendre ; mais, pour cela, il fallait créer un hôpital militaire. Il loua, avant d'entreprendre cette construction, une maison bourgeoise, qui avait longtemps, servi de logement au maître de la forge détruite en 1811. Un ancien médecin principal des armées, Etienne, chargé en 1822, par le ministre de la guerre, de suivre le traitement des militaires malades à Bagnoles, signala l'installation défectueuse de l'hôpital ainsi improvisé. Il réclama des soeurs, tout au moins des infirmiers, inquiet de l'avenir d'une institution entreprise hâtivement et dans les conditions les moins satisfaisantes. Célébrant d'ailleurs, dans son rapport au ministre, en un réjouissant enthousiasme de troupier, la bienfaisance des baigneurs de cette saison-là : "Doit-on compter que la Providence enverra chaque année à Bagnoles des bonnes dames, des veuves de généraux, disposées à s'enquérir des désirs, des petits besoins, des fantaisies mêmes des militaires malades ? L'heureuse idée de recueillir et d'encaisser la moitié des bénéfices de tous les jeux de société, pour l'employer en bonnes oeuvres, se conservera-t-elle longtemps à Bagnoles ? Des femmes admirables, des comtesse de l'ancienne et de la nouvelle noblesse s'entendront-elles toujours pour soulager plus efficacement les souffrances humaines ?"

Trois années après, en 1825, les veuves des généraux et les comtesses de diverses noblesses furent observées à Bagnoles par des visiteurs beaucoup plus malicieux que l'ancien médecin des armées. C'étaient de prétendus ermites, dépêchés jusqu'en Normandie par M. de Jouy, le fameux "hermite de la Chaussée d'Antin" ; Jean Clogenson, un futur préfet de l'Orne, et Noël Lefebvre-Duruflé, un futur ministre du second Empire. Ils consacrèrent à Bagnoles tout le fascicule du 10 juillet de leur Hermite en province, et le remplirent d'observations indiscrètes sur les baigneurs et les baigneuses, rencontrés par eux à l'établissement : "Le haut bout de la table est occupé par Madame la comtesse de V...., la supériorité sociale la plus marquante que nous ayons en ce moment aux bains. On l'admire encore comme ces belles ruines d'Italie ou de Grèce, dont la faux du temps a respecté quelques parties suffisantes pour faire juger de ce qu'elles ont dû être jadis ... Quant à cette autre femme, vous voyez en elle l'ornement et l'âme de notre salon. C'est par elle que l'on danse et que l'on chante ici. Les soins que réclame toujours la santé d'une jeune veuve ont déterminé un oncle plein de tendresse à l'amener à Bagnoles. Elle paraît se trouver bien de ce séjour, surtout depuis que le jeune comte de .... est des nôtres." Et ainsi pour toutes ... sans compter les notes prises le soir par les ermites, qui, des sommets du rocher du Capucin, vinrent passer à l'établissement, derrière les blancs rideaux, à la mode en ce temps-là, des ombres étrangement frivoles et imprudentes.

M. Lemachois ne devait pas achever, à Bagnoles, l'oeuvre qu'il avait entreprise ; il mourut le 5 juillet 1826. Le comte de Sommariva, "le Mécène, dont - suivant l'Hermite en province - tous les arts pleuraient la perte", l'avait précédé dans la tombe. Madame Lemachois prit alors vaillamment en main la direction de Bagnoles et la conserva jusqu'en 1840. Elle conclut de nouveaux marchés avec les ministres de la guerre et de la marine, par suite desquels l'établissement reçut, chaque année, cent et même, quelquefois, cent trente baigneurs au compte de l'Etat, ce qui lui assurait annuellement une recette brute d'environ 28.000 francs, précieuse au moment des plus graves inquiétudes financières. Mais, pour cela, il fallut terminer la construction de l'hôpital militaire, dont les bâtiments achevèrent de clore, sur la rive droite de la Vée, cette cour de Bagnoles où, contrairement à la pensée de l'architecte Châtelain, toute la vie et tout le mouvement de l'établissement se sont concentrés pendant ce siècle, Madame Lemachois, en dépit de tels soucis, restait, à Bagnoles, une hôtesse parfaite, ayant pour chacun l'accueil, qu'il pouvait attendre. Nous en rencontrons la preuve dans un curieux "Voyage à Bagnolles", publié, en 1834, par la comtesse Eugène d'Hautefeuille, née de Marguerye. Le comtesse, souffrante, très abattue, très nerveuse, après quelques instants d'enthousiasme pour Bagnoles, dont le site lui semblait "au-dessus de toute description", fut troublée par les fièvres et l'insomnie dans un hôtel bruyant, où pourtant Madame Lemachois, "mère de trois aimables enfants qui méritaient l'intérêt comme elle", l'avait logée le mieux possible. L'intelligente directrice lui offrit alors "une charmante maisonnette, située sur le plateau couronnant la double chaîne de rochers qui serrent le vallon de Bagnoles", et elle sut la rendre sociable au point d'oublier sa tristesse et sa souffrance, dans la compagnie des baigneurs, "parmi lesquels se trouvaient l'amiral Bouvet, le général Despinois et son frère, - ce dernier parlant et poli comme au bon vieux temps, - la famille de Boyne, et un grand vicaire de la ville du Mans, remarquablement aimable et plein de bonhommie".

Mais impuissante, en dépit de ses efforts, a relever une situation depuis longtemps compromise, Madame Lemachois, le 8 octobre 1841, dut voir mettre en adjudication le domaine de Bagnoles. Il fut adjugé à M. Louis Desnos, pharmacien à Alençon, pour la somme de 228.000 francs.

ferme du lys des valléesUn fait heureux pour le développement de la station thermale avait eu lieu en 1834. L'Etat, en exécution de la loi du 25 mars 1831, avait aliéné, sur le périmètre de la forêt d'Andaine, des portions de bois, dont la contiguité eût rendu l'extension de Bagnoles à jamais impossible. Cette aliénation permit de créer, dans les environs, où abondent les sites pittoresques et forestiers, les domaines du Lys-des-Vallées, du Gué-au-Biches et de la Roche-Goupil, que nous visiterons tout à l'heure.

Le nouveau propriétaire de Bagnoles, M. Desnos, était un homme sérieux, instruit et intelligent. Son esprit d'ordre lui permit de maintenir la prospérité de Bagnoles sans que sa prudence lui laissât l'accroître autant qu'eût pu le faire, peut-être, un directeur plus hardi. A l'expiration du traité avec l'Etat, relatif à l'hôpital militaire, M. Desnos refusa de le renouveler, trouvant alors insuffisante l'allocation proposée pour chaque soldat. Plus sérieusement administré, mais moins gai qu'aux jours de la direction Lemachois, l'établissement thermal fut néanmoins visité par des baigneurs plus nombreux, les communications avec Paris étant déjà plus faciles et les maisons de campagne, élevées autour de Bagnoles, l'entourant d'une sorte de colonie. Au bout de la chaussée de l'étang et sur le chemin de Domfront, on rencontrait tout d'abord la Tanière ; c'était la retraite d'un mystérieux personnage, dont l'originale figure apparaît dans tous les livres ayant parlé de Bagnoles depuis cinquante années: la marquise d'Epinay-Saint-Denis, née Herminie de Lépinay,

la tanièreFemme d'un esprit délicat mais égaré dans les plus tempétueuses ténèbres du romantisme, Madame d'Epinay, qui avait chanté l'Enfance du Christ, en un poème candide, venait d'écrire Valida, roman très noir, digne de Petrus Borel, et Herminie était devenue M. Jules. Travestie en homme et jouant en province les Georges Sand, chaussée de bottes fauves et vêtue de pourpoints rouges, la marquise suivait furieusement, comme en une chasse infernale, la meute du prince de Wagram, découplée alors en Andaine. Elle impressionna, parfois jusqu'à l'épouvante, les habitants du pays et les baigneurs de Bagnoles. Parmi ces derniers se trouvait une toute jeune fille, Mademoiselle Valérie Dubois, qui devait un jour, dans des pages exquises, évoquer les souvenirs du Bagnoles de ce temps lointain. Elle y fait apparaître le maître de la Tanière : "M. Jules n'avait pas de moustaches, bien entendu, mais il avait les cheveux coupé comme un conscrit, ce qui lui faisait la tête trop petite pour ses deux grands yeux noirs ... Je vois toujours ces terribles yeux, qui avaient l'air de transpercer nos âmes." La jeune visiteuse qui retraça alors, sur une page d'album, ce très vigoureux croquis, devint un jour Madame Octave Feuillet et chemina plus tard, avec l'auteur du Roman d'un jeune homme pauvre, sur le chemin de l'Ermitage de saint-Ortair. Quant à M. Jules, lorsque le romantisme fut mort, il redevint une marquise très simple et très bienfaisante, à la fin de laquelle des souffrances cruelles et longues apportèrent une poésie aussi sinistre que celle contenue dans ses pages les plus sombres.

L'on rencontrait, vers ce temps-là, à Bagnoles, comme un trio de héros, appartenant à des générations bien diverses de notre armée : c'étaient l'amiral Bouvet, le général de Bréhat et un jeune officier, M. Bourbaki. L'amiral Bouvet ne quittait guère alors le Lys-des-Vallées que pour s'en aller voir à Paris s'il n'y aurait pas quelque moyen de décider Louis-Philippe à faire la guerre à l'Anglais. Le général de Bréhat, un baigneur douillet et méticuleux, soucieux à l'excès et de la température de son bain et du menu de son repas, devait être massacré, aux journées de Juin, dans un cabaret de banlieue et mourir avec le calme et la dignité d'un martyr. Le jeune Bourbaki, le zouave légendaire, accompagnait alors à Bagnoles une soeur charmante, que le docteur Charles Lebreton épousa. Madame Lebreton fut, plus tard, attachée à l'impératrice Eugénie, à qui elle sut témoigner, dans les heures les plus douloureuses, une admirable fidélité.

Aux jours du second Empire, nous retrouvons à Bagnoles M. Desnos, qui, pendant sa direction, a peu modifié l'aspect de l'établissement thermal. Une chaumière rustique, casino primitif construit sur la rive gauche de la Vée, a cependant disparu et l'on commence à se réunir au salon tel qu'il est aujourd'hui. L'on y rencontre, chaque année, un littérateur mondain, dont les vers faciles ont fait le tour du monde, portés sur la musique des meilleurs maîtres du temps ; c'est le marquis Eugène de Lonlay, déjà un peu réduit aux succès de salon et de table d'hôte, qui célèbre Bagnoles de toutes les façons, en vers et en prose, en chansons et en romans. Un autre habitué de Bagnoles, le vicomte de Liesville, qui deviendra conservateur adjoint du musée Carnavalet, a publié un "Guide du voyageur à Bagnoles-les-Eaux", que tous les baigneurs ont entre les mains. L'on remarque, parmi ces baigneurs, une femme charmante, Madame Bouvet-Pacini, belle-fille de l'amiral, qui descend, chaque jour, à Bagnoles, du Lys-des-Vallées. Elle est accompagnée de deux filles d'une rare beauté, dont l'une doit être Madame Carette, lectrice de l'impératrice Eugénie et tracer un jour, de la plume la plus délicate, des Souvenirs intimes de la cour des Tuileries.

Vers 1860, l'amiral Bouvet, se retirant à Saint-Servan, vendit le Lys-des-Vallées à M. Lanos, de qui le marquis d'Oilliamson l'a acheté, depuis, pour le transformer en rendez-vous de chasse. La maison du Gué-aux-Biches, que l'amiral avait fait construire pour sa fille, Madame Adam, fut alors vendue à un rédacteur du Siècle, M. Vialon. Il y reçut, à cette époque, de nombreux littérateurs, entre autres Alexandre Dumas, Paul Féval, Auguste Vitu et Barbey d'Aurevilly, qu'impressionna profondément, au cours d'une excursion dans la forêt d'Andaine, la légende de la Croix-Fauvel, cruelle comme certaines pages du Chevalier Destouches.

chateau des GoupilLa partie de la forêt, située à l'ouest de Bagnoles, vendue en 1832, à M. Radigue, fut acquise depuis par un richissime propriétaire du pays, M. Louis Goupil. Il y fit élever, en 1859, par M. Duval, architecte du Mans, un vaste château dans le style de la Renaissance. Il entoura cette demeure d'un parc étendu, où le dessinateur a tiré un merveilleux parti d'un terrain exceptionnellement pittoresque et accidenté. Dans ce parc, toujours ouvert aux visiteurs de Bagnoles, se trouvent deux des principales curiosités de la contrée : le Roc-au-Chien, dont des sentiers ouverts dans le roc rendent l'ascension facile, et une tranchée où, à la surface de grès siluriens, les géologues vont observer de très intéressantes empreintes, connues vulgairement sous le nom de "pas de boeuf". M. Goupil, qui avait fait du château de la Roche sa résidence habituelle, y est mort en septembre 1895, laissant à Bagnoles et dans tout le pays, des regrets justifiés par son inépuisable bienfaisance.

Après avoir administré personnellement Bagnoles pendant un temps assez long, M. Desnos l'afferma à M. Pierre-Félix Benardeau, commissaire-prieur à Alençon. Les années de la gestion de M. Pierre Benardeau fournissent peut-être les pages les plus brillantes de l'histoire de Bagnoles avant sa récente transformation. Ce furent alors les beaux jours de "la Folie", un ancien break de chasse de la duchesse de Berry, que M. Benardeau conduisait à grandes guides vers les sites les plus remarquables de la contrée, le Mont d'Hère ou la vallée d'Antoigny. Madame Benardeau, femme très aimable et musicienne accomplie, aidait le directeur de l'établissement à organiser à Bagnoles ce que les journaux du temps appelaient "la vie de château". Tous les jours, excursions aux environs ou bien parties de pêche ; tous les soirs, au salon, sauteries ou concerts, dans lesquels l'une des premières cantatrices mondaines, Madame Crémieux, qui devint depuis la générale Bataille, faisait entendre son admirable voix. Plein d'entrain et de gaîté, très actif et très obligeant, M. Benardeau restera assurément dans les annales de Bagnoles, l'une des figures les plus sympathiques.

casinoA la fin de son bail, le 18 avril 1865, M. Besnos vendit Bagnoles à une société formée par M. Richard, ancien notaire à Alençon. D'importants travaux furent alors exécutés. Une vaste piscine fut construite dans un bâtiment nouveau et présentée comme l'une des principales curiosités de la station thermale. Après diverses phases dans l'organisation de la propriété, soit avant, soit après la mort de M. Richard, le domaine de Bagnoles fut, sur enchères publiques, adjugé, en 1879, à M. Louis Vabre, qui fit construire l'ancien pavillon de l'hydrothérapie et le chalet-abri de la source. En 1880, l'établissement thermal de Bagnoles fut acheté par M. Lescanne-Perdoux, pour une société dont M. Alexis Duparchy devint le président et le plus gros actionnaire. Cette société posséda Bagnoles jusqu'en mai 1896 et, pendant cette longue période, des constructions nouvelles et de constantes améliorations accrurent la prospérité de l'établissement ornais. En dehors de la société, et tout personnellement, M. Alexis Duparchy fit construire le Casino actuel, situé entre le parc et l'établissement thermal. Il était impossible de choisir un site permettant mieux d'apprécier le charme sauvage et forestier du pays. De la terrasse du Casino des pentes de verdure descendent à l'étang de Bagnoles, encadré de chênes séculaires et dominé par des collines abruptes. A la mort du secrétaire-général, M. Meunier, décédé en 1896, M. Duparchy a cédé l'établissement thermal ainsi que le Casino, à une nouvelle société, dont il est resté administrateur et l'un des principaux actionnaires, ne cessant point de s'intéresser aux destinées de Bagnoles.

Cette nouvelle société, dont est président M. Georges Hartog, l'un des plus distingués industriels parisiens, et dont un ingénieur de grand mérite, M. Baratoux, est administrateur délégué, doit placer Bagnoles, par une transformation complète, au premier rang des stations thermales de France. Elle a déjà commencé la réalisation de son très vaste programme par une réorganisation du service de l'hydrothérapie, entendue d'une façon très pratique et très luxueuse à la fois, et par d'importantes modifications apportées à l'hôtel de l'établissement que M. Alphonse Hartog, directeur général, administre avec une rare intelligence et une parfaite affabilité.

Il serait injuste, en constatant la prospérité présente de Bagnoles, de ne pas nommer un homme qui, pendant près d'un quart de siècle, a consacré sa science et ses efforts à faire connaître et apprécier la station ornaise. Le docteur Joubert, inspecteur des eaux de 1869 à 1893, était un ancien chirurgien de la marine ; il avait fait la campagne de Crimée, séjourné six ans au Sénégal ; puis, attaché à l'expédition du capitaine de frégate Doudard de Lagrée, il avait fait le trajet de l'Inde au Thibet, en redescendant par la Chine. Fixé à Bagnoles, le docteur Joubert contribua, plus que nul médecin ne l'avait fait avant lui, à établir la réputation des eaux dont il constatait, chaque jour, l'efficacité. Rempli de franchise et de cordialité, profondément attaché à ses malades dont il devenait promptement l'ami, le docteur Joubert jouissait à Bagnoles d'une véritable popularité, et sa mort y a causé des regrets unanimes. Il a aujourd'hui, à l'établissement, des successeurs dignes de lui dans les docteurs Barrabé, Bignon, Censier, Poulain et Vaucher, qui, par diverses publications scientifiques, ont encore accru, dans ces temps derniers, la notoriété des eaux de Bagnoles.

A l'est du parc de l'établissement et sur l'un des derniers versants de la forêt de la Ferté-Macé, un Bagnoles nouveau a récemment été créé. Il s'entend des anciennes bruyères de Couterne, d'où l'oeil embrasse le vaste horizon de la vallée de la Mayenne à la gorge rocheuse de la Montjoie. Il comprend de nombreuses et élégantes villas, une église, une gare, un hippodrome, un manège. Le fondateur de ce Bagnoles est M. Albert Christophle, député de l'Orne, puis successivement ministre des Travaux publics et gouverneur du Crédit Foncier de France. Séduit par la situation pittoresque du domaine du Gué-aux-Biches, il l'acheta, en 1868, de M. Prosper Vialon. Il n'a cessé d'embellir et l'habitation et le parc, dans lequel le ruisseau de la Prise-Pontin serpente entre des bois de pins et des prairies. Dans une construction très heureusement annexée au bâtiment élevé par M. Adam, se trouve un vaste salon de style Louis XIII. Il est décoré de remarquables boiseries, d'une cheminée provenant de l'ancien château de Lonray près d'Alençon, d'une porte et de panneaux recueillis à Domfront, lors de la démolition du château de Godras. Le bois de la Montjoie, silloné de sentiers, tracés à travers des éboulis de roches, étend, jusqu'au vallon de la Vée, le domaine du Gué-aux-Biches. Pressentant que l'efficacité des eaux de Bagnoles y attirerait, chaque saison, des étrangers plus nombreux, M. Christophe a consacré toute son activité et toute son influence à la transformation de la station thermale. Il a fait, pour ainsi dire, de la création de ce nouveau Bagnoles l'oeuvre de toute sa vie. Sa haute situation de gouverneur du Crédit Foncier de France, son influence comme homme politique, son autorité dans un pays où il a été entouré des plus fidèles sympathies, lui ont permis d'obtenir des résultats merveilleux. Un échange conclu entre l'Etat et la compagnie La Foncière a rendu possible, sur une bordure détachée de la forêt de la Ferté-Macé, l'établissement d'une colonie qui s'est très rapidement développée. Il convient de mentionner ici les noms des premiers propriétaires de ce naissant Bagnoles ; M. Le Guay, sous-gouverneur du Crédit Foncier de France, MM. Méliodon, Plassart et Gravier, dont la très curieuse villa normande indique peut-être le style convenant le mieux aux habitations de cette colonie forestière. Plus loin, l'élégante villa norvégienne de M. Hartog, le président de la nouvelle Société des eaux de Bagnoles, apparaît en un cadre de pins sylvestres ; puis, à l'abri des bouleaux et des grands chênes, vestiges de l'ancienne forêt, nous trouvons la villa des Fauvettes, à Madame de Sauville, la villa Régina, à M. Binder, la villa des Myrtilles, à M. Gaston De Vaux, auteur d'un très complet Guide de Bagnoles, fort artistiquement illustré, et la villa des Bruyères, au comte de Frotté.Une vaste maison de convalescence pour les employés du Crédit Foncier

sanaclôt la perspective de ce Bagnoles contemporain. Le centre en est une spacieuse chapelle, dont le svelte clocher s'élève entre les toits aigus des chalets et des villes. Elle a été récemment édifiée pour assurer le service du culte, aux frais de M. Christophle. Il a de même acquis, toujours disposé à agir personnellement, dès que l'intérêt de Bagnoles l'exige, un large terrain au bord de la Vée. Sur ce terrain et dans un site exceptionnellement pittoresque, un hippodrome à été créé. La Société des Courses de la Ferté-Macé, dont M. Christophle est président, y donne des réunions sportives dont le succès va, chaque saison, grandissant. Elles sont précédées ou suivies d'une série de fêtes. Nous ne saurions omettre de rappeler ici la fête organisée le 12 août 1894, en l'honneur de S.E. M. le baron de Morenheim, ambassadeur de Russie, dans laquelle l'enthousiasme des baigneurs et des habitants du pays sembla comme préluter aux grandes et mémorables journées d'octobre 1896 : le drag tracé sur le champ de courses, qu'une meute traversait comme en un jour d'automne, et le coin de Guilbray, restitué dans le manège, où de charmantes vendeuses, descendues d'antiques litières, portaient si gracieusement le grand bonnet des aïeules. Des sociétés savantes et artistiques ont souvent désigné Bagnoles pour le lieu de leur réunion, et la Pomme, Casino, les baigneurs ont pu applaudir les meilleurs artistes d'aujourd'hui et de demain : Coquelin cadet et Baron, Thérésa, Julia Depoix, Pierre Magnier et Jean Coquelin. Une feuille spéciale, le Bagnoles-Thermal, très littérairement rédigée par M. Léon Bigot, un romancier délicat, donne, chaque semaine, aux baigneurs d'intéressantes études et de fort spirituelles chroniques.

Voilà le Bagnoles actuel tel qu'il a été fait par un rare concours d'intelligences et de bonnes volontés. Le programme conçu par celui qui en a été le véritable fondateur, est-il toutefois entièrement réalisé ? Nous ne le croyons pas et il nous est impossible, en voyant ce grand et superbe hôtel, pareil aux palaces de Suisse ou de la Riviera, dont l'élégante façade se reflète déjà dans les eaux de l'étang, de ne pas parler du Bagnoles de demain. Il nous est impossible de ne pas dire qu'un nouvel échange, semblable à celui dont M. Christophle a eu, le premier, la pensée et qui a assuré la fortune de Bagnoles, est projeté en ce moment entre l'Etat et la ville de la Ferté-Macé. Il permettra d'étendre, au centre des vastes forêts qui sont l'orgueil du pays, ce Bagnoles moderne, dont l'avenir paraît très grand ; sorte de Spa de Basse-Normandie, dont le renom deviendra très promptement européen, en raison de l'efficacité des eaux, de l'agrément du séjour, et du charme de la contrée.

G. DE CONTADES
La Normandie monumentale et pittoresque
Orne - 1re [2e] partie
Publication de la Librairie Lemale & Cie, au Havre
1896