Ribérac

En vertu de l'article 5 du décret du 27 brumaire an III, les presbytères, devenus biens nationaux, devaient être affectés à l'usage des écoles primaires et au logement des instituteurs.

De ce fait, la municipalité de La Tourblanche est invitée à loger au presbytère les époux Saulnier, instituteurs nommés par l'Administration du district.

Aussitôt, un mouvement d'opposition se prépare. Un grand nombre d'habitants - des femmes surtout - veulent réinstaller le curé dans son ancienne demeure.

Le maire et les officiers municipaux, par une lettre en date du 23 thermidor (10 août 1795), en avisent les Administrateurs. Ceux-ci leur conseillent d'agir prudemment, en usant des moyens de rais¤n et de persuasion auprès des fauteurs de désordre, avant de sévir contre eux. Ils rappellent les décrets qui ordonnent l'obéissance aux lois, et qui sont lus publiquement au peuple assemblé, à La Tourblanche, le 28 thermidor. La municipalité s'efforce de calmer les esprits par de sages commentaires. Tout paraissait être tranquille, lorsque, vers deux heures de l'après-midi, les femmes se rassemblent. Elles mettent à leur tête cinq d'entre elles, qui étaient enceintes, venues de Cherval, localité voisine. Elles forcent la municipalité de leur livrer les clefs du presbytère pour y conduire, en procession, le ci-devant curé.

L'administration du district de Ribérac est saisie de cette grave affaire. Le procureur-syndic Borac, à la séance du 6 fructidor, requiert contre les auteurs de ces troubles, dans les termes suivants :
"Vous voyez, dans la conduite de ces femmes, l'autorité municipale et administrative méprisée, la propriété nationale méconnue, et la volonté individuelle mise à la place de l'expression de la volonté générale qui est la Loi.
Une violation aussi manifeste des décrets et des premiers devoirs du citoyen ne peut demeurer impunie sans compromettre l'ordre social. Il est important de ramener les citoyens qui s'écartent ainsi à un respect inviolable pour toutes les propriétés, et à une entière soumission aux lois. Il est très instant de réprimer la fureur de dominer, et la prétention de disposer du bien d'autrui, lesquelles ont trop longtemps séduit une multitude de citoyens naturellement bons, mais peu instruits, que les principes à jamais exécrables de Marat et de Robespierre corrompirent de longue main, affriandirent par le désordre, alléchèrent par l'esp¤ir le plus criminel, et encouragèrent par l'impunité la plus révoltante.
Il paraît, par les procès-verbaux, que les femmes ont joué le premier rôle. Mai, qui ne croit que les hommes les dirigeaient, dans l'idée, sans doute, qu'elles obtiendraient l'impunité, comme s'il existait quelque décret qui dispensât les femmes enceintes et autres de la soumission aux lois et du respect des propriétés ?
Nous n'examinerons pas ici si la municipalité de La Tourblanche a pris les mesures qui lui étaient prescrites par les lois et les arrêtés des représentants du peuple, pour arrêter les mouvements dont s'agit ; si les hommes qui en ont été les témoins n'ont pas dû s'opposer à une infraction aussi scandaleuse des lois ; enfin, si le ci-devant curé n'est pas répréhensible du silence qu'il a gardé, et de la déférence qu'il a eue pour des femmes évidemment coupables, qu'il aurait pu, vraisemblablement, ramener à l'ordre et aux vrais principes, puisqu'il paraît que le peuple de la commune a en lui une grande confiance ; ces question seront, sans doute, examinées par le Tribunal qui connaîtra du désordre dont nous gémissons. Nous observerons seulement que la loi du Ier germinal dernier traçait la conduite que devaient tenir les municipaux et les citoyens, que l'article Ier de ladite loi met au rang des crimes le pillage des propriétés particulières et publiques, et, par conséquent, l'usurpation violente d'une propriété nationale. Nous ajouterons que l'arrêté des représentants du peuple Boussion et Chauvier, du 24 floréal dernier, en rappelant les mêmes principes, ordonne aux administrateurs et procureurs-syndics, de prendre les mesures qu'ils jugeront nécessaires contre les perturbateurs de l'ordre public, contre les auteurs des attentats aux propriétés et contre tous autres délits commis à la suite de rassemblements fanatiques séditieux.
En conséquence, nous requérons que les cinq femmes désignées dans le procès-verbal du 28 thermidor, comme chefs de la sédition savoir : la femme du citoyen Georges Sacriste, du lieu de Chez-Ségui ; la femme d'Etienne Gache ; la femme de Jean Lavi ; Marie Giraud, veuve, et Jeanne Blanc, de la commune de Cherval, soient arrêtées et conduites incessemment dans la maison d'arrêt de Ribérac ; que copies, tant des procès-verbaux de la municipalité de La Tourblanche, que de votre lettre, de notre réquisitoire, et de votre arrêté qui interviendra, soient envoyés, au plus tôt, à l'accusateur public et au Directoire pour les mesures ultérieures à prendre."

Comme suite à ce réquisitoire,
"Considérant que l'entreprise dont s'agit doit être réprimée, suivant la rigueur des lois, et des arrêtés de représentants du peuple en mission dans ce département ; qu'elle est véritablement un crime et un attentat à l'ordre public et à la destination légale de la maison ci-devant curiale, pour le logement de l'instituteur et de l'institutrice établis dans cette commune ; qu'elle est, d'ailleurs, en contradiction avec les principes décrétés sur l'exercice du culte", l'administration du district délibère, le 25 fructidor. Elle arrête que les cinq femmes ci-dessus désignées "seront mises en état d'arrestation par le premier gendarme sur ce requis, qui demeure autorisé à requérir main-forte, en cas de besoin, et qu'elles seront conduites, sous bonne et sûre garde dans la maison d'arrêt du présent district, pour être procédé ensuite contre elles, conformément aux lois" ; que toutes les pièces relatives à cette affaire seront adressées, de suite, à l'accusateur public et au Directoire du département, et "charge ledit procureur-syndic de l'exécution du présent arrêté dans tous ses points."

Je ne connais pas le jugement définitif de cette affaire. Néanmoins, les documents précités peuvent donner une idée de la répercussion, dans nos campagnes, de la chute de Robespierre, incidemment rappelée par le procureur Borac, et du retour accentué au catholicisme an l'an III.

Cet état d'esprit s'était manifesté dans plusieurs autres communes du Ribéracois.

A Tocane, notamment, le 29 pluviôse an III (18 janvier 1795), des femmes, réunies sur la place publique, somment l'instituteur Chasteau, greffier de la municipalité, de leur livrer les clefs de l'église ; sans qu¤i, disent-elles, elles enfonceront la porte.

A St-Victor et à Douchapt, des attroupements nocturnes de femmes et d'enfants s'emparent, de force, des clefs de l'église, pour sonner "le ci-devant Angélus et la ci-devant Noël".

A St-Martin-de-Ribérac, des hommes se joignent aux femmes, et sont arrêtés, comme provocateurs de désordres, pour de semblables motifs.

Il en est de même à Petit-Bersac, le 30 frimaire et le 10 nivôse. L'insurrection veut obliger la municipalité à faire sonner les cloches, annonçant les Angélus, soir et matin, les orages.

De sorte que l'administration du district et le Tribunal révolutionnaire de Ribérac ont fort à faire pour réprimer les troubles, à ce tournant de l'histoire de la Révolution.

A. DUBUT
Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord
1928