LA BARRE EN 1794

 

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Profondément attachée à la religion catholique, la majorité des habitants de la Barre resta calme et tranquille durant les premiers jours de la Terreur ; l'église échappa en partie au vandalisme révolutionnaire.

Mais, le 20 nivôse an 2 (19 janvier 1794), les 70 citoyens de la Barre, qui avaient embrassé les idées républicaines, formèrent une Société populaire sous la présidence de François-Denis-Hyacinthe Daviel. Or, cette institution, en donnant la puissance administrative à une minorité anti-religieuse, suscita une regrettable division et des désordres réciproques dont voici les principaux incidents :

19 et 20 ventôse (9 et 10 mars) - Emeute à l'occasion de la "Fête des Nègres" et de la plantation d'un arbre vivace

Détails de ce grave évènement :
Le soir du 19, jour du ci-devant dimanche, la Société populaire s'assemble dans le temple de la Raison ; 4 commissaires envoyés de Bernay pour faire le recensement des grains, assistent à la séance. - Une foule de "fanatiques" de plusieurs communes du canton, envahissent le local, éteignent la chandelle, insultent et maltraitent le maire revêtu de son écharpe, maltraitent grièvement plusieurs membres de la Société populaire, obligent celle-ci à se dissoudre, dispersent et lacèrent ses papiers et forcent le maire à rendre les vases et ornemens de l'église qui avaient été déposés à la maison commune par suite de la démission volontaire du curé ; ces objets sont reportés à l'église. Les commissaires de Bernay ne peuvent rétablir l'ordre et son eux-mêmes menacés ; accompagnés de 2 membres de la S.P. de la Barre, ils se rendent à Bernay pour en informer les administrateurs du district.
Le lendemain 20, au matin, les "fanatiques" font célébrer le plus solennellement possible, par le curé démissionnaire, 2 messes auxquelles assiste le comité de surveillance. - Puis, lorsque la S.P. veut à son tour "célébrer le triomphe de la nature et de l'humanité", le trouble recommence de plus belle et est porté à son comble ; ce que voyant, F.D.H. Daviel se rend à Bernay pour en instruire l'administration supérieure. - Celle-ci envoie sur le champ à la Barre le vice-président du district et le président du tribunal avec un détachement de gendarmerie, et de garde nationale. Reçus aux cris de : "Surtout gardez-nous nos messes", les députés de Bernay veulent expliquer à la foule le culte philosophique rendu à l'Etre suprême par les républicains, mais le tumulte devient tel que plusieurs personnes dénoncées sont arrêtées. Pendant tout cela le comité de surveillance ne fait rien. - La S.P. est enfin  réinstallée dans ses fonctions et peut célébrer sa fête civique.
Deux jours plus tard (22 ventôse), la S.P. prend sa revanche sur les catholiques en enlevant irrévérencieusement toutes les statues de saints qui étaient restées en place dans la ci-devant église : "un sans-culotte a porté la main sur St-André auquel on a donné pour compagnon son confrère Sébastien, et par respect pour les droits de l'égalité, tous sans exception ont été chassés d'un lieu où désormais leur présence devenoit plus qu'inutile, pour céder la place à d'autres plus dignes de l'occuper ..."
Pendant cette expulsion des saints de l'église, le peuple de la Barre reste tranquille. Le ci-devant curé persistant dans son abdication, la Société populaire reste maîtresse du temple ; aussi, un mois plus tard, elle invite la S.P. de Bernay à lui envoyer 2 délégués, le 10 floréal (29 avril) pour rehausser la fête du Printemps, celle de la délivrance des hommes de couleur, et l'inauguration des bustes de Brutus, Marat, Lepelletier et Châlier, fêtes que les troubles de ventôse avaient retardées de près de six semaines.
Le 8 germinal, la S.P. avait dénoncé ces troubles au comité de sûreté général de la Convention nationale.

Autres suites de l'émeute précitée :

Le 3 prairial (22 mai), l'agent national du district de Bernay se transporte à la Barre, chef-lieu de canton, pour épurer les autorités constituées du dit canton.
Arrivé au temple de la Raison, l'agent s'est entouré des lumières de la Société populaire pour lui donner des renseignements sur ceux qui doivent composer les autorités constituées des communes du canton.
Jacques Gautier, juge de paix et Louis Hardy, greffier, sont maintenus.
LA BARRE, LA NOE DE LA BARRE, ST-JACQUES DE LA BARRE et LE BOIS-BARIL.
Ces quatre communes ne présentent que 191 votants et 927 âmes de population.
La Barre et la Noe de la Barre ont représenté que ce bourg, chef-lieu de canton, est divisé entre les deux communes, qu'un côté de la grande rue de ce bourg est sur la Noe et l'autre côté sur la Barre ; elles ont demandé leur réunion.
St-Jacques de la Barre a déclaré qu'ils ne sont que 35 votants et 110 âmes de population ; qu'ils n'ont pu, depuis le commencement de la Révolution, composer leurs corps constitués ; qu'ils n'ont que 4 notables, 11 membres du comité de surveillance, point d'assesseurs ; ils ont demandé à l'unanimité leur réunion à la Barre, les propriétés de ces deux communes étant confondues.
Le Bois-Baril a déclaré n'avoir que 18 votants et 72 âmes de population ; ils n'ont que 3 notables, point de comité de surveillance ni d'assesseurs ; ils ont demandé à l'unanimité leur réunion à la Barre

Ces quatre communes ont voté leur réunion sous le seul nom de la Barre, pour ne faire à l'avenir qu'une seule et même commune ; ils ont demandé à ce que les autorités constituées soient composées des citoyens dont les noms suivent :
MUNICIPALITÉ : Louis-Claude Goujon, maire ; François-Nicolas Boissy et Robert Giffard, officiers municipaux.
NOTABLES : Adrien Legrain ; Jacques Cheruel fils Nicolas ; Jean Combon ; Fr. Goujet ; Antoine Montaigne fils ; François Le Bizey.
COMITE DE SURVEILLANCE : Pierre Ernis ; Félix Lepinay ; Jacques La Rue ; Nicolas Delarue ; François-Hyacinthe Daviel ; Michel Courtois ; Thomas Le Tellier ; Philippe Morin ; Louis Viot ; Michel Ernis ; Louis Chanu ; Louis Gibourdel.
ASSESSEURS DU JUGE DE PAIX : Jacques Mesange ; François Hue ; Sébastien Pattey fils Antoine ; Thomas Houllette.
Parmi les signataires figurent 4 Daviel dont l'aîné est le président de la Société populaire.

Jacques Chevalier, administrateur, est déclaré suspect et destitué ; il se met à la tête des contre-révolutionnaires et agite le pays ; par ses manoeuvres, il obtient la mise en liberté des personnes arrêtées lors de l'échauffourée de ventôse et conduites à Evreux ; puis il dénonce les deux frères Daviel, François-Désir-Hyacinthe et Louis-Jean, lesquels, le 10 thermidor (28 juillet) sont arrêtés et contraints de donner chacun une somme de 800 francs et sont ensuite enlevés de leur domicile par 2 membre du comité de surveillance d'Evreux.

La société populaire de la Barre se concerte avec celle de Bernay pour déjouer les complots de Chevalier à l'égard des frères Daviel et de l'ordre public (1).

(1) Tous ces détails sont tirés des Archives communales de Bernay ; séries I et K.

Y.-E. VEUCLIN
Correspondant du Comité des Beaux-Arts
Lauréat de Sociétés savantes
Imprimerie E. VEUCLIN - Bernay - 1891