A la citoyenne Durand
hôtel de l'Union
rue Saint-Thomas
du Louvre, n° 26, à Paris

"Ma bien-aimée,

Ne t'afflige pas trop ; je t'assure que je meurs satisfait ; la sévérité des hommes m'assure la miséricorde de Dieu ; elle expie les fautes que j'ai faites et prévient celles que j'aurais pu faire ; tu connais ma faiblesse, mon extrême sensibilité ; elle m'aura peut-être égaré ; il est digne de la bonté de Dieu de le prévenir. Va, ne nous séparons point ! Je serai toujours avec toi, avec nos enfants ; je veillerai sur vous. En songeant à moi, sache que je suis là et que je t'aime toujours.

Je pardonne à mes ennemis ; fais comme moi. Ils ont cru bien faire, et puis c'est moi seul qui me suis perdu. Ne leur imputons rien. Que peut-on imputer aux hommes lorsque Dieu seul fait tout ? C'est lui qui nous sépare un moment pour nous réunir plus sûrement et pour nous réunir toujours. Tu vois bien que c'était nécessaire. Avec les idées que tu m'as vues quelquefois, tu vois bien que c'était nécessaire ! Adieu, ma bien-aimée ; console-toi de la vie par l'image de l'éternité. C'était celle-ci qu'il s'agissait de passer ensemble, il n'y avait de doute que pour moi. Grâce à Dieu, il n'y en a plus. Adieu, bien aimée ; moi, je ne te dis pas adieu. Je te dis bonsoir, parce que je vais dormir un moment, un seul moment ! Au réveil, je reverrai ma bien-aimée, et rien ne pourra plus nous séparer.

J'embrasse nos enfants, nos parents, nos amis. Pour les consoler de ma mort, je leur laisse ma vie. Je la leur laisse aussi pour exemple. Qu'ils apprennent par ma faute à vaincre leur caractère, à modérer leurs passions, à ne pas suivre toujours leur coeur, qui peut les égarer ; qu'ils aiment leur patrie comme je l'ai aimée, et qu'ils la servent plus heureusement.

Mes enfants, aimez votre mère et obéissez-lui comme vous feriez à tous deux. Je lui transmets tous droits sur vous ; elle a les siens et les miens.

Mes chers parents, je suis fâché de la peine que je vous donne ; votre douleur est la seule que je sente en ce moment.

Adieu. Je vais où le maître m'appelle. Il m'ôte du travail au milieu du jour. Je me reposerai jusqu'au soir ; alors tout sera égal entre nous.

Adieu, ma bien-aimée, adieu.

Ton mari, ton ami éternel,

DURAND"

Cette lettre ne porte pas de date. Nous trouvons dans la liste des personnes condamnées à mort par le tribunal révolutionnaire, publiée par M. Campardon, un Pierre Durand, employé dans l'administration d'un district, guillotiné le 7 pluviôse an II, qui nous paraît être le signataire de cette lettre touchante.

Extrait du livre : Paris en 1794 et en 1795
Histoire de la rue, du club, de la famine
composée d'après des documents inédits
Par C.-A. DAUBAN
1868