SAINT MALO zz

Tous les habitants de la Côte d'Émeraude connaissent la croix de pierre qui se dresse, en face le Casino de Saint-Malo, sur le parapet du Sillon.

A cet endroit, même par les temps de calme plat, souffle toujours une bise légère, et en prêtant l'oreille, on dirait un gémissement qui monte de la grève.

Nos grand'mères déjà avaient observé ce curieux phénomène, et lui donnaient, dans leur imagination encore empreinte des émouvants souvenirs de la Révolution, une explication surnaturelle.

- C'est, disaient-elles, la plainte des fusillés de la Grand'Grève. Ce sont les gas de Vendée qui demandent une prière. (1)

Et, dévotement, nos grand'mères se signaient, en hâtant le pas, et en récitant un De Profundis.

Que s'est-il donc passé là ?

Il s'y est passé un des drames les plus émouvants de notre histoire locale, à l'époque de la Terreur.

Le lundi, 11 novembre 1793, le bruit courait dans les rues de Saint-Malo, que l'armée vendéenne, arrivée à Dol, marchait sur notre ville ; son plan étant de s'emparer d'un port, afin de pouvoir communiquer avec les îles anglaises.

Puis on apprenait, que changeant de route, elle se dirigeait sur Granville.

Le 24, elle s'emparait de ses faubourgs, et bientôt commençait l'assaut de la ville haute.

Dans la ville haute, résidait alors le proconsul Le Carpentier qui habitait chez Gourdan, un bon patriote, dont la femme, très pieuse, cachait chez elle l'abbé Bréhard, de sorte que sous le même toit logeaient le Représentant du Peuple et le prêtre réfractaire. Ce dernier, d'un espiègle héroïsme, poussait la malice jusqu'à vêtir les habits du proconsul endormi, quand il avait, la nuit, quelque malade à visiter, si bien qu'une fois la patrouille, en le croisant, lui hurla aux oreilles :

- Vive le Représentant du Peuple ! Vive la Nation !

Organisateur de la défense, Le Carpentier, enfermé dans Granville-la-Victoire, avait fait venir de Saint-Malo, des artilleurs et des munitions, ainsi que des chaloupes canonnières qui avaient établi leurs lignes de défense, au long du môle neuf, afin que l'ennemi ne pût tourner la place.

Maîtres des faubourgs, les Vendéens tentèrent, à trois reprises différentes, l'assaut de la ville haute.

Alors, pour triompher de leurs attaques désespérées, Le Carpentier fit tirer sur eux à boulets rouges. Ainsi, il sauva la ville haute, mais en convertissant la ville basse, en un immense brasier.

Battus sur les bords de la Loire, repoussés ensuite de Granville, les derniers restes de l'armée vendéenne ne furent plus dès lors qu'une bande apeurée de fuyards.

Ces pauvres fuyards - cohue de traînards, de blessés, de femmes, d'enfants - se replièrent sur le Clos-Poulet, où les armées républicaines firent prisonniers tous ceux qui ne purent se cacher à temps, dans les landes de nos campagnes, ou les roseaux de nos marais.

Les prisonniers furent dirigés sur Port-Malo. Cette ville était en état de siège, et une Commission militaire y avait été établie, afin de juger tous ceux qui avaient été arrêtés, les armes à la main.

Parmi eux, se trouvaient de nombreux jeunes gens de Dol.

Heureusement, la Commission militaire était composée de membres au coeur humanitaire, qui surtout voulaient sauver les jeunes gens de Dol. Mais bientôt rentra à Saint-Malo le terrible proconsul.

Alors tout changea vite d'aspect, et la procédure marcha à la baïonnette.

"Des femmes", raconte Duault, dans sa rarissime plaquette intitulée "Le proconsul Le Carpentier dans la commune de Port-Malo, pendant l'an II de la République", "périrent par les balles ; de malheureux orphelins furent ravis aux mains qui osaient les nourrir. Et, pour comble d'horreur, des moribonds arrachés aux grabats des hôpitaux, furent transportés sur le champ de carnage, et fusillés dans leurs couvertures."

Les femmes et les enfants étaient internés au Talard. Les hommes, dans l'église Saint-Sauveur.

Soixante-huit furent amenés en même temps, par un détachement de soldats républicains. Ils arrivèrent à Port-Malo, à trois heures de l'après-midi.

Le lendemain, après un arrêt de la Commission militaire qui les avait tous condamnés à mort, ils furent dirigés sur la Grand'Grève.

Là, déjà se trouvaient les femmes et les enfants internés au Talard.

Il était dix heures du matin.

On fit à tous tourner le dos au rivage. Le peloton d'exécution arma ses fusils. Alors, on raconte qu'un coup de vent enleva le chapeau de l'un des Vendéens, et l'envoya rouler à la mer. Ce malheureux alla aussitôt le chercher, en se mouillant jusqu'aux genoux. Cela amusa beaucoup les spectateurs.

Cependant, ayant retrouvé son chapeau, il revint prendre sa place dans le rang des victimes.

Alors, commença la tuerie. Elle dura vingt minutes.

Plusieurs tombereaux réquisitionnés attendaient les corps des suppliciés. On les y enfourna pèle-mêle, aussitôt l'exécution terminée. Après quoi, le cortège se mit en marche, laissant sur son passage une longue traînée de sang.

Les tombereaux, arrivés au cimetière, basculèrent, faisant rouler dans une fosse commune les cadavres des fusillés.

Jusqu'en 1812, une grande croix en bois vermoulue marquait l'endroit où ils avaient été enfouis.

D'après l'indication que je trouve, dans un séculaire et vieux manuscrit, cet emplacement se trouvait "vers le milieu du carré à droite, en entrant par l'ancienne porte du cimetière, c'est-à-dire aux abords de la croix autour de laquelle on inhumait jadis les ecclésiastiques.

Depuis bientôt un siècle a disparu cette grande croix, suprême souvenir de cette page sanglante de notre histoire. Depuis 1815, on ne célèbre plus, à la cathédrale de Saint-Malo, la messe commémorative, pour le repos de l'âme des fusillés de la Grand'Grève.

Depuis plus de cent ans aussi, deux fois le jour, la mer montante roule ses vagues d'émeraude sur le sable d'or que vint rougir le sang des humbles soldats vendéens.

Là, où ils se rangèrent, en attendant stoïquement la mort, se dressent, chaque été, nos blanches cabines de bains, et ce sont là de joyeux ébats, des flirts mondains, d'éphémères constructions de sable édifiées par de jolis bambins, au coeur naïf.

Mais, si la légende dit vrai, la plainte dolente des fusillés de la Grand'Grève, plane toujours au-dessus de nos sables d'or. Elle flotte au-dessus de notre mer d'émeraude, et c'est sa voix qu'on entend toujours dans la vague irisée qui déferle sur les brise-lames, et monte ensuite, comme une prière, vers la Croix du Sillon.

(1) Furent fusillés sur la Grand'Grève, pour avoir fait partie de l'armée des Brigands, (Archives municipales de Saint-Malo) :

Le 16 frimaire, an II : Dorbé

Le 18 : Robin, boulanger

Le 20 : Ch Morna, prêtre, vicaire des Obiers (Aubiers), district de Châtillon et Alex Michot, vicaire de Saint-Jean-de-Livré, district de Thouars

Le 4 nivôse, an II : Pajaud

Le 7 : Gellusseau

Le 11 : six Vendéens

Le 13 : douze Vendéens

Le 22 : vingt-cinq Vendéens

Le 27 : Ganuchaux

Le 4 pluviôse, an II : Hégran

Le 5 : quatre femmes

Le 7 : Hubert de La Boussac

Le 23 : Alberti

Le 7 : Thépaut.

EUGENE HERPIN

Annales de la Société historique

et archéologique de l'arrondissement

de Saint-Malo

1907