Comme tant d'autres petits métiers domestiques et vieux usages populaires qui disparaissent peu à peu, celui de la quenouille n'existera bientôt plus, chez nous, qu'à l'état de souvenir et c'est à peine, hélas ! si çà et là, dans le fin fond du bocage, on pourrait trouver quelques bonnes femmes demeurées fidèles à ce passe-temps favori de nos grands'mères ! C'est seulement depuis une quarantaine d'années que cette vieille tradition tend à disparaître et je me rappelle que, dans ma prime jeunesse, l'usage de la quenouille était encore très répandu : il n'y avait guère de "maisonnée" qui n'eût alors sa fileuse, et, le soir, à la veillée, on se faisait fête de se grouper autour de "l'ancienne" qui remplissait également l'office de conteuse et qui, tout en filant, défilait gravement son interminable chapelet d'"histoires" de loups-garous et de la "Grand'Guerre".

Sauf le dimanche, où, cela va sans dire, la pieuse "ancienne" se bornait à son rôle de conteuse et compensait le repos de ses mains en doublant le travail de sa langue, la quenouille fonctionnait ainsi, régulièrement, chaque jour que le Bon Dieu donnait. Il n'y avait exception que pendant la semaine "entre les deux Naus" c'est-à-dire entre la fête de Noël et le Premier de l'An. Durant ces huit jours, tout comme le dimanche, la langue seule marchait et pas une fileuse n'eût osé toucher à sa quenouille, car, suivant la croyance populaire, si l'on a le malheur de filer "entre les deux Naus", la "maladie" se met dans les poules et, en outre, ça fait boîtouser" les bêtes.

De tous les anciens interrogés par moi aucun n'avait pu me dire sur quoi était fondée cette croyance, lorsqu'un jour une vieille bonne femme, à laquelle je posais la question, me fit cette touchante réponse : "M'est avis que c'est ben le moins qu'on s'arrête de filer pendant huit jours pour remercier le Bon Dieu d'avoir fait naître le P'tit Jésus !"

La Vendée Historique - 1910