Parmi les familles de la Verrie qui furent le plus mêlées aux évènements de la Grande-Guerre, figure la famille Grolleau. Aujourd'hui divisée en plusieurs branches et disséminée, elle habitait alors le village de la Soulicière, situé presque sur les limites des trois paroisses de la Verrie, de Saint-Malo-du-Bois et de Saint-Laurent-sur-Sèvre. Fidèles catholiques, comme le sont encore leurs descendants, tous les Grolleau en état de porter les armes firent bravement leur devoir de Vendéens à l'armée du Centre, sous les ordres des deux Sapinaud, et plusieurs trouvèrent une mort glorieuse sur le champ de bataille.

 

LA VERRIE 3

 

L'un de ces Grolleau, qui était tout jeune à l'époque de la Grande-Guerre, vint s'établir plus tard au bourg de la Verrie et y exercer le métier de forgeron. Il y fit souche, et deux de ses descendants y frappent encore l'enclume, à l'exemple de leur grand'père.

Ce Grolleau, que j'ai parfaitement connu, était un excellent homme ; mais il avait deux passions, ou plutôt, deux haines au coeur : la haine des vipères, et la haine des Bleus.

Comme chasseur de vipères, il fut le précurseur de M. l'abbé Chabirand, curé de la Verrie, - un pasteur modèle auquel je suis heureux de faire la réclame en passant, et qui pousse la sollicitude envers son troupeau jusqu'à le délivrer des animaux rampants dont l'ancêtre joua un si vilain tour à notre premier père dans les vergers du Paradis terrestre.

Mais Grolleau, qui était en tout de l'"ancienne mode", n'avait point encore découvert les procédés de chasse perfectionnés de M. le Curé Chabirand. Celui-ci, en effet, a trouvé le secret de prendre les vipères vivantes : si bien qu'on prétend, dans le pays, qu'il a un don, et qu'il les fascine ! ... Le bonhomme Grolleau, lui, avait tout simplement remarqué que les vipères, lorsqu'elles se voyaient surprises, se fourraient dans le premier trou venu qui s'offrait à elles ; en conséquence de cette observation, il se contentait de présenter aux vilaines bêtes le bout du canon d'un fusil ; puis, lorsque l'un d'elles avait la tête engagée dans le trou, il lâchait son coup, et ... voilà !

Un beau jour, une vipère plus grosse que les autres étant entrée presque tout entière dans le canon du fusil et l'ayant bouché, l'arme éclata, et le bonhomme faillit en perdre le poignet. Cela le rendit plus prudent à l'avenir, et je crois même qu'il abandonna tout à fait un genre de chasse dont il avait expérimenté à ses dépens le caractère par trop dangereux.

D'où lui était venue sa haine pour les vipères, je ne saurais le dire ... Quant à la haine qu'il portait au Bleus, on va voir qu'il était payé pour cela.

J'ai dit que le bonhomme Grolleau était tout enfant à l'époque de la Grande-Guerre. Son père, soulevé dès le début de l'insurrection, avait fait toutes les premières campagnes de la Vendée militaire, y compris celle d'Outre-Loire. Après le désastre de la Grande-Armée, il était rentré au village, et n'avait point encore repris les armes lorsque les Colonnes infernales envahirent le pays.

 

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Le village de la Soulicière, retiré dans l'intérieur des terres, semblait à l'abri de ces bandes incendiaires et d'assassins, qui se contentaient généralement de brûler et de massacrer dans les bourgs et dans les fermes à proximité des routes ; aussi Grolleau, qui croyait n'avoir rien à redouter pour les siens, s'occupait-il tranquillement de ses affaires.

Un soir, comme il rentrait chez lui après une absence qui avait duré toute la journée, et qu'il allait enjamber un échalier situé entre le village du Grand Boucher et celui de la Soulicière, il se vit tout à coup en face d'un cadavre sans tête, placé debout le long d'un gros chêne ! ... Ce cadavre était celui d'une femme, mais il n'était pas le seul ; à chaque sein de ce corps était attaché, avec des cordes, le cadavre - également sans tête - d'un tout petit enfant !

Grolleau crut d'abord à une apparition, et il recula après s'être signé dévotement. Mais, comme il était brave, il revint presque aussitôt, et, après avoir fait un nouveau signe de croix, il enjamba l'échalier. Jetant alors les yeux aux pieds du cadavre, il reconnut avec épouvante ... la tête de sa femme ... et celle de ses deux plus jeunes enfants ! ...

 

Bleu 4

 

Le malheureux comprit tout de suite ... Les Bleus étaient passés par là ! ... il était veuf ... et les misérables lui avaient tué deux de ses petits enfants ! ...

Des larmes de rage inondèrent son visage ... La main étendue sur le corps de sa femme et sur ceux de ses enfants, il jura de se venger.

Dès le lendemain, suivant ses propres expressions, il se fit chasseur d'hommes. Après avoir rendu les derniers devoirs aux trois martyrs et mis en sûreté les autres membres de sa famille, il décrocha son fusil, chaussa ses sabarons, ferma sa porte à clef et quitta le village pour se mettre tout de suite en campagne.

Tantôt sur un point, tantôt sur un autre, il guettait au passage les détachements républicains ; puis lorsque le gros de la colonne était passé, il attendait patiemment, caché derrière un buisson et le doigt sur la détente, qu'un traînard vînt s'offrir à ses coups. Malheur alors à celui-là ! Grolleau était un tireur de première force : tout Bleu ajusté par lui était un homme mort ! ...

Combien il en démolit ainsi, au printemps de l'année 1794, lui-même avouait, plus tard, qu'il eût été incapable de le dire ...

A l'occasion, Grolleau savait faire l'économie d'une charge de poudre, et il se contentait d'assommer les Bleus. Ce fut même ainsi, dans des conditions particulièrement dramatiques, que périt le premier qu'il put immoler à sa vengeance.

C'était au lendemain même du massacre de la Soulicière. Les assassins, en sortant du village, s'étaient dirigés du côté de Saint-Laurent, et ils avaient passé la nuit, ainsi que la journée suivante, à brûler et à massacrer dans les environs ; puis ils avaient pris la route de la Verrie.

 

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Grolleau, qui s'était mis à l'affût à la Croix de l'Anguille, sur le chemin de Saint-Laurent à la Verrie, vit passer toute la troupe presque à le toucher, mais il ne broncha pas : tirer dans le tas lui eût été facile, mais c'était s'exposer à être aussitôt massacré par les bandits ; or, il voulait se venger sûrement et lontemps, et, pour cela, il était bien résolu à ne s'en prendre qu'aux Bleus isolés, aux traînards qui suivaient presque toujours les colonnes. Il attendit donc tranquillement.

Son attente ne fut pas longue. Cinq minutes à peine s'étaient écoulées, lorsqu'il vit arriver dans le chemin creux un soldat qui marchait difficilement. Le Bleu, qui paraissait blessé à la jambe et à bout de forces, s'arrêta juste au pied de la Croix.

Grolleau fut sur le point de lui envoyer une balle presque à bout portant. Mais il réfléchit que la colonne était encore tout près de là, et que d'autres retardataires pouvaient arriver du côté de Saint-Laurent, auxquels il importait de ne pas donner l'éveil. - Faut qu'j'assomme tchio-là sans faire de brit ! se dit-il à lui-même ...

En même temps, il aperçut à côté de lui un sarceau, abandonné là le long de la haie. (Les paysans du Bocage donnent le nom de sarceau à un instrument à deux pointes de fer, dont ils se servent pour sarcler le blé). Il s'en saisit, franchit le fossé d'un bond et sauta à la gorge du Bleu, avant que celui-ci eût pu se servir de ses armes pour se défendre.

- Fais ton acte de contrition, lui dit-il, car tu es mort !

Tremblant, le Bleu se jette à genoux et demande grâce.

- Grâce ! s'écrie Grolleau ... As-tu donc fait grâce à ma pauvre femme et à mes deux petits enfants ? ... Allons, dépêche-toi, et fais ton acte de contrition, où je j'envoie tout droit brûler en Enfer ! ...

Le Bleu vit qu'il n'avait plus qu'à s'exécuter ... Comme un tas de soi-disant libres-penseurs que nous voyons aujourd'hui insulter la Religion tant qu'ils sont bien portants, mais qui se rappellent leur catéchisme lorsqu'il voient arriver la mort, il fit son acte de contrition en se tournant vers la Croix ...

- Et maintenant, reprit Grolleau en brandissant son sarceau, fais ton signe de Croix !

A peine le Bleu avait-il tracé le signe de la Rédemption, qu'il tombait mort, le crâne fracassé ! ...

- En voilà toujours un ! se dit Grolleau ... Puis il reprit le sarceau, dont les deux pointes s'étaient enfoncées jusqu'au manche dans le crâne du misérable, remonta le fossé et se remit à l'affût.

Plus tard, lorsqu'il racontait à son fils ce premier acte de vengeance sur un blessé, le vieux Vendéen, qui avait toujours devant les yeux les cadavres mutilés de sa femme et de ses deux petits enfants, ne manquait jamais de conclure par ces mots : Ah ! man pauvre gâs ! la douleur en fait faire de pus d'une manière !

Ce dramatique épisode - tout ce qu'il y a de plus authentique - a naturellement servi de thème à l'imagination populaire, et la légende a tenu à y mettre du sien : aujourd'hui, nombre de paysans de la Verrie vous affirmeront gravement qu'ô r'vint totes lés nêts, à la Croëx d'l'Ondgille ! ... Et, si vous avez l'air de douter, ils auront soin de préciser en ajoutant qu'on y voit, à minuit, in çarqueil avec ine chondelle !

Je doit ajouter qu'il n'y a pas que les simples paysans à croire au revenant de la Croix de l'Anguille : un M. de Rangot, qui habitait autrefois la propriété de la Fresnaie, à la Verrie, a souvent donné sa parole d'honneur à mon père qu'une certaine nuit, au retour d'une foire de Châtillon, il avait parfaitement vu, de ses yeux vu, à la Croix de l'Anguille, un cercueil avec une lumière, et que la frayeur lui avait fait faire un détour à travers champs.

On dit que c'est l'âme du Bleu qui revient là-bas pour réclamer des prières. - Elle devait en avoir grand besoin !

CROIX DE L'ANGUILLE 001 zzz

H.B.

La Vendée Historique - 1899