ECHOS DE 1830

PROVOCATIONS ET CRUAUTÉS DES "PHILIPPISTES" ENVERS LES CONSCRITS "RÉFRACTAIRES"

Tous les moyens sont bons contre les carlistes.

A la Bérangerie, arrondissement de Châteaubriant, les gendarmes prennent chez des paysans un enfant de trois ans, et menacent ses parents de l'emporter s'ils ne leur livrent pas les armes qu'ils supposent être en leur possession.

Au Temple, près d'Ancenis, un réfractaire, nommé Bernard, est surpris par deux gendarmes au moment où il tend des collets pour attraper des perdrix. Les philippistes tirent sur lui et le tuent ; puis ils dressent un procès-verbal disant qu'attaqués par un chouan, ils ont fait contre lui usage de leurs armes, se trouvant dans le cas de légitime défense. "Il a été parfaitement démontré, lisons-nous dans une lettre du procureur d'Ancenis au procureur général d'Angers, quelque temps après les évènements, qu'un gendarme avait tiré à dessein sur Bernard au moment où il s'enfuyait. Des poursuites, une instruction réglée, auraient inévitablement conduit ce militaire à la cour d'assises, mais mon prédécesseur refusa son ministère à une action qui aurait été plus fâcheuse que le mal qu'elle aurait vengé. Le gendarme en fut quitte pour une réprimande et un déplacement. Ainsi, M. le procureur général, Bernard a été tué volontairement, à dessein, et cela dans un moment où il était sans armes et inoffensif".

Vers la même époque, M. Arianne, nommé juge d'instruction à Châteaubriant après la révolution de juillet, et par conséquent peu suspect de partialité en faveur des chouans, révèle un fait non moins grave : "Un officier de l'armée française, déclare-t-il, se transformant en bourreau, pendit de sa propre main un habitant de Saint-Julien-de-Vouvantes, parce que ce malheureux était soupçonné par lui de faire des guêtres aux chouans. Il est de notoriété publique que cet officier, ayant fait appeler devant lui l'infortuné, lui passa sans autre forme de procès une corde autour du cou, l'entraîna ainsi dans un jardin voisin, et là le pendit à un arbre. Pendant l'agonie de cette victime, les soldats creusèrent une fosse. Heureusement la branche à laquelle le tailleur était suspendu se rompit et il tomba, pour ainsi dire sans vie, aux pieds de son assassin. Alors l'assassin, croyant remarquer un reste de vie, lui sauta sur le ventre et le bourra de coups de pied, au point de déterminer une hernie. Sur les représentations des soldats, que tant de cruautés attendrirent sans doute, l'officier abandonna sa victime qui, plus tard, ayant recouvré la vie, vint à Châteaubriand demander grâce pour son assassin. Un bandage herniaire fourni au tailleur par l'officier fut le seul dédommagement accordé à ce malheureux, et la seule punition infligée à ce militaire".

Ne voulant pas donner une trop étendue à ce lugubre chapitre, nous le terminerons en relatant la triste fin du réfractaire Jamier, du village de Cornillé.

L'infortuné jeune homme travaillait dans un champ avec quatre de ses camarades, insoumis comme lui, quand la troupe survint à l'improviste. Les cinq hommes prirent la fuite, mais le soldat Rocher tira sur Jamier qui tomba mortellement frappé. Les philippistes se retirèrent sans plus s'occuper du blessé. Entré par les reins, le projectile était sorti par le ventre, Jamier souffrait le martyre et se plaignait douloureusement, il demandait un prêtre. Une heure et demie plus tard seulement, l'officier qui commandait le cantonnement voisin dit à ses hommes : "Allez chercher le chouan, et, s'il n'est pas crevé, achevez-le". Les soldats n'osèrent exécuter cet ordre infâme ; ils "ceinturèrent Jamier avec son mouchoir" et le transportèrent chez le nommé Pierre Monnerie, auquel l'officier ordonna de conduire le blessé dans sa charrette jusqu'à Vitré. A Cornillé, la mère et les soeurs de la victime aperçurent le sinistre cortège ; ils se produisit alors une scène déchirante. Les malheureuses femmes suppliaient le lieutenant de leur permettre de soigner le mourant. Mais cédons la parole à Sainte Jamier, l'aînée des soeurs, qui, tout en larmes, raconte devant la cour de Rennes la cruelle agonie de son frère :

"L'officier n'a pas voulu le laisser chez nous, explique-t-elle. - Il ne se sauvera pas, lui disais-je, vous avez des soldats pour le garder ; laissez-nous le afin que nous le soignions. Il ne le voulut pas. - Il n'est blessé qu'à la cuisse, disait-il. - Mon frère disait : non, ce n'est pas à la cuisse, mes boyaux me sortent par le ventre. - Ce n'est rien, disait l'officier, dans deux jours, il sera guéri. - Ah ! monsieur l'officier, dans deux jours, il sera mort. Laissez-moi monter pour que je lui soutienne la tête ; permettez que je lui donne à boire quelques gouttes dans un verre que tient ma soeur. - Non, disait l'officier, marche, conducteur, et hâte-toi ... Je suivis la charrette jusqu'à l'endroit où M. le vicaire l'arrêta et monta pour le confesser. Ma soeur s'approcha et le fit boire un peu. L'officier criait à chaque instant : hâtez-vous ! ... Il y avait du sang tout le long du chemin. Je continuai à suivre la charrette jusqu'au Boisbide, où il nous défendit d'aller plus loin".

Pendant que la famille de Jamier cherchait inutilement à attendrir le commandant du détachement, l'abbé Levieux, recteur de Cornillé, reprochait aux soldats leur barbarie. - "Quoi ! leur demandait-il, ces réfractaires que vous poursuivez ne sont-ils pas vos compatriotes ? Comment, vous qui êtes Français, pouvez-vous vous servir de vos armes contre des Français, et surtout tirer sur des hommes qui ne vous font aucun mal ? Ils n'étaient que cinq, ils n'avaient point d'armes et fuyaient devant vous !" Mais les paroles du vénérable prêtre ne faisaient qu'irriter les meurtriers. - "Ce gredin-là, disaient-ils, mériterait bien que nous lui en fissions autant qu'à l'autre !"

Comme tout vrai chouan, Jamier était animé d'une foi sincère, il continuait à demander avec instances les secours de la religion. Mais son bourreau ne voulait pas lui accorder la suprême consolation de mourir la conscience tranquille ; l'abbé Rocher, vicaire, s'efforçait vainement d'obtenir du lieutenant la permission de confesser le moribond. Pour y parvenir, il dut avoir recours à une ruse. Coupant à travers champ, il devança la voiture, l'attendit au passage, et sauta dedans avant que l'officier, qui marchait à la queue de la colonne, l'eût rejoint. Ce dernier le laissa remplir son ministère ; toutefois, il l'interrompait fréquemment en lui criant : "Dépêchez-vous !"

Jamier était fort mal placé dans la charrette ; sa tête pendait comme celle d'un animal conduit à la boucherie : "Le chemin est très rude, raconte le charretier Pierre Monnerie, et dans des endroits nous enfoncions dans la boue jusqu'aux genoux. Hâte-toi ! hâte-toi ! me criait à chaque instant le lieutenant. Jamier répandait beaucoup de sang. On aurait pu, par endroits, le suivre à la trace. Ses deux soeurs, en pleurs, couraient après la charrette, suppliant l'officier de les laisser monter. Il s'y refusa constamment. Nous fîmes ainsi trois lieues. Jamier était mort quand nous arrivâmes. On mit son cadavre en prison."

La pitié n'est pas révolutionnaire, écrivait Westermann au Comité de Salut public, après la bataille de Savenay : l'officier qui commandait cette troupe de barbares, indigne de servir dans l'armée d'une nation civilisée, partageait sans doute la manière de voir du sinistre général de la république. Mais si le corps du pauvre réfractaire restait encore aux mains de ses ennemis, son âme libre était remontée vers ce Dieu pour l'amour duquel, au milieu des tortures et devant le désespoir de sa famille éplorée, il avait pardonné à ses bourreaux.

Aurélien de COURSON

La Vendée Historique  -  1899