Quatrième lettre

Guérison

Monsieur,

En même temps que Mgr Montault ouvrait une souscription pour l'érection d'un monument, il s'occupait, avec un zèle non moins grand, à faire constater les grâces que pouvaient avoir obtenues quelques fervents chrétiens au Champ des Martyrs. A cet effet, il chargea, dès 1816, M. V. Vinay, curé d'Avrillé, de dresser une enquête sur une guérison qui eut alors un certain retentissement. Nous ne pensons pas pouvoir faire mieux que de reproduire ici le procès-verbal déposé dans les archives de l'évêché :

"Nous, soussigné, curé d'Avrillé, commissaire nommé par mgr l'évêque d'Angers, aux fins de vérifier plusieurs faits relatifs aux victimes de la Révolution, immolées dans le champ dit des Martyrs, situé dans notre paroisse : avons fait comparaître devant nous Charles Prier, tailleur de pierre, et Françoise Bauchaine, son épouse, domiciliés à Épinard, âgés l'un et l'autre d'environ cinquante-six ans, et les avons interpellés de nous raconter en détail la faveur miraculeuse qu'ils prétendaient avoir obtenue en implorant le secours desdites victimes dans l'enceinte même qui renferme leurs dépouilles mortelles.

Ils nous ont déclaré l'un et l'autre : qu'elle, Françoise Bauchaine, perclue de tous ses membres, au point qu'elle ne pouvait porter sa main à la bouche et qu'on était obligé de lui donner à manger comme à un enfant, avait en vain, pendant cinq ans de douleurs et de souffrances, réclamé les secours des médecins et mis en usage leurs moyens curatifs ; abandonnée de tous, elle prit la résolution de se faire transporter audit Champ des Martyrs ; s'étant préparée à ce pieux voyage par la confession et la sainte communion qu'on lui administra dans sa maison, son mari la fit transporter en bateau à Angers ; de là, à l'aide de sa soeur, d'une autre femme et de son mari, appuyée sur deux béquilles, elle se traîna sur ledit Champ, y fit sa prière et invita les personnes qui l'accompagnaient à s'unir à elle pour demander au ciel sa guérison par l'intercession des Martyrs. A peine avait-elle achevé sa prière, qu'elle en éprouva un effet miraculeux, ses douleurs cessèrent subitement et, se relevant seule de l'humble posture où elle ne s'était mise qu'à l'aide de sa soeur, elle se sentit parfaitement guérie, quitta ses béquilles, retourna à Épinard à pied, sans aucun secours, et avec plus de facilité que ceux qui l'accompagnaient. Depuis ce moment, elle n'a plus ressenti aucune douleur et vaque à ses occupations comme si elle n'avait jamais été malade.

Telle est leur déposition, digne de foi d'après les bons témoignages que j'ai recueillis sur leur probité, leur attachement aux bons principes et la confiance dont ils jouissent généralement, déposition faite en présence de MM. Regullier, capitaine retraité, et Romain Vinay, officier de cavalerie.

De tout quoi j'ai rédigé de suite procès-verbal que les susdits témoins ont signé avec moi et non les comparants pour ne savoir.

A Avrillé, dans la salle du presbytère, le vingt-cinq juillet mil huit cent seize.

Ont signé V. VINAY, curé d'Avrillé,

R. VINAY, REGULLIER, capitaine."

Beaucoup d'autres faveurs obtenues auraient pu être signalées d'une façon non moins authentique, car il est peu de grâces sollicitées avec un ardent amour de Dieu et un grand esprit de foi, qui n'aient été exaucées.

Aussi est-ce bien en ce lieu que l'Évangile reçoit son application particulière : "Les aveugles voient, les sourds entendent, les lépreux sont guéris".

Et puis les aveugles et les sourds ne sont pas seulement ceux qui ont de mauvais yeux et les oreilles closes ; il en est en effet qui, ne possédant point ce sixième sens que l'on nomme le sens religieux, l'ont obtenu, sans qu'ils s'en doutent, par les prières d'une épouse, d'une mère, d'une soeur, et mieux encore, par celles de petits enfants au pied de la vénérable croix du Champ des Martyrs.

Que de bonnes oeuvres sont nées sur cette terre féconde ou du moins sont allées y puiser cette précieuse sève, sans laquelle les meilleurs projets demeurent stériles !

Pour n'en citer qu'une seule, nous dirons que la Conférence de Saint-Vincent de Paul d'Angers, aujourd'hui si pleine de vie, n'était, voilà bientôt quinze ans (ceci était écrit en 1855) qu'à l'état de germe, lorsqu'un petit nombre des premiers membres de sa fondation, guidés comme par une force secrète, s'acheminèrent de ce côté bien plus en promeneurs qu'en pèlerins ; c'était aux approches de la Toussaint ; les bois perdaient leurs feuilles et la nature prodiguait ses tristesses charmantes avec tant d'amour et d'abandon, que l'un d'eux murmurait tout bas ces vers du poète :

Soleil si doux au déclin de l'automne,

Arbres jaunis je viens vous voir encore !

Les trois amis cheminaient toujours, et ressentant comme un attrait mystérieux vers le Champ des Martyrs, ils finirent par échanger leurs intimes propos contre de plus sérieuses causeries ; la prière vint d'elle-même sur leurs lèvres et avec elle la charité, sa compagne chérie.

- Voici la grande croix, dit l'un.

- Allons nous agenouiller à ses pieds, reprit l'autre.

- Versons notre aumône, proposa le troisième.

Et tous ensemble ajoutèrent : Mais si nous recommandions notre oeuvre !

En effet, l'oeuvre de la Conférence fut vivement recommandée, et vous savez, Monsieur, si depuis elle a prospéré.

Ainsi nos martyrs sont devenus, au moyen de l'oraison, qui sait mêler les choses du ciel avec celles de la terre, nos premiers frères associés en Saint Vincent de Paul.

Agréez, etc.

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