Troisième lettre

Aspect des lieux - Projets et polémique en 1817 et 1818 - Documents sur la chapelle.

Monsieur,

Après vous avoir indiqués mes sources, vous trouverez bon que je parle de l'aspect et de l'origine du champ où reposent nos modernes martyrs.

Ici, c'est moins à vous qui connaissez les lieux, que je m'adresse, qu'au lecteur auquel vous destinez ces lettres.

En toutes saisons, à toutes les heures du jour, si par hasard vous portez vos pas à l'ouest d'Angers, du côté de Saint-Nicolas, vous verrez des pèlerins profondément recueillis et dont plusieurs n'ont pas fait moins de trente à quarante lieues, s'acheminer par de petits sentiers bordés de haies et de taillis, vers un point d'une affligeante célébrité. Nous ne connaissons pas aux alentours de la ville une nature plus désolée et qui rappelle des souvenirs plus navrants : le peuple nomme cet endroit le Champ des Martyrs.

Il faisait autrefois partie d'un parc dépendant du prieuré de la Haye-aux-Bons-Hommes, fondé par Henri II, roi d'Angleterre, prieuré de l'ordre de Grandmont, qui eut l'insigne honneur de donner un souverain pontife à l'Eglise.

Il n'est pas douteux que le pape Grégoire XI, lorsqu'il n'était encore que Pierre Roger, se soit promené dans cette solitude qu'il sanctifia par ses méditations quatre siècles avant qu'elle devint le théâtre d'attentats inouïs. L'esprit aime à rapprocher les oraisons de cet éminent personnage et les prières de nos courageuses victimes, pour n'en faire qu'un seul hommage agréable à Dieu.

Ce champ où, suivant l'expression énergique d'un voisin, la mort régnait en son plein, dépend aujourd'hui de la commune d'Avrillé. Il est situé près d'un bois et sur le bord d'une route qui conduit à des carrières d'ardoises, ou plutôt à des gouffres pleins d'une eau verdâtre.

Les murailles mêmes du parc, avec leur teinte grise et leurs mousses livides, ajoutent à ce que ces lieux ont par eux-mêmes de triste et d'étrange.

Les fanatiques de 1794, comme vous le voyez, s'entendaient à trouver des sites en rapport avec leurs scènes sanglantes ; le sentier tortueux et accidenté qu'ils faisaient suivre aux victimes est bien encore de nos jours un véritable chemin de la croix. Le coeur se serre en effet lorsqu'on y passe ; il s'appelle le chemin du Silence, et même au nouveau Golgotha, centre du populaire pèlerinage. Le nombre moyen des visiteurs, monte par jour au chiffre d'environ soixante, et pendant certaines fêtes, notamment les lundis de Pâques et de la Pentecôte, à celui de mille à deux mille. S'il est permis de me citer, je me rappelle que tout enfant, mon père m'y conduisait quand la maladie, en s'abattant sur l'un de nous, venait à répandre l'inquiétude dans la famille.

A cette époque, il n'y avait point encore de murailles blanches à l'entour des fosses, l'oeil ne s'arrêtait guère que sur des bruyères et des ajoncs sauvages. On s'agenouillait sur l'herbe, et l'ex-voto en cire blanche allait rejoindre de longues béquilles que de pauvres infirmes, en témoignage de leur guérison, avaient appendues aux ailes d'une grande croix solitaire. Dégagée de toute construction, elle étendait son ombre protectrice sur les vastes fosses qui recouvrent tant d'innocence et de malheur.

 

 

En présence de ces souvenirs, je serais tenté de regretter l'aspect qu'avait ce site sauvage, où je priais avec une si vive effusion ; non que je veuille élever la moindre critique contre la charmante chapelle qui vient d'y être construite, en style du XIIIe siècle, sous la direction de M. Tendron, architecte : mais c'est que cette nature désolée s'harmonisait parfaitement avec le souvenir du sang vendéen, dont cette terre a été si largement abreuvée.

Toutefois, il est une considération supérieure à ces regrets, et que les coeurs chrétiens comprendront sans peine, je veux parler de la célébration de la sainte messe, pour le repos des âmes de nos martyrs, au lieu même où ils ont succombé.

Un autel était donc nécessaire, et par suite une chapelle. Mgr Montault, de vénérée mémoire, avait projeté d'en élever une ; mais il ne put accomplir son dessein, et cependant nous vivions alors sous la Restauration ! Mille obstacles s'élevèrent contre ce désir ; l'on crut voir de sa part une intention secrète d'ériger un monument politique, lorsque dans sa pensée il ne s'agissait pas même d'un monument historique, mais d'un édifice religieux. Nous pouvons ajouter quelques détails authentiques à ce sujet.

Au mois de janvier 1817, Mgr Montault commence à s'occuper sérieusement du Champ des Martyrs ; auparavant, et ceci est digne de remarque, les classes les moins aisées de la société avaient à peu près seules porté leur attention de ce côté ; seules, depuis l'année 1800, elles avaient imprimé l'élan à de nombreux pèlerinages. Mgr Montault, en s'occupant d'illustrer ce lieu par un monument ne faisait, en définitive, que répondre à un voeu vraiment populaire ; il essaya donc d'y satisfaire, et se mit en devoir d'ouvrir une souscription. Il fut aidé dans son entreprise par M. Revellière, chef de la 3e division au ministère de la marine à Paris, et par son frère aîné, M. Revellière, premier commis de la direction des contributions dans la même ville. Ces messieurs avaient perdu leur mère, née Marie-Victoire Baudusseau, victime au Champ des Martyrs.

Le 3 septembre 1817, le chef de division écrivait à Mgr Montault en ces termes :

"Monseigneur,

J'attendais pour répondre à la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire que la grande aumônerie eût prononcé sur la fondation qui nous intéresse si vivement et à laquelle vous avez bien voulu donner vos soins. Quoique la solution de Son Éminence vous ait été adressée directement sans que j'en fusse informé, je vous prie d'agréer l'expression de ma gratitude particulière.

Mon frère et moi attendons une réponse de nos soeurs pour consommer l'offrande collective de quelques petites rentes foncières à la même destination. Cette donation devra sans doute être soumise, comme toutes celles du même genre, à l'acceptation royale ; M. Retailleau, notre parent, veut bien se charger de remplir les formalités nécessaires.

Il me tarde, Monseigneur, d'apprendre que la Religion a consacré de si chers et si douloureux souvenirs ; votre nom, attaché à cette tardive dédicace, se confondra dans nos coeurs avec celui des martyrs que nous pleurons, etc., etc..

Signé REVELLIÉRE."

Cette homme distingué écrivait encore à Mgr Montault, en février 1818, de Nantes, où il était alors commissaire général de la marine, ce qui suit :

"Monseigneur,

J'ai l'honneur de vous soumettre l'annonce que je vous ai proposé à mon passage à Angers de faire publier dans les journaux, afin de réaliser le voeu que nous avons tant à coeur, mon frère et moi, et que vous avez bien voulu seconder de toute votre influence ...

J'obtiendrai l'insertion au Journal des Débats et à la Quotidienne, même au Moniteur, si les censeurs de la police ne s'y opposent pas, parce que je connais les principaux rédacteurs de ces feuilles ... La première annonce me semble devoir être faite dans les affiches d'Angers ...

J'ai l'honneur, etc., etc."

Cette annonce fut en effet insérée, le vendredi 20 février 1818, dans le Journal politique et littéraire de Maine et Loire, n° 26 (imprimerie d'Auguste Mame). Elle est ainsi conçue : "Plusieurs familles des départements de l'Ouest se sont réunies pour acquérir un terrain, connu sous le nom du Champ des Martyrs, situé près d'Angers, sur la route de Nantes, et y fonder un monument expiatoire à la mémoire des nombreuses victimes qui y ont été immolées en 1793 (c'était en 1794). Cette acquisition a été approuvée par une ordonnance royale du 9 avril 1817.

Persuadées que tous ceux qui ont eu à déplorer dans ce commun malheur la perte d'une mère, d'un père, d'une soeur, d'un enfant ou seulement d'un proche et d'un ami, seront disposés à concourir à cette oeuvre de piété, ces familles ont cru devoir les appeler à s'y associer en publiant le moyen et le but de la souscription qu'elles leur proposent.

Les départements de l'Ouest qui ont été le théâtre de la guerre héroïque, connue sous le nom spécial de la Vendée, ceux de Maine et Loire et de la Loire-Inférieure ont été surtout la proie des vengeances et des exécutions militaires.

Angers comme Nantes a eu ses massacres réglés de prisonniers, de suspects ou de fugitifs. Sur le seul point dit le Champ des Martyrs, plus de trois mille personnes ont été fusillées par centaines et inhumées pêle-mêle. Une foule d'habitants, orphelins, veufs, etc., y vient encore chaque jour, après vingt-cinq ans, prier et verser des larmes. Ces innocentes victimes de la Révolution étaient des vieillards, des femmes, des mères de famille, des familles entières, condamnées pour leur attachement à la religion, pour leur respect envers le sang de nos rois, pour leur simple dévouement au salut de quelque proscrit. Il s'en est trouvé de tous les rangs, de toutes les classes, de toutes les professions ... Des âmes pieuses ont désiré assurer le repos de ces saintes et chères reliques par une fondation perpétuelle sur le lieu même des martyrs. Déjà des sommes ont été versées pour isoler le terrain, réunir des matériaux et dresser des plans. M. David, jeune sculpteur, à qui ses premiers essais ont mérité le grand prix et qui, pensionnaire du Roi à l'Académie de Rome, est revenu consacrer son talent à sa ville natale, s'est chargé de diriger les travaux.

La chapelle sera simple, parce qu'elle n'est destinée qu'à sanctifier des souvenirs de vertu et de simplicité. Mais des messes y seront fondées à perpétuité, et déjà, indépendamment des sommes versées, des rentes ont été constituées pour ce service, de sorte qu'il sera libre aux souscripteurs de faire des donations ou de réaliser leur offrande en argent comptant ...

Les noms des souscripteurs et donateurs seront religieusement recueillis sans distinction, et même commémoration en sera faite avec ceux des martyrs qu'ils se sont proposé d'honorer.

Mgr l'évêque d'Angers (Montault) s'est chargé de recevoir les offrandes ... Il se propose de publier les traits édifiants de courage, de fidélité, de résignation, de dévouement, d'humanité, qu'il a déjà recueillis sur les malheureuses victimes du Champ des Martyrs.

Il espère que les amis et parents qui pourront contribuer à enrichir ce Recueil, voudront bien ajouter aux matériaux qu'il possède et le mettre à même de perpétuer, pour l'édification des fidèles, de si beaux exemples de patience angélique et de vertus chrétiennes."

Parmi les personnes distinguées qui aidèrent Mgr Montault de leur concours, je ne puis passer sous silence l'abbé Jagault qui, en date de Thouars, 27 avril 1817, écrivait au Prélat les lignes suivantes :

"MONSEIGNEUR,

Si ma santé n'eût pas été aussi délabrée, j'eusse passé par Angers en revenant de Thouars, mais il m'a fallu céder à la nécessité et prendre le chemin le plus court : j'eusse été charmé de parler avec vous de la chapelle que vous entreprenez de faire construire et de vous annoncer que Mesdames Donissan et de La Rochejaquelin veulent y contribuer. Elles donneront 1 000 francs pour la construction de la chapelle et 100 francs de rente pour la desservir, M. Donissan ayant péri dans votre ville ... La famille de La Rochejaquelin désire que je porte la parole dans la cérémonie qui va avoir lieu à Cholet, pour Henri de La Rochejaquelin, etc., etc. ... La cérémonie doit avoir lieu le 7 mai ..."

Le même dans une autre lettre du 13 juin 1817, s'adressant à Mgr Montault, disait : "Ma belle-soeur et ma nièce auraient bien voulu aussi contribuer à cette bonne oeuvre, car mon frère, qui était directeur de l'administration de la guerre sous M. le marquis de Donissan, gouverneur du pays et président du conseil de guerre, a été mis à mort dans votre ville."

L'abbé Jagault termine sa lettre en s'excusant sur sa modique offrande ! Il écrit encore, le 6 novembre 1817, l'alinéa suivant : "M. le marquis de Civrac a le dessein de souscrire pour la chapelle du Champ des Martyrs ; je crois que son père et son frère, les ducs de Lorges et de Civrac, souscriront également."

M. Turpault, fils aîné, de Cholet, vers la fin de 1817, répondait également à l'appel de Monseigneur en lui faisant passer, le 9 décembre, la somme de 300 fr. pour la clôture du Champ des Martyrs. L'honorable M. Turpault avait perdu sa mère, Perrine Poitier, condamnée à la peine de mort par jugement de la Commission militaire, signé Antoine Félix, président, François Laporte, Jacques Hudoux, et à la date du 26 germinal l'an second (15 avril 1794).

Ce jugement comprenait quatre-vingt-dix-neuf victimes, et portait confiscation de leurs biens : les quatre-vingt-dix-neuf soi-disant conspirateurs étaient atteints et convaincus d'avoir eu des intelligences avec les brigands de la Vendée, d'avoir fait partie de leur rassemblement contre-révolutionnaire, d'avoir pris les armes contre les armées de la République et d'avoir provoqué enfin au rétablissement de la Royauté et à la destruction de la République française."

Les registres mentionnent que l'exécution se fit le lendemain, 27 germinal (16 avril), sur les dix heures du matin.

Tels sont les noms des personnes qui les premières, en 1817 et 1818, secondèrent les efforts de Mgr Montault. Nonobstant de pareils appuis, les projets du respectable prélat furent traversés par le ministre, secrétaire d'État au département de l'intérieur.

En effet, le ministre écrivait, le 6 mars 1818 :

"MONSEIGNEUR,

J'ai eu l'honneur de vous transmettre, le 18 avril 1817, l'ordonnance royale du 9 du même mois qui autorise la fabrique d'Avrillé à accepter la donation d'un terrain de 200 fr., appelé le Champ des Martyrs.

J'apprends aujourd'hui par les journaux, qu'en effet une chapelle va être élevée sur ce terrain par vos soins ; que les dons et offrandes pour cet objet sont reçus au Palais épiscopal ; que des rentes ont été constituées pour la fondation de messes à perpétuité.

D'autre part, on n'est pas sans crainte que l'éclat donné à ce projet de construction, le concours établi par des souscriptions, la situation même du monument, que l'on assure être aux portes d'Angers et sur la route de Nantes, ne produisent quelqu'effet fâcheux en réveillant et excitant trop fortement des souvenirs attachés aux guerres civiles et à d'anciens malheurs qu'il est permis sans doute de déplorer, mais qui sont eux-mêmes une grande leçon pour éviter tout ce qui pourrait rallumer des discordes, heureusement éteintes, et dont tous nos soins réunis doivent effacer jusqu'aux moindres traces.

Je vous serai obligé, Monseigneur, en vous conformant, dès à présent, à ces observations, de me donner des éclaircissements sur chacun des faits allégués et cité par les journaux.

Agréer, Monseigneur, etc., etc."

A cette lettre, très-digne dans sa forme, l'Évêché répondait, le 17 mars 1818 :

Que le premier objet dont on devait s'occuper, était de faire clore de murs le terrain concédé ;

Que le Champ des Martyrs n'était point sur la route de Nantes, mais au milieu des bois ;

Que depuis dix-huit ans des personnes pieuses fréquentent ce lieu ; que jamais il n'y est arrivé de rixe ni de querelles ; que "personne n'a l'intention de réveiller les souvenirs d'anciens malheurs attachés à la guerre civile, qui a désolé le département de Maine-et-Loire."

Je suis bien éloigné, continuait le vénéré prélat, de cette pensée, et d'après mes principes je prêche toujours le pardon et l'oubli des injures. Mais il serait bien cruel d'empêcher des enfants d'orner les tombeaux de leurs pères et de venir paisiblement les arroser de leurs larmes. Le monument religieux qu'on érigera dans ce lieu, loin de réveiller des haines et des vengeances, les effacera à jamais, je l'espère, et nous préservera de tomber dans de pareils malheurs, etc."

Cette lettre, non moins digne que celle du ministre, fut suivie d'une note insérée dans la Quotidienne, à la date du jeudi 19 mars 1818.

On y remarquait ces passages : "Ce n'est pas Mgr l'Évêque d'Angers, ce ne sont pas quelques individus, ce sont tous les habitants, toutes les familles qui ont désiré qu'un monument s'élevât ... Des écrivains de Paris s'en sont alarmés ... Nous leur répondrons : les expiations que vous craignez éteignent les vengeances et adoucissent les douleurs. La Vendée n'est point le pays que vous vous figurez dans vos coteries de Paris ; il y existe une masse d'opinion devant laquelle s'évanouit le petit nombre de dissidents qui pourrait s'y trouver ... La République a pris ses victimes jusque parmi ceux qui servaient sous ses drapeaux ... Le temple qui s'élèvera réunira tout le monde.

Quant au projet secondaire d'un recueil des traits qui ont honoré les victimes, n'enviez point à la Vendée, n'enviez point à la France cette partie si belle et si forte de sa gloire ; laissez au moins à ce coin de terre ses nobles et touchants souvenirs, laissez-nous recueillir ces feuillets épars que vous détachez violemment de notre histoire : vos neveux qui n'auront pas vos passions ne seront pas fâchés, peut-être, qu'ils aient été conservés."

Paroles remarquablement vraies. Aussi, chose étrange ! ce qui ne put se faire sous la Restauration, s'est accompli en République. Non que j'aie dessein d'en accuser la première et d'en attribuer tout le mérite à la seconde, mais c'est que l'esprit public a reçu de grandes modifications et s'est constamment amélioré.

En effet, dans le cours de 1794, des centaines de victimes sont englouties dans des fosses ; plusieurs années s'écoulent sans qu'il y ait à la surface de la terre d'autres traces commémoratives que celles à peine apparentes de ces hâtifs ensevelissements.

Plus tard, une croix s'élève, au pied de laquelle, à certaine fête, chaque année, le curé de la Trinité, M. Gruget, groupait ses bien-aimés paroissiens pour leur adresser, en un langage tout apostolique, de ces mots émouvants qu'il puisait dans son coeur et dans ses souvenirs.

Cette croix fut, si je suis bien renseigné, élevée par les soins et aux frais de M. Landais, donateur, comme nous l'avons dit, du terrain où reposent les ossements des suppliciés.

Et maintenant, en 1852, à ce calvaire constamment orné de nombreux ex-voto, sont venus s'ajouter une chapelle et une hôtellerie pour les pèlerins. Disons-le de suite : il est heureux que la chapelle ait été construite seulement dans ces derniers temps, car tous les projets antérieurs à celui qui vient d'être exécuté étaient loin de satisfaire les exigences du goût. On eut d'abord l'idée de bâtir un oratoire en style grec, si toutefois l'on pouvait appeler de ce nom je ne sais quelle forme de tombeau de l'aspect le plus désagréable.

Depuis, un second projet fut encore écarté ; de même un troisième en style du XVe siècle.

Enfin, après plusieurs essais sur lesquels l'archéologie jeta sa lumière, l'architecte, M. Tendron, s'arrêta définitivement au projet actuel, qu'il élabora avec tout le talent désirable et les soins les plus minutieux.

Cette chapelle, dont l'ensemble et les détails appartiennent à l'architecture du XIIIe siècle, si pure et si chrétienne, est établie sur de très-bonnes proportions. Elle a de longueur, dans oeuvre, nef et choeur compris, 18 mètres 34 centimètres ; de largeur, 6 mètres 60 centimètres ; de hauteur, jusqu'aux tailloirs des chapiteaux, 6 mètres ; de hauteur sous clef, 10 mètres 45 centimètres. Quand à l'élévation de son pignon-façade, elle est de 16 mètres.

Mais que cette jolie chapelle, sous le patronage de Saint Louis, eût gagné en élégance, si elle n'avait pas été entourée de hautes et épaisses murailles, qui peut-être ont encore l'inconvénient de ne pas comprendre dans l'étendue de leur enceinte toutes les fosses où gisent les martyrs ! ...

La lande solitaire et les bois d'alentour étaient, tout le monde en conviendra, le plus naturel ornement de la chapelle et le mieux approprié aux sentiments tristes et religieux que cet endroit suffire aux nombreux pèlerins privés d'ailleurs de pouvoir désormais trois fois le tour de la grande croix de bois en priant pour la guérison de personnes aimées ; aujourd'hui, en effet, cette grande croix se trouve adossée aux murailles, tandis qu'elle était autrefois isolée.

Cette critique ne porte sur personne, car ces murs autour desquels nous voudrions pouvoir entendre résonner les trompettes de Jéricho, sont déjà d'assez vieille date, bien qu'ils aient été nouvellement recrépis.

Quoi qu'il en soit, la chapelle n'en reste pas moins un monument remarquable.

Commencée en mai 1851, elle put être considérée comme achevée le 19 juillet 1852, jour de son inauguration, sous l'épiscopat de Mgr Angebault, auquel l'Anjou sera redevable d'une part de l'heureux retour des esprits vers l'architecture du moyen âge.

Je ne puis clore cette lettre sans faire mention d'une somme de 10 000 fr., qu'un grand pécheur a donnée pour l'érection de la chapelle, en expiation de ses fautes. Il est mort, ne troublons point sa mémoire, la miséricorde de Dieu est infinie !

Mais 10 000 fr. sont loin de suffire, et sans votre zèle, Monsieur le curé, la chapelle serait à peine sortie de ses fondements ; aux chrétiens donc de vous venir en aide ! ils y viendront.

Ces lignes étaient à peine écrites que ma prévision se réalisait, et qu'un don de 1 000 fr. vous était adressé par un vieillard qui a pu dire, en parlant de la Terreur : Quoeque miserrima vidi. Cet homme bienfaisant, désireux par humilité de garder l'anonyme, avait connu les prisons de 1794, pour en avoir tâté, comme on disait sous Louis XI. Il eut le bonheur de s'y faire oublier, grâce aux précautions d'un ami qu'il possédait dans le Comité (il paraît qu'il en faut partout) et qui l'engagea prudemment à s'abstenir de demander jugement. Notre anonyme se tint pour averti, ne bougea pas, et sortit des prisons avec les temps meilleurs. Aujourd'hui, reconnaissant, il dépose son offrande en l'honneur de ce Champ des Martyrs, où il a été si près de trouver un éternel repos. Son aumône ne sera point stérile, et croyez-le, Monsieur, elle aura des imitateurs.

Agréez, Monsieur, etc.

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(La cérémonie de l'inauguration eut lieu le matin ; Mgr Angebault arriva vers huit heures, prit sa mître et sa crosse dans la chambre de l'hôtellerie (pavillon du sud) ; il en sortit processionnellement et assisté des curés de la Trinité et de Montreuil-Belfroy, il s'avança vers la porte de la chapelle, sur le seuil de laquelle l'abbé de Roincé adressa respectueusement la parole à Sa Grandeur. Monseigneur répondit avec cet à-propos délicat dont il a le secret et commença les prières en bénissant les murailles extérieures de l'oratoire dans lequel ensuite il pénétra, suivi de son clergé, pour bénir également les parties intérieures avec un bouquet d'hysope ; puis montant à l'autel il célébra la messe. Après l'Évangile, M. l'abbé Letellier, placé sur le seuil du portail de la chapelle, le visage tourné vers la multitude du dehors, fit entendre des accents généreux dignes des anciens jours : il sut à l'auguste phalange des martyrs de la primitive Église rattacher les victimes dont les ossements gisaient sous nos pieds, et montrer par là qu'au XVIIIe siècle, la sève chrétienne, c'est-à-dire le sang répandu pour la foi, était aussi abondante, aussi féconde que dans les plus beaux temps du christianisme. La cérémonie achevée, les invités se rendirent au château de la Plesse où procès-verbal de l'inauguration fut dressé pour être ensuite déposé aux archives de l'église d'Avrillé.)