L'HORLOGE DE LA BASTILLE


L'horloge qui se trouvait à la Bastille le 14 juillet 1789, et qui était placée au fronton du bâtiment dit de l' "État-Major", lequel s'appuyait d'un côté sur la tour de la Chapelle et de l'autre, sur la tour de la Liberté, avait été fournie par un horloger, nommé Quillet, ainsi qu'il appert d'un passage d'une lettre écrite le 28 avril 1764, par M. de Sartines, au comte de Jumilhac, alors gouverneur de la forteresse : "... pour ce qui concerne l'horloge fournie par le sieur Quillet 3.767 l. 5 s. 0 d."

Dans cette somme étaient comprises les trois cloches qui présentaient cette particularité d'être plates à leur partie supérieure, au lieu d'avoir le cerceau hémisphérique habituel. Approximativement, leurs dimensions et poids respectifs étaient 52, 47 et 43 centimètres de hauteur et 125, 72 et 50 kilogrammes.

Toutes trois étaient très ornementées d'écussons fleurdelysés et de scènes religieuses : calvaire, couronnement d'épines, etc. ; de plus, la grosse et la moyenne portaient l'inscription : Jean Charles Cheron mafait. 1762. - Sur la petite, inscrits en partie à l'envers, se lisait ces mots : Ses trois cloche son fait par Louis Cheron fondeur de la Cour pour la royale Bastil lan 1761 (sic).

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Plus riche est la petite cloche. Elle porte l'écusson, un calvaire, un buste d'homme, cravaté d'une fraise, un petit roi au manteau semé de fleurs de lys, couronne en tête, le sceptre dans une main, la couronne d'épine et les clous de la croix dans l'autre.

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Les deux premières sonnent à l'unisson. La petite a un timbre plus argentin.

Linguet, qui fut enfermé dans la sombre prison du 27 septembre 1780 au 19 mai 1782, écrivit ce qui suit dans ses fameux Mémoires sur la Bastille : "L'horloge du Château donne sur la grande cour ; on y a pratiqué un beau cadran. Mais devinera-t-on quel en est l'ornement, quelle décoration on y a faite ? des fers parfaitement sculptés ! - Il a pour supports deux figures enchaînées par le cou, par les mains, par les pieds, par le milieu du corps. Les deux bouts de ces ingénieuses guirlandes, après avoir couru tout autour du cartel, reviennent sur le devant former un noeud énorme. Pour prouver qu'elles menacent également les deux sexes, l'artiste, guidé par le génie du lieu ou par des ordres précis, a eu grand soin de modeler un homme et une femme. Voilà le spectacle dont les yeux d'un prisonnier qui se promène sont recréés. Une grande inscription, gravée en lettres d'or sur un marbre noir, lui apprend qu'il en est redevable à M. Raymond Gualbert de Sartine, alors lieutenant de police".

C'est d'abord Quillet lui-même qui fut chargé du remontage et de l'entretien de l'horloge, moyennant 12 l. 10 s. par mois ; puis ces soins furent confiés à Festeau Le Jeune qui fut le dernier horloger de la Bastille.

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C'est le 14 juillet 1789, à 5 h. 1/4 que l'horloge s'arrêta, meurtrie par les balles des vainqueurs. Les cloches avaient été épargnées.

Trois jours plus tard, le marquis de la Salle, commandant la milice parisienne, réclama horloge et cloches à Palloy, le démolisseur de la forteresse, pour les confier à un nommé Régnault, horloger, rue Vieille-du-Temple. On perd un peu leur trace.

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Puis on les retrouve dès le 17 au district de Saint-Louis-de-la-Culture, duquel dépendait la Bastille, où elles avaient été transportées. Vendue très probablement avec les matériaux de démolition, l'horloge fut acquise par les fonderies de Romilly-sur-Andelle (Eure), dont le propriétaire, Jean-Daniel Guimpret, devait, aux termes d'un marché passé avec l'administration, transformer les cloches en billon. Elle y resta jusqu'en 1896. A cette époque, la fonderie ayant liquidé, le mécanisme et les cloches devinrent la propriété de M. Dupré-Neuvy, directeur de la fonderie de Romilly, qui les exposa en 1900 au palais de la Métallurgie. Mais, parmi tant de curiosités venues de tous les points du monde, ce monument historique ne fut guère remarqué. La foule ingrate dédaigna cette horloge qui, pendant vingt-trois ans, sonna pour Latude les heures de la captivité (sans compter les demies et les quarts) ...

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Le cadran de l'horloge a disparu. Les deux statues qui l'encadraient avaient été remises au patriote Palloy.

Dans la description de ses "pierres" de la Bastille, Palloy dit :

"Au-dessus de la porte du perron du bâtiment de l'État-major, était une inscription, plus haut une fleur de lys. Au commencement du fronton, deux esclaves enchaînés, soutenant sur leurs épaules le cadran, marquant cinq heures un quart au moment de la prise de la Bastille."

Les deux figures de la Jeunesse et de la Vieillesse furent donc remises à Palloy. On a de lui un reçu dont voici la teneur :

"En vertu de l'ordre de M. Leroux de La Ville, administrateur du département des travaux publics, je me suis présenté au sieur Betremoy, garde-magasin de la Bastille, qui m'a remis les deux figures modelées représentant l'esclavage avec le cadran qui y était adapté. J'ai reçu pareillement les deux colonnes de la chapelle, etc., etc...
Signé Palloy."

Nous retrouvons les deux statues à la fête que donna Palloy, le 18 juillet 1790, sur les ruines de la Bastille, quand tout Paris se réjouissait du grand spectacle de la Fédération. Après avoir décrit la fête, et rappelé l'inscription : "Ici l'on danse", inscrite au-dessus de chacune des portes d'entrée, le Journal de Paris, du 20 juillet 1790, nous donne ce renseignement précieux :

"Cette inscription "Ici l'on danse" formait un contraste frappant avec les débris de la Bastille que l'on avait enterrés à côté du bosquet officiel, et parmi lesquels on voyait, avec des fers et des grilles, le bas-relief trop fameux représentant des esclaves enchaînés et qui décorait dignement l'horloge de cette redoutable forteresse."

M. Dupré-Neuvy, disparu, les cloches furent alors oubliées dans un coin de hangar d'une usine à Saint-Denis.  Un héritier, le docteur Neuvy en devint propriétaire. 

En 1905, le musée Carnavalet postula, auprès de l'administration préfectorale, l'achat par la ville des trois cloches de l'ancienne horloge. 

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En 1913, on pouvait les voir montées sur une charpente, dans la cour de l'immeuble qu'habitait leur propriétaire, 11 avenue d'Eylau. Celui-ci quitta l'immeuble en 1914 emportant les cloches. Il avait adopté un dénommé René Bernard qui par la suite hérita de l'horloge. Gravement malade et hospitalisé pour une très longue période, René Bernard, ayant reçu la visite régulière d'un scout, Michel Lévesque, demeurant 13 boulevard St-Marcel à Paris XIIIe, en témoignage de reconnaissance, lui fit don du carillon en 1957... 

En 1977, Michel Lévesque vend le carillon à Jean-Louis Viguès, collectionneur de la période révolutionnaire, et propriétaire d’un restaurant Place de la Bastille à Paris qu’il baptisera « Au carillon de la Bastille ».

En 1984, le carillon est classé monument historique.
 
Comprenant l'intérêt de l'objet en cette année du bicentenaire, Jean-Louis Viguès mit en vente le carillon et l'État l'acheta aux enchères à Drouot en 1989, pour le musée européen d'art campanaire à l'Isle-Jourdain où il se trouve toujours.
En 2013, pour commémorer le séjour du carillon à Romilly, la municipalité a installé dans le haut de la rue Saint-Georges un petit édifice abritant une cloche.

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Revue chronométrique - n° 514 - Juillet 1899 - 45e année (Extrait de l'Horloge et les Cloches de la Bastille par M. Maxime Vuillaume)

Journal des débats politiques et littéraires - 21 novembre 1903

L'Aurore - 3 avril 1909

Le XIXe siècle - 1er novembre 1905

L'intermédiaire des chercheurs et curieux - n° 1698 - 10 janvier 1929

L'horloge et les cloches de la Bastille par Maxime Vuillaume - 1896

Notice historique sur l'établissement des Fonderies de Romilly-sur-Andelle par M. Roettiers de Montaleau - 1850