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LOUISE HUC VEUVE D'ANTOINE BALLARD, âgée d'environ 66 ans et marchande à Montpellier, était l'une des meilleures catholiques de cette ville, où les juges révolutionnaires du tribunal criminel du département de l'Hérault, qui y siégeait, affectant le plus méprisant dédain pour la religion, s'étaient imposé pour règle de ne jamais faire intervenir aucune idée qui la rappelât dans leurs jugements. On peut comprendre à quel point ils en voulaient écarter le souvenir, quand on voit dans leurs signatures, au bas de leurs sentences, qu'ils substituaient à leurs noms de baptême celui de la plante, du légume ou du fruit qui, sur l'absurde calendrier républicain d'alors, correspondait au jour de leur patron dans l'ancien calendrier. L'accusateur public signait Raisin Pagès ; et les juges nous font lire ainsi leurs noms dans les registres de leurs sentences : Salsifis Gas, président ; Betterave Devié, Tournesol Escudier, Raisin Peytal. C'était dans la salle de spectacles qu'ils tenaient leurs assises, et prononçaient leurs jugements de mort.

Suivant leur système impie, les victimes qui leur étaient amenées, lors même qu'elles ne l'étaient que pour cause de religion, ne devaient être accusées que de complots et tentatives contre-révolutionnaires. Des accusations de ce genre ne pouvaient sembler que ridicules à l'égard d'une femme de 66 ans qui vivait dans la retraite, et n'avait d'autre moyen de contre-révolution que ses prières.

La veuve Ballard était d'ailleurs tombée dans un abattement extrême par la douleur d'avoir perdu non seulement son mari, homme très-honoré dans la ville, mais récemment encore une fille unique estimée aussi à cause de ses vertus. Néanmoins cette veuve respectable trouvait des consolations à ses peines dans les pratiques de la religion. Elle était connue pour éminemment pieuse et fort charitable. Très éclairée dans sa Foi, jamais elle n'avait voulu fréquenter les églises des prêtres assermentés ; et, pour aller aux exercices de piété des prêtres qui étaient restés catholiques, elle avait souvent bravé les menaces et les mauvais traitements d'une horde de révolutionnaires, qui, armés de bâtons, et sous le nom ironique de "pouvoir exécutif", couraient les rues de Montpellier, s'introduisaient même de force dans les maisons, en maltraitant les fidèles qui s'abstenaient d'aller dans les églises schismatiques, afin de les forcer à s'y rendre.

Dans la suite, au mois de mars 1794, lorsque les vivres commençaient à devenir rares en France, où ils finirent par manquer presque totalement l'année suivante, il avait été fabriqué, dans Montpellier, avec la prudence convenable, une certaine quantité de petits gâteaux plats qu'on appelait "galettes", pour la subsistance des infortunés proscrits, qui, s'étant réfugiés en des lieux secrets pour se soustraire à la persécution, ne pouvaient aller chercher leur nourriture, ni en recevoir d'autre sans que les surveillants, qui calculaient la consommation sur le nombre des personnes connues dans une maison quelconque, s'en aperçussent.

Ces galettes étaient spécialement destinées aux prêtres qui étaient forcés de rester cachés. Cette fabrication pieusement clandestine fut dénoncée par un garçon boulanger nommé Étienne Azéma.

Dans une visite domiciliaire faite en conséquence chez une pieuse fille appelée Élisabeth Coste, l'on trouva plusieurs de ces gâteaux, ainsi que beaucoup d'ornements d'Église, et des vases sacrés. Elle fut arrêtée ; et la veuve Ballard, soupçonnée d'avoir participé à ce prétendu délit, fut également conduite en prison avec deux hommes très attachés à la religion, et qui étaient connus pour n'avoir de confiance qu'aux prêtres non jureurs.

Ces quatre personnes furent traduites ensemble, avec huit prétendus complices, devant le tribunal "révolutionnaire de l'Hérault", siégeant sur le théâtre de Montpellier. Les huit derniers accusés ayant été les uns acquittés, et les autres condamnés seulement à la détention jusqu'à la paix, nous ne devons pas en parler ; mais nous ne pouvons nous refuser à donner quelques traits de la sentence par laquelle la veuve Ballard fut condamnée à la mort avec trois autres personnes, sous le ridicule prétexte des galettes.

Ce jugement, en date du 19 germinal (8 avril 1794), dont Élisabeth Coste fut la principale accusée, supposa que ces galettes "tendaient à favoriser les projets hostiles des émigrés déportés et autres ennemis de la république". Par ce mot "déportés" il devient évident que les victimes avaient secouru des prêtres ; mais, dans cette sentence, on ne voit d'autre charge particulière contre la veuve Ballard que "d'avoir donné à facturer, d'avoir caché ou conservé une partie de ces galettes" ; et l'on peut dire affirmativement qu'elle ne fut immolée que parce que ses vertus et sa piété l'avaient fait participer à des bonnes oeuvres dont la religion et les prêtres fidèles étaient l'objet. Elle fut décapitée le même jour ; et ses biens furent confisqués au profit de la république.

Les jurés étaient Poujet, ancien clerc de procureur ; Gaussuin, facturier ; Rousset, bridier ; Moulinier, ferblantier ; André Laval, propriétaire ; Aimé Roi, dit Égalité, ancien garçon boulanger ; Sabbatier, cordonnier ; Ferren, chapelier, le seul qui ne vota pas la mort ; Lacaze, commis de bureau, et Hermet, aubergiste.


Leur décès fut déclaré le 26 germinal an II :

- Louise Huc veuve d'Antoine Ballard, âgée de 66 ans, décédée le dix-neuf du courant sur la place de la Révolution, à six heures du soir ;

- Élisabeth Coste, fille et marchande, âgée de 46 ans, décédée le dix-neuf du courant, sur la place de la Révolution, à six heures du soir ;

- Antoine-François-Alexandre Rolland, négociant, âgé de 39 ans, décédé le dix-neuf du courant sur la place de la Révolution, à six heures du soir ;

- Jacques Laruttes, boulanger-fournier, âgé de 45 ans, décédé le dix-neuf du courant sur la place de la Révolution, à six heures du soir.

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Les martyrs de la foi pendant la révolution française pendant la Révolution française - volume second - Abbé Aimé Guillon de Montléon

AD34 - Registres d'état-civil de Montpellier