DES LETTRES DE BROUSSAIS
VOLONTAIRE NATIONAL
SUR LA CAMPAGNE DE BEYSSER, EN VENDÉE 

Septembre à Octobre 1793.

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BROUSSAIS ne fut d'abord qu'un soldat obscur de la liberté, dans cette génération de héros, qui, par la France, commencèrent l'affranchissement du monde. Il ne devint célèbre que bien plus tard, par la hardiesse de ses systèmes, le nombre et la valeur de ses écrits, la grande réforme médicale qu'il accomplit.

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Né à Saint-Malo, le 17 décembre 1772, d'une famille vouée à l'art de guérir de père en fils, il ne reçut d'abord qu'une éducation négligée, n'ayant eu pour maître que son curé, qui le forma surtout à dire la messe et chanter au lutrin. Mais les esprits d'une trempe supérieure savent promptement racheter le temps perdu : il fit avec succès ses études classiques au collège de Dinan. Elles n'étaient pas encore terminées, lorsque la Révolution éclata. Les idées nouvelles enflammèrent l'âme généreuse du bouillant écolier : au cri d'alarme qui retentit en 1792, lors de l'invasion des Prussiens, Broussais, qui n'avait alors que vingt ans, s'enrôla, avec plusieurs de ses camarades, dans une compagnie franche formée à Dinan.

Parti comme soldat, il se battit contre les royalistes dans la Bretagne et la Vendée, et parvint au grade de sergent. Il serait, sans aucun doute, arrivé au premier rang, dont l'eussent rendu digne sa bravoure, son intelligence, son ardent patriotisme ; mais sa vocation était ailleurs : il se sentait irrésistiblement entraîné vers l'étude de la médecine, sur laquelle il devait jeter un si vif éclat. Il quitta donc bientôt l'armée.

Admis d'abord à l'hôpital de Saint-Malo, puis à celui de Brest, il obtint ensuite une commission de chirurgien sur la frégate la Renommée. Il était en rade, prêt à partir, lorsqu'une lettre du maire de Saint-Malo lui annonça que la demeure de ses vieux parents avait été envahie par les chouans, son père et sa mère égorgés et mutilés par eux. En apprenant cette horrible nouvelle, Broussais fut saisi de la plus profonde douleur. Son émotion fut si forte, que, quarante ans après, lorsque cet ineffaçable souvenir se présentait à lui, on le voyait pâlir comme au jour de la catastrophe.

Nous ne dirons rien de la brillante carrière médicale de Broussais, de ses luttes scientifiques : tout le monde les connaît. Disciple de Pinel, ami de Bichat, de Desgenettes, il ne tarda pas à les éclipser tous. Il essaya pendant deux ans d'exercer la médecine à Paris ; mais il fallait à cet homme, aussi robuste de corps que d'esprit, un champ plus vaste, des dangers, des privations, des épidémies à braver. Il devint médecin militaire, et suivit, en cette qualité, les armées dans leur course à travers l'Europe. Il montra, dans son noble et périlleux métier, le zèle, la passion qu'il apportait dans toutes les choses. Il prodiguait aux soldats des soins persévérants, les témoignages de l'humanité la plus compatissante, et le spectacle continuel des douleurs et de la mort n'endurcit jamais son âme.

Ayant cessé de suivre les armées en 1814, il se livra tout entier à ses grands projets de réforme médicale, qu'il propagea par des livres, des revues, des cours publics. Une jeunesse ardente, enthousiaste, se pressait autour de lui et l'accompagnait, lorsqu'il avait fini ses leçons, comme autrefois les six mille écoliers d'Abélard.

BROUSSAIS, comme tous les novateurs, fut sans doute un peu exclusif. "Mais, dit M. Mignet, s'ils se trompa en substituant quelquefois les conjectures aux observations et l'argumentation à la certitude, il le fit à la manière des grands novateurs, dont les erreurs ne sont jamais que l'exagération d'une vérité" ... Travailleur infatigable, l'activité de Broussais ne s'arrêta qu'avec la mort ; quelques heures avant d'expirer, il dictait encore un mémoire. "Ce réformateur si intraitable, cet athlète si impétueux, cet adversaire si violent et si altier, dit encore M. Mignet, était, dans les habitudes ordinaires de la vie, le plus bienveillant et le plus facile des hommes. La nature, qui lui avait donné une grande vigueur de corps, une rare puissance d'esprit, une énergie indomptable de caractère, avait ajouté à ces fortes qualités des dispositions aimables et douces. Elle lui avait départi beaucoup de bonhomie, un fond inaltérable de gaieté, une générosité compatissante ; il ne pouvait ni faire, ni voir souffrir. S'il a souvent attaqué, il n'a jamais haï. Il ne détestait dans ses adversaires que leurs théories. Entraîné par la partie la plus noble et la plus élevée de la science, il en avait négligé l'application et dédaigné les profits. Le médecin qui couvrait la France de ses disciples et remplissait l'Europe de son nom, après trente ans d'exercice et de gloire, est mort pauvre".

Il convient d'ajouter que chez lui, le caractère fut toujours à la hauteur du talent. Sous l'Empire, la Restauration, le gouvernement de Juillet, ses opinions furent constantes : il resta l'adversaire intraitable de l'ancien régime ...

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FRANÇOIS-JOSEPH-VICTOR BROUSSAIS, Professeur à la faculté de médecine de Paris, commandeur de l'ordre royal de la Légion d'honneur, Inspecteur général du service de santé des armées, époux de Marie-Jeanne Froussart, est décédé le 17 novembre 1838, à l'âge de 66 ans.

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J. BRETHÉ

La Tonnette, près Montaigu (Vendée)

Broussais état de services

 

Montaigu, le 17 septembre 1793.

Mon cher papa.

C'est avec bien de la peine que je trouve un instant pour vous écrire, la communication étant interceptée de l'armée à Nantes ; et c'est par la voie de quelques-uns de mes camarades, qui vont à l'hôpital de Nantes, que je vous fais passer celle-ci. - Nous avons levé le camp le 8 dito. Une partie de l'armée de Mayence est venue nous joindre, et nous sommes partis au nombre de 7.000 hommes. Notre bataillon de grenadiers a été mis à l'avant-garde avec beaucoup d'autres, de sorte que nous sommes partis au nombre de 7 ou 800 grenadiers, avec deux pièces de canon. Nous sortîmes avant l'armée qui nous suivit bientôt, et nous prîmes la route du Château-d'Eau. Nous y arrivâmes le soir, à la nuit fermante. Château-d'Eau était occupé par nos troupes. Nous allâmes coucher autour. Ce château, très considérable, et qui domine sur une fonderie, avait été attaqué toute la journée par des brigands. Ils se retirèrent aux approches de notre armée.

- Le lendemain, nous partîmes : nous passâmes au Pellerin, un des repaires des brigands ; nous n'y trouvâmes rien du tout. Le bourg fut incendié, et nous poursuivîmes notre route jusqu'à un autre bourg assez considérable. Nous n'y trouvâmes pas une âme ; tout le pays était dénué d'habitants ; les patriotes s'étaient réfugiés à Nantes ; les aristocrates étaient et sont encore avec les brigands. Ce soir-là, nous entendîmes une canonnade. C'était l'armée de Mayence qui attaquait le Port-Saint-Père. Elle le prit avec 7 pièces de canon, et tua grand nombre de brigands. Mais revenons à la nôtre. Nous nous rendîmes le lendemain à Bourgneuf, petite ville sur le bord de la mer, proche Noirmoutier. Nous n'y vîmes encore rien du tout. L'armée de Mayence qui venait de Port-Saint-Père, se portait d'un autre côté sur Machecoul, et nous nous y rendîmes aussi, après avoir couché à Bourgneuf.

Notre armée commandée par Beysser, et celle des Mayençais, composée de 15.000 hommes, commandée par Canclaux, se portèrent sur six colonnes à Machecoul. On y arriva le même jour, le 11, à environ trois heures du soir. Machecoul était évacué. Nous n'y trouvâmes que 15 prisonniers des nôtres, qu'ils n'avaient pas pris le temps de tuer avant de se sauver. Ils avaient même abandonné un caisson. Les deux armées y passèrent la nuit, c'est-à-dire couchèrent dehors au bivouac, car nous sommes toujours de même, pluie ou non. Le lendemain, 12, les deux armées se portèrent, celle de Mayence sur un point, la nôtre sur un autre, à Legé, ville où était autrefois le quartier-général de Charette. Cet endroit, fortifié par la nature, est placé sur un tertre qui bat et découvre toute la campagne circonvoisine. On s'attendait à y trouver une vigoureuse résistance ; mais les brigands s'enfuirent dès qu'ils nous aperçurent de loin. Ils abandonnèrent 4 pièces de canon, dont une de rempart. Celle-ci est de 24 ; les autres étaient de 8 et de 4. Ils n'eurent pas le temps d'enlever ces pièces, de sorte qu'elles sont tombées en notre possession en fort bon état. Nous trouvâmes aussi deux ou trois caissons, une écurie pleine de fort beaux chevaux, des magasins de poudre et plusieurs prisonniers.

Les deux armées passèrent une partie de la journée à Legé, et, sur le soir, nous partîmes pour Montaigu. Les deux armées se séparèrent, comme elles avaient déjà fait, pour attaquer Montaigu sur deux points. Elles couchèrent en route, au bivouac, et hier, nous sommes arrivés devant Montaigu. Les brigands avaient rempli la route d'arbres et rompu plusieurs ponts, pour entraver notre marche. Pendant qu'on était occupé à franchir ces obstacles, les brigands s'étaient avancés jusqu'à Saint-Georges, bourg distant de Montaigu d'une demi-lieue ; et, comme ils ne croyaient pas que nous fussions sitôt débarrassés, ils chargèrent notre cavalerie qui était en avant. On nous cria, c'est-à-dire aux grenadiers de l'avant-garde, de voler à son secours. Nous avançâmes, nous fîmes feu sur les scélérats qui couraient sur nous avec des cris horribles. Ils ne tinrent pas à notre feu. Comme ils commençaient à plier, nos deux pièces qui venaient d'être débarrassées, arrivèrent au galop : elles commencèrent à jouer, nous avançâmes ; notre cavalerie les poussa vivement, et nous les chargeâmes jusqu'à Montaigu. Ils tombaient comme des mouches. En arrivant en ville, nous leur prîmes la pièce dont ils venaient de se servir contre nous. Ils ne pouvaient pas l'emmener assez vite pour la soustraire à notre ardeur. Notre avant-garde entra donc de plain-pied à Montaigu. Plus de 20.000 brigands ont fui devant 600 hommes ; mais ils voyaient venir l'armée au loin. Nous n'avons perdu que 6 ou 7 cavaliers, chasseurs de Beysser et quelques grenadiers. On leur a tué plus de 500 hommes ; les rues et les chemins en sont encore pleins. Mais pour plus de bonheur, comme ils s'enfuyaient par l'autre côté de la ville, l'armée de Mayence les a poursuivis fort loin, de sorte qu'ils ont perdu de cet autre côté plus de 1.000 hommes. Voilà le récit de notre campagne : ce ne sont que des succès. Il n'y a que la fatigue qui me tue.

Depuis le commencement de la campagne, nous couchons presque toujours au bel air. L'avant-dernière nuit, il faisait une pluie horrible ; nous étions dehors, dans un chemin, trempés jusqu'aux os. Je me porte comme je puis. Ma dartre est rentrée. J'irai tant que je pourrai. J'espère que nous serons licenciés après la campagne, et j'irai passer l'hiver avec vous. On n'a point de nouvelles du ministre depuis notre examen. On attend tous les jours des ordres. Aussitôt que j'en saurai des nouvelles, je vous en ferai part. Aucun de notre compagnie n'a eu de mal dans l'affaire d'hier. L'armée passe la journée ici, à ce qu'il paraît. Nous nous rendrons ensuite à Châtillon-sur-Sèvre, lieu où est le Conseil supérieur provisoire des brigands.

Enfin, nous ne rentrerons qu'après en avoir définitivement exterminé toute la race, brûlé et ravagé tous leurs repaires. La leçon sera bonne : je crois qu'ils s'en souviendront. La ville et les champs voisins sont remplis de leurs sabots, de leurs piques, de leurs faux et de leurs fusils qu'ils ont abandonnés pour mieux courir. Parmi tous ceux que nous avons tués, je n'ai vu que des paysans. On dit cependant qu'il a péri un de leurs généraux. Aubry se porte bien et vous dit bien des choses.

Votre soumis fils,

BROUSSAIS, caporal.

Je viens d'apprendre qu'une de nos armées vient de prendre Clisson. Je désire que cela se vérifie. Je ne sais pas quelle armée. Faites bien des compliments à tous nos amis et leur faites part de ces bonnes nouvelles. Si vous voulez m'écrire, il faut adresser votre lettre à l'avant-garde de l'armée du général Beysser, dans la Vendée. Présentez mes respects à maman, et jouissez tous deux d'une bonne santé. Ne soyez pas surpris du désordre de ma lettre ; j'écris avec mille peines sur mes genoux, au milieu de plus de cinquante camarades, qui font un bruit capable de me faire perdre la tête. Je n'ai même pas le temps de la relire.

 

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Nantes, le 25 septembre 1793, l'an IIe de la République une et indivisible.

Mon cher papa,

J'ai reçu votre dernière lettre, datée du 13 septembre, à mon arrivée à Nantes le 22, parce qu'elle était restée ici jusqu'à mon retour. Vous me faites des reproches de ne pas vous écrire. Je vous ai dit, dans ma lettre écrite de Montaigu, la raison pourquoi, depuis le commencement de la campagne, je ne pouvais le faire plus souvent. Quant à Boschel, il n'a pas pu le faire plus tôt que moi, puisque dès le soir de l'action je vous écrivis. La date doit vous le prouver. Si je vous avais annoncé des succès dans ma dernière, celle-ci ne vous apprendra presque des revers. Vous savez comme nous étions entrés à Montaigu. Nous y avons séjourné six jours, très mal à propos ; quoique Beysser eût ordre d'y mettre le feu et de poursuivre sa route, il n'en faisait rien. Lorsqu'on lui en parlait, il répondait que ces b......-là n'avaient pas assez de front pour venir l'attaquer. Cependant, samedi matin, 21 septembre, comme j'étais prêt de déjeuner, on bat la générale. Les cavaliers avaient aperçu quelques brigands aux environs de la ville. Toute la garnison prit les armes, et les grenadiers furent envoyés faire une patrouille autour de la ville. Nous fîmes un circuit de deux lieues sans rien voir, sous les ordres de l'adjudant-général Cambray. A la fin, nous nous portâmes vers un village distant d'une lieue, ou environ, de Montaigu. Nous y trouvâmes un poste avancé de brigands. Ils s'enfuirent à notre approche ; nous en prîmes cependant deux, qu'on fusilla de suite. Nous mîmes le feu dans le bourg, et nous nous remîmes en route pour revenir à Montaigu. Nous avions fait à peu près une demi-lieue, lorsque nous entendîmes quelques coups de feu tirés derrière nous. Nous pensâmes d'abord que c'était de nos gens qui déchargeaient leurs fusils, ou qui se méconnaissaient. Ainsi nous nous arrêtâmes ; nous étions toute l'avant-garde. Mais bientôt les coups de fusils se répondant assez rapidement, nous commençâmes à nous défier des brigands. Nous fûmes bien vite convaincus, car il tomba sur nous un feu de file terrible qui venait d'une haie à demi-portée. Le feu se faisait entendre devant et derrière, ce qui nous fit craindre d'être cernés. Nous avançâmes bon pas du côté de Montaigu, et les brigands ne cessèrent de faire feu sur toute l'étendue de notre colonne jusqu'à notre arrivée en ville. Nous perdîmes, pendant cette demi-lieue, grand nombre de grenadiers. Arrivés à Montaigu, nous trouvâmes la ville évacuée. Le général avait fait porter tous les bataillons sur la route de Nantes. On nous y envoya aussi. Beysser fit mettre les grenadiers dans un petit chemin, proche de la grande route, pour protéger la retraite de l'armée ; mais au lieu de faire faire volte-face à l'armée et à l'artillerie, il la fit défiler graduellement.

Nous restâmes donc derrière ; les brigands tombèrent sur nous ; il était temps de nous sauver. Plusieurs furent pris, tous les blessés restèrent. Les brigands n'étaient qu'à quelques pas de nous. Enfin, nous rejoignîmes l'armée qui était aussi poursuivie. Le plus grand désordre se mit dans les troupes ; chacun s'enfuyait de toutes ses forces. Les brigands, qui n'avaient point de canons d'abord, nous prirent plusieurs de nos pièces, avec lesquelles ils nous poursuivirent pendant cinq heures à ma montre. Vous pouvez juger par là combien nous avons perdu de monde, et surtout l'avant-garde, qui servait d'arrière-garde ; elle était presque réduite à rien. Je n'avais point mangé de la journée, j'étais au feu depuis huit heures du matin. Nous ne nous arrêtâmes qu'aux Sorinières, à une lieue de Nantes, et nous avions toujours couru depuis Montaigu. Jugez dans quel état j'étais, ainsi que tous les autres ! Il a cependant fallu bivouaquer aux Sorinières, et le lendemain, 22, nous sommes rentrés à Nantes. Je ne saurais vous évaluer notre perte. Les uns disent 1.200, les autres 15 à 1.800, plusieurs 2.000. Pour moi, je pense que nous avons perdu aux environs de 1.500 hommes. On nous prit 5 pièces de canons. Mais le lendemain, Canclaux leur en a repris 7 ; cela compense. Voilà le récit fidèle de la malheureuse affaire.

On n'a point d'exemple d'une déroute plus complète, et, le tout, par la faute de l'insensé et étourdi Beysser. Aujourd'hui il est conduit à Paris, par l'ordre des représentants témoins de ses sottises. Je ne veux pas l'accuser de trahison, mais je dis qu'il est incapable d'être général. Il sacrifie ses soldats à je ne sais quelle gloriole ; peu lui importe de perdre des hommes, pourvu qu'il puisse dire : "J'ai fait telle chose". Il voulut rallier l'armée lorsqu'elle fut mise en déroute ; mais il n'était plus temps : il fallait la prévenir, cette déroute, et la capacité lui manquait. L'armée de Mayence, aux ordres de Canclaux, est rentrée aussi dans Nantes. Je crois bien que l'expédition est manquée pour cette année. Les brigands ne seront pas vaincus sitôt. Sans la sottise de Beysser, on les aurait peut-être exterminés avant quinze jours. Il avait déjà mal agi en arrivant à Montaigu. Si, au lieu de faire donner l'avant-garde, il avait mis son armée en bataille et amusé l'ennemi jusqu'à l'arrivée de Canclaux, qui venait de l'autre côté, nous aurions peut-être mis les brigands hors d'état de jamais faire aucune entreprise funeste à la République.

Notre examen n'a point encore eu de réponse ; mais Tostivin, par l'entremise de M. Elias, médecin d'un hôpital ici, a obtenu une place. Quand j'aurai des amis, il m'en viendra aussi. Je vous aurais écrit dès mon arrivée, sans une piqûre qui désolait mon pouce droit depuis la fuite de Montaigu. Je ne sais pas encore combien la compagnie a perdu d'hommes ; je vous le dirai une autre fois.

Votre fils,

BROUSSAIS

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A Remouillé, le 13 octobre 1793, l'an IIe de la République une et indivisible.

Mon cher papa,

J'ai reçu, le 11, votre lettre en date du 30 septembre, qui contenait 10 livres, qui me sont parvenues en bon état, et dont je vous remercie, car elles m'ont fait grand plaisir. Je vous ai dit dans ma dernière ce qu'il y avait de nouveau jusqu'alors, et combien je vous ai écrit de lettres. Celle-ci ne vous apprendra pas grand'chose. Elle vous dira d'abord qu'on a nommé, à la place de Canclaux, le général Léchelle, et que le citoyen Bloss, ci-devant adjudant-général, est celui qui commande cette armée à la place de Beysser. On dit beaucoup de bien de ces deux hommes ; l'évènement rendra compte de leurs capacités. Tous ces jours passés, il est venu à notre camp quantité de paysans qui ont prêté, entre les mains du général, le serment de ne jamais porter les armes contre la République. Avant-hier, ils revinrent tous avec des cris de : Vive la nation ! et apportèrent une charretée de piques, de faux, fusils, etc. Ils assurent que tous les paysans ne marchent que par force ; que ceux qui s'y refusent sont pillés, volés ; que Charette et compagnie leur ont fait accroire que s'ils se rendaient, on les tuerait ; qu'aussitôt qu'ils sauraient la bonne réception qu'on leur faisait, ils se rendraient, du moins pour la plupart ; enfin ils ont promis qu'ils tâcheraient d'engager les autres à rendre des pièces de canon, et même à livrer les chefs. Si tout cela pouvait avoir lieu, nous serions bien heureux ; la patrie serait bien délivrée, et ils nous épargneraient bien des peines. Hier, ils se fit une expédition. On envoya un détachement, composé de grenadiers de l'avant-garde et d'un bataillon, pour brûler Clisson. Vous en aurez sans doute entendu parler. C'est un des principaux repaires des brigands. Il avait déjà été pris, mais on avait été contraints de le lâcher. Clisson n'est qu'à deux lieues de notre camp sur la gauche. Nous nous y rendîmes. Il y a un château avec des fossés, d'où il était facile de se défendre sans rien perdre. Mais les brigands, qui nous croyaient probablement plus forts que nous n'étions, se contentèrent de tirer quelques coups de fusil au travers des meurtrières, après quoi ils évacuèrent Clisson. J'étais en tête de la colonne, et je n'en vis qu'un, en entrant, qui fut tué par nos cavaliers. Les coups de fusils qu'ils nous tirèrent ne firent autre mal que de nous tuer un grenadier et un hussard américain. Ces noirs sont d'excellentes troupes. Charmés de jouir du titre de citoyen français, ils savent en soutenir les droits. C'est bien la meilleure cavalerie des armées de la Vendée. - Mais revenons à Clisson. Nous y rentrâmes presque sans résistance. La cavalerie des brigands s'échappait devant nous ; mais comme elle avait fermé les portes par où elle venait de sortir, la nôtre ne put la poursuivre. On la vit descendre de cheval pour gravir une colline, de l'autre côté de la ville, et si les passages eussent été bons, nous eussions pris tous leurs chevaux. Mais quelque temps après ils parurent en bataille sur la colline, et on ne jugea pas à propos d'y monter, attendu que nous n'étions que peu de monde et qu'ils avaient un camp de l'autre côté de la montagne. On mit en diligence le feu à Clisson et nous nous retirâmes en fort bon ordre.

Cette nuit, un courrier a passé chez le général ; il a annoncé que Châtillon-sur-Sèvre était pris. Cet endroit est très fort ; ainsi, s'il est pris, voilà un bon coup. Je ne sais par quelle armée, mais j'en aurai bientôt des nouvelles certaines. Tout va assez bien. L'armée de Mayence avance tous les jours un peu, et bat toujours les brigands. J'espère que nous finirons la campagne avant la fin de l'hiver, sauf trahison. L'armée de Mayence, celle des Sables, celle de Saumur, se réunissent pour attaquer Mortagne au premier jour. Mortagne est extrêmement fort ; les brigands y ont environ 60 bouches à feu ; jugez quel carnage fera cela, s'ils tiennent bon ! Mais il faut espérer qu'on le prendra. On dit que notre armée va s'y rendre aussi. Ce n'est qu'un bruit ; j'ai de la peine à le croire, car nous sommes bien utiles ici pour rendre la route libre et escorter les convois.

Il faut que je vous dise comment les brigands s'arrangent avec les paysans. Ils leur prennent leurs chevaux et leurs provisions, et promettent de les payer après la guerre. Je crois qu'ils commencent à s'ennuyer de ces conditions. S'ils voient leur parti succomber, ils seront les premiers à livrer leurs chefs. Je le désire de tout mon coeur.

Faites bien mes compliments à tous nos amis, et remerciez Mlle du ... de l'intérêt qu'elle veut bien prendre à moi.
Votre soumis fils,

BROUSSAIS, caporal.

Ma chère maman, je ne puis faire votre commission, puisque je ne suis pas à Nantes et je ne sais pas quand j'y pourrai être ; mais je la ferai le plus tôt possible. Si vous pouvez réussir à me procurer des amis, je tâcherai d'en profiter quand nous serons rentrés, mais je crois que ce ne sera qu'après la fin de l'expédition. Adieu

 

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Échos du bocage vendéen - Troisième année - n° 1 - 1885

Archives nationales - Base léonore

AD35 - Registres paroissiaux de Saint-Malo

AD94 - Registres d'état-civil de Vitry-sur-Seine