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Charles Bréchard, fils du dernier sénéchal des La Trémouille, à Talmont, Mathurin-François, et de Marie-Louise Ranfray, était né aux Sables-d'Olonne, le 9 novembre 1768.

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Ayant fait de bonnes études et obtenu le titre d'avocat, il devint, au commencement de la Révolution, commis dans les bureaux de l'administration départementale à Fontenay et exerça aussi les fonctions de défenseur officieux près les tribunaux.

Mais bientôt soupçonné de connivence avec les prêtres insermentés, il fut consigné à son domicile au mois de février 1793 ; ce qui l'entraîna successivement dans les rangs des vendéens et des chouans. Il profita de la pacification pour se tirer de ce mauvais pas. C'est alors qu'il rédigea et publia l'éloquente adresse à ses compagnons d'infortune reproduite ci-dessous.

Le représentant Gaudin, son compatriote, auquel il l'avait communiquée, avant de l'imprimer, le prit pour secrétaire, fonctions intérimaires, à la suite desquelles il reprit celles de défenseur officieux et d'avoué, qu'il ne cessa plus d'exercer près le Tribunal civil de Fontenay jusqu'à sa mort, survenue le 6 juin 1819. Sa tombe existe toujours dans le cimetière Notre-Dame de Fontenay, voir ICI

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C'était un homme de mérite, à en juger par l'écrit en question et par divers mémoires sur procès. Il avait vu et su beaucoup de choses secrètes sur la Vendée et la Chouannerie. S'il a recueilli et rédigé ses souvenirs, et qu'ils se soient conservés, ils doivent être intéressants.
D.-M.

 

LE CITOYEN CHARLES BRÉCHARD
Ancien commissaire du Conseil supérieur de la Vendée près les armées, rentré dans le sein de sa Patrie, à ses anciens compagnons d'infortune.

FRANÇAIS,

En abandonnant votre parti, je dois vous en exposer les motifs, les voici : j'aime vraiment mon pays ; je n'aspire qu'à son triomphe, son bonheur et sa gloire. Jamais mon bras ne se fut armé contre lui, si l'infâme Robespierre, qui le souillait de meurtres et de carnage, ne m'eut désigné pour une de ses victimes. Ce monstre n'est plus, la justice a repris son empire ; la patrie aujourd'hui appelle tous ses enfans ; elle leur pardonne à tous, elle les croit plus égarés que coupables ; elle veut les presser contre son sein, et resserrer entre les Français les liens sacrés de la fraternité. A sa voix, je me précipite dans ses bras, et me séquestre à jamais de la classe ingrate et perverse qui pourrait conserver encore le coupable dessein de déchirer les entrailles de cette mère bienfaisante. L'honneur et la raison me le commandent ; ma conscience me le dicte ; l'amour de mes semblables m'en fait un devoir, et j'obéis.

Malheureux compagnons de mes anciennes infortunes, pourquoi rejetteriez-vous aujourd'hui les paroles de paix qui vous sont portées ? Quel est votre motif ? Que peut être votre espoir ? Je veux les discuter avec vous ; je veux vous révéler des vérités utiles ; je veux vous prouver que mon coeur vous chérit toujours comme des frères, je veux vous forcer de mesurer avec moi la profondeur de l'abîme entr'ouvert sous vos pas ; je veux vous arracher des bras de la mort, pour vous rendre à la félicité ; je veux enfin contribuer à la paix et au bonheur de ma patrie.

Je ne distinguerai parmi vous ni chefs, ni soldats, la loi pardonne à tous ; je m'adresse à tous, y aurait-il un seul homme parmi vous, assez prodigue du sang de ses semblables, qui, instruit par l'expérience, voulut recommencer aujourd'hui la guerre malheureuse que vous avez entreprise ? Non, sans doute, il ne peut en exister ; les désastres qui l'ont accompagnée sont trop grands. Voudriez-vous y mettre le comble, au moment même où l'on vous offre les moyens de les réparer.

Craindriez-vous que le pardon qui vous est offert ne fut pas sincère ? Ah ! rassurez-vous sur ce point ; jetez un coup d'oeil sur l'état actuel de la France, contemplez-y le triomphe de l'humanité et de la justice. Voyez les échaufauds renversés, Robespierre, Carrier, leurs satellites et leurs bourreaux subissent la peine due à leurs forfaits ! Voyez les victimes que ces monstres avaient accumulées dans les cachots, rendues à la liberté ; voyez le peuple français tout entier qui vous tend ses bras fraternels et qui accueille, avec les sentiments de la plus sincère cordialité, tous ceux qui reviennent à lui. Considérez les mandataires qui vous apportent ces paroles de paix ; ils tiennent leur caractère de vos propres suffrages. Ils ont mille fois bravé le glaive des factieux pour faire valoir vos droits ; et le plus cher de leurs voeux est de sauver les débris naufrageans du pays qui les a vus naître.

Croiriez-vous aux efforts impuissans des rois ligués contre la République, qui, forcés dans toutes leurs places, fuient de toutes parts devant ses étendards ? Examinez leur conduite avec vous ; vous ont-ils jamais prêté le moindre secours ? au contraire ; ils vous ont indignement sacrifiés, en capitulant le renvoi des garnisons de Mayence, Valenciennes et Condé, qu'ils savaient bien marcher pour vous détruire. Ah ! ne vous y trompez pas ; l'infâme machiavélisme qui les dirige n'a d'autre but que de détruire la France par la France même. Si le ministre de Georges voyait les deux derniers français expirer sous les poignards de la discorde qu'il aiguise sans cesse, son âme scélérate jouirait dans ce spectacle du triomphe de sa scélératesse.

Croiriez-vous donc servir la cause du ciel par cette horrible guerre ? quoi ! vous feriez un tel outrage à la divinité ! Le maître de nos destinées a-t-il besoin de vos bras pour exécuter ses décrets ? Ce Dieu qui vous recommande l'amour même de vos ennemis, vous demande-t-il d'être les bourreaux de vos frères ? vous a-t-il chargés d'attirer le feu, la flamme, la famine, la mort sur vos femmes et sur vos enfants, au lieu de veiller à leur bonheur et à leur salut ? ce Dieu de paix demande-t-il du sang ? les foudres de son tonnerre ne sont-elles pas le partage de l'homicide ? Ah ! s'il se trouvait encore des hommes assez perfides pour essayer de vous égarer sur ce point, ils n'y réussiront pas sans doute. Vous vous rappellerez les autres circonstances où ils vous ont trompés ; vous vous ressouviendrez que ces mêmes hommes vous ont sciemment fait fléchir les genoux sous les bénédictions du prétendu évêque d'Agra, qui jamais n'avait reçu le caractère épiscopal, qui n'était qu'un prêtre immoral et jureur, tombé dans vos mains à Thouars sous le déguisement d'un gendarme, et qui, au milieu de vous, insultant à vos malheurs par son luxe et ses débauches, se faisait une couronne du scandale public. Vous vous souviendrez que, dans le temps même où un vainqueur inexorable ravageait votre pays, ces mêmes hommes sans titre, sans qualité, rétablissaient sur vous, au nom du roi, la perception des dîmes. Vous vous souviendrez que, le jour même où ils vous faisaient jurer à Avranches de ne jamais abandonner vos chefs, ils désertaient avec les richesses de l'armée, afin de passer en Angleterre. Tous ces traits vous sont connus, je vous laisse le soin de les apprécier.

Quel motif peut donc aujourd'hui vous arrêter ? Auriez-vous le ridicule espoir de résister à la France entière prononcée contre vous ? Ah ! ne vous y trompez pas ; le temps de vos succès est passé. Vous n'aurez plus à combattre contre des généraux sans talens et intéressés à prolonger cette malheureuse guerre. La foudre nationale est entre les mains d'un général (Hoche), que vous n'avez jamais pu vaincre. Ce guerrier, aussi humain qu'intrépide, lève sur vous le fer triomphant, et vous présente l'olivier fraternel ; il verra ses efforts secondés par des soldats disciplinés et depuis longtemps aguerris, qui n'aspirent qu'à la gloire de leur patrie, ne savent que renverser et désarmer leurs ennemis vaincus, sans penser au butin dont ils peuvent être chargés. La paix ou la mort, voilà votre partage, choisissez, le temps presse ; hâtez-vous, le tonnerre gronde, il va fondre en éclats. Le sein de la patrie vous est ouvert, c'est le seul asile où vous puissiez parer ses coups.

O Français égarés, amis qui m'êtes si chers, n'aurais-je échappé aux hasards et aux malheurs que j'ai partagés avec vous pendant dix-huit mois, que pour être témoin de votre entier anéantissement, et répandre jusqu'à ma dernière heure des larmes sur vos tombeaux ? Grand Dieu ! Si tel est mon destin, j'ai trop vécu. Si, au contraire, je dois voir la paix et le bonheur renaître dans ma patrie, et contribuer à les y rappeler, donne à mon âme le moyen de suffire à une telle félicité.

BRÉCHARD.

A Nantes, de l'imprimerie du citoyen P.-F. Hérault, s. d. (1795), in-8° de 7 p.

 

DÉCLARATION PAR LAQUELLE CHARLES BRÉCHARD, DÉFENSEUR OFFICIEUX A FONTENAY ET CHEF REBELLE, VOULANT PROFITER DES DISPOSITIONS DE LA PROCLAMATION DU REPRÉSENTANT BOURSAULT, DU 26 VENDÉMIAIRE AN 3 (17 octobre 1794), SE RALLIE AU PARTI RÉPUBLICAIN.

Extrait du registre des Délibérations du Comité révolutionnaire du chef-lieu de district de Ploërmel, département du Morbihan, en date du 5 frimaire, l'an 3 de la République française, une et indivisible. (25 novembre 1794).

D'après la Proclamation du représentant du peuple Boursault, en date du 26 vendémiaire, s'est présenté Charles Bréchard, qui nous a fait la déclaration suivante :

"J'étais défenseur officieux à Fontenay-le-Peuple, chef-lieu du département de la Vendée, et je déclare me présenter, avec confiance, pour jouir du bénéfice de la proclamation du citoyen Boursault, représentant du peuple. A l'époque du 25 mai 1793, (vieux style), je fus fait prisonnier par les insurgés de la Vendée, lors de la prise de Fontenay. Délivré comme les autres habitans, je fus réuni, comme eux, au centre d'un bataillon carré de trente-cinq mille hommes. Là, le vainqueur nous imposa l'obligation de former un Conseil provisoire, chargé de la police de la ville. J'en fus nommé membre, avec huit autres de mes concitoyens. La ville, qui était alors menacée des deux partis, était également en proie aux horreurs de la famine et de la peste. Nous y maintînmes la paix pendant un mois. La ville fut alors rendue à la République, et le Conseil cité au tribunal révolutionnaire. Quatre de mes collègues et moi effrayés de ces mesures, cherchâmes notre salut auprès des insurgés. Quatre autres obéirent au décret et furent, renvoyés absous. D'après l'examen de la conduite du corps, ne voulant point porter les armes dans le parti, attendu que j'eusse été armé contre ma propre famille, je fus forcé d'accepter une place de commissaire du Conseil supérieur pour surveiller la partie des vivres et la destination des convois. Lors de la dispersion de l'armée de Bretagne, j'échappai aux chefs victorieux, et trouvai des asiles dans les communes du district de Redon. Ensuite, m'en trouvant dépourvu, je me réunis, pendant huit jours, aux insurgés qui existaient dans la forêt de Vitré. Je désertai et partis, sans révéler le secret que j'avais trempé dans les insurrections. Je me cachai chez différents particuliers dont je ne me rappelle pas les noms, tant sur les confins du district de Ploërmel que sur ceux des districts de Redon et de la Roche-Bernard.

Aujourd'hui, j'abjure mes erreurs et j'appelle, avec assurance, les regards du peuple sur ma conduite future. Le plus cher de mes voeux est de mourir quitte avec ma patrie.

DESLANDES, pour le président ;
GUICHELAIN, secrétaire.

Échos du bocage vendéen - 1889