Jean-Baptiste Tiquet, fils d'Auguste Tiquet, notaire royal et apostolique de la ville d'Eymoutiers, et de Marie Rousselle des Noailles est né à Eymoutiers le 8 avril 1753. Il fut d'abord vicaire à Saint-Pierre-Château, une des paroisses de la ville d'Eymoutiers jusqu'en 1785, puis vicaire de Châteauneuf ; et aumônier de la famille de Miomandre [d'Espies].

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Il refusa le serment schismatique de la constitution civile du clergé, ainsi que son curé M. Cramouzaud, malgré les instances que faisait la municipalité, le dimanche 16 janvier 1791, et le dimanche 30 du même mois. Dès ce moment, ils furent l'un et l'autre exposés à toutes les tracasseries des administrateurs de Châteauneuf qui ne pouvaient souffrir les marques d'affection et d'attachement que ne cessaient de donner à ces deux saints prêtres le plus grand nombre des paroissiens.

Cet état de choses se prolongea jusque vers Pâques. Le 19 avril 1791, mardi de la semaine sainte, l'abbé Tiquet était à l'église avec M. Ducoux, curé de Neuvic, lorsque les officiers municipaux vinrent y dresser procès-verbal contre le curé de la paroisse et contre M. Gaston, curé de Sainte-Anne, qui y confessaient en ce moment, sous prétexte qu'ils avaient refusé l'absolution à des hommes qu'ils regardaient comme excommuniés. Ils s'emparèrent des clefs de l'église et de la sacristie, et en chassèrent le curé, le vicaire et les autres prêtres qui s'y trouvaient. Le maire fut chargé de chercher un prêtre pour desservir la paroisse. Le 21 avril, jours du jeudi saint, le sieur Lachaise, prêtre constitutionnel, fut mis en possession de l'église.

Banizette z

Après cette expulsion, l'abbé Tiquet resta, comme aumônier, au château de Châteauneuf [la Banizette]. Mais avant la fin de l'année, il eut à souffrir de nouveau des tracasseries de la municipalité, qui alors s'attaquait aux propriétaires du château. Le lettre suivante, écrite à ce sujet, ne cache pas que l'abbé Tiquet était aimé de toute la paroisse.


Le 22 décembre 1791.
Madame,
Sachant la répugnance que vous et M. de Châteauneuf avez d'entendre la messe d'un prêtre constitutionnel, notre municipalité a souffert jusqu'à présent que vous eussiez un non conformiste pour aumônier ; mais comme il a été défendu de tous temps de célébrer la messe les fêtes annuelles ailleurs que dans l'église paroissiale, sans une permission expresse de l'évêque, du consentement du curé, nous espérons que le jour de Noël, autant que vos santés vous le permettront, vous voudrez bien, M. de Châteauneuf et vous, assister à la paroisse et y renvoyer tous vos gens. Pour lever votre scrupule, nous prions M. Tiquet de venir donner les trois messes de minuit, ou de jour, à sa commodité ; il satisfaira par ce moyen toute la paroisse. Honorez-nous d'un mot de réponse, afin que nous soyons sûrs, autrement nous ne pourrions répondre des évènements fâcheux qui pourraient en résulter. Notre garde nationale demande, ainsi que toute la paroisse, l'exécution de l'arrêté du 10 mai dernier, nous serons forcés de lui obéir. Nous espérons que vous voudrez bien nous éviter ce désagrément et nous croire ceux qui avons l'honneur d'être avec respect, Madame, vos très humbles et très obéissants serviteurs.
Signé : Jollet, maire ; Soulièvre, Boussely, Couade, Froment, officiers municipaux."


Dans la réponse, on voit que l'abbé Tiquet venait de quitter Châteauneuf pour se rendre dans sa famille :


Le 23 décembre 1791.
Je serais enchantée, Monsieur, de pouvoir faire tout ce vous désirez. Vous savez qu'en tout, et dans tous les temps, nous avons été soumis à la loi comme au bien public ; si cela devait faire l'arrangement de la paroisse, nous nous serions privés de la messe, parce que nous sommes hors d'état de sortir de chez nous, étant mon mari et moi fort incommodés.

M. l'abbé Tiquet est parti ce matin, sur une lettre qu'il a reçue de sa mère ; je pense qu'il passera les fêtes dans sa famille.

Je sais, Messieurs, que nous ne pourrions faire dire la messe dans notre chapelle domestique, sans une permission expresse, les fêtes solennelles ; il y a trois ou quatre ans que nous y avons pourvu, nous avons même la permission d'y faire nos Pâques. Quant à la clôture de la chapelle dont vous me menacez en le faisant vous n'avez pas réfléchi que ces chapelles sont regardées par les décrets de l'Assemblée nationale, comme une propriété inviolable et utile pour le culte intérieur des maisons. Une autre fois cette question s'était agitée dans votre municipalité. M. Joliet, qui était dans ce moment procureur de la commune, m'écrivit que je devais être tranquille et qu'il avait lu aux municipaux le décret qui nous autorisait à faire dire la messe dans notre château. Tout nouvellement, il vient d'être écrit une lettre par un administrateur du département de la Haute-Vienne, qui doit tous nous fixer sur la liberté des opinions religieuses. Elle est signée. Je vous en envoie une copie : vous y verrez que chacun peu suivre l'exercice de son culte particulier, partout où il veut (lettre du 4 décembre 1791 de M. Garat de Nedde, administrateur du département, qui dit que les opinions sont libres ainsi que les pratiques religieuses).
Je vous remercie infiniment de la peine que vous avez eue de contenir la garde nationale ; je pense qu'elle est incapable de nous faire aucun mauvais tour. Ses membres sont trop pénétrés de leurs devoirs pour oublier qu'ils doivent protéger les personnes et les propriétés.
J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très humble et obéissante servante.
Signé : Miomendre de Châteauneuf."


La municipalité de Châteauneuf lui répondit par la lettre suivante, dans laquelle elle annonce qu'elle "est décidée à expulser M. Tiquet".


"En notre chambre de commune, le 26 décembre 1791.
Madame,
Lecture faite parmi nous de votre lettre en date du 23 décembre, délibération prise, il a été arrêté que, malgré votre prétendue soumission à la loi comme au bien public, la municipalité mettrait en vigueur l'arrêté du département de la Haute-Vienne dont nous vous avons parlé dans notre lettre du 22 courant, et duquel vous avez certainement pleine connaissance ...
Ainsi, Madame, dès que votre santé et celle de M. de Châteauneuf seront rétablies, nous nous flattons que vous nous accorderez la satisfaction d'assister à la messe paroissiale. Et pour vous y engager, la paroisse dont nous sommes les interprètes est décidée à expulser M. Tiquet, si vous n'exhibez une permission de Mgr l'évêque de ce département, visée par votre curé. Celle accordée à vous depuis trois ou quatre ans, dont vous n'avez jamais fait usage, est abolie par l'extinction de ceux qui avaient alors droit de vous l'accorder ...
Nous vous observons que si vous persistez dans les faux préjugés d'un parti si ennemi du bien public, notre municipalité se rendra en votre maison pour mettre les scellés sur votre chapelle. Nous avons l'honneur d'être, Madame, vos très humbles et très obéissants serviteurs : Signé : Joliet, maire ; Boussely, Froment, Soulièvre, Tixier, Couade, échevins."


A partir de ce moment, la vie de l'abbé Tiquet devint de plus en plus pénible. Il resta longtemps caché dans une grotte, et il fut arrêté avec sa soeur Catherine Tiquet, veuve Martinet, qui était née à Eymoutiers le 16 août 1756. D'Eymoutiers, ils furent conduits dans les prisons de Limoges ainsi que la pièce suivante le porte :

"Le Comité de surveillance arrête que son trésorier payera au citoyen Belgaud, lieutenant de la gendarmerie nationale d'Eymoutiers, la somme de soixante-douze livres, pour frais d'arrestation et de conduite de Tiquet, prêtre et de sa soeur, ainsi que pour frais de garde des scellés, faits par la municipalité d'Eymoutiers.
Limoges, le 30 brumaire de l'an 2e de la Rép. fse (20 novembre 1793). Signé : Villestivaud, pour le président. Pour acquit Belegaud."

Le Tribunal criminel de Limoges condamna à mort l'abbé Tiquet et sa soeur à six ans de prison. L'exécution du premier eut lieu le jour même, à cinq heures et demie du soir, pour la quatrième fois en deux heures, le sang d'un prêtre coulait sur la place de la Fraternité.

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Voici l'acte mortuaire qui le constate :

"Aujourd'huy, deuxième frimaire l'an second de la République française (22 novembre 1793), est décédé hier soir, à cinq heures et demie, sur la place de la Fraternité dans cette commune et section de l'Égalité, JEAN TIQUET, ancien vicaire de Châteauneuf, âgé de trente-cinq ans, ainsi qu'il résulte de l'extrait du procès-verbal en date du jour d'hier, signé Bardinot, greffier du tribunal criminel, lequel demeurera annexé aux présentes. - Signé : Pezaud, officier public."

Après le supplice d'un martyr tout n'était pas fini pour l'administration républicaine, elle s'en prenait encore à ce qu'il pouvait laisser. C'est ce qu'elle fit après la mort de l'abbé Tiquet ; elle fit rechercher tout ce qu'il pouvait posséder, et à son grand déplaisir elle ne trouva que quelques meubles et quelques effets qu'elle fit vendre le 28 fructidor an II (14 septembre 1794).

A cette date Catherine Tiquet, condamnée à six ans de prison, subissait cette peine dans la maison de force de Limoges. Un peu plus tard, elle fut libérée par un arrêté du représentant du peuple en mission, Cherrier, qui le 28 mars 1795 constatait l'illégalité du jugement rendu par le tribunal criminel de Limoges. Les juges de ce tribunal ne l'avaient pas prononcé en s'appuyant sur les principes de la justice, mais sur ceux, émis le 21 mai précédent, au club des Jacobins de Limoges : "Que l'opinion publique doit suffire aux tribunaux pour juger les hommes qu'on amène à leur barre".

 

Audience du premier frimaire l'an 2 de la République française (21 novembre 1793)
Entre l'accusateur public du tribunal criminel du département de la Haute-Vienne, demandeur et accusateur en crime d'émigration.
Contre Jean-Joseph Raymond, Jean Raymond, Pierre-Psalmet Cramouzaud, Jean Tiquet, tous prêtres, et Catherine Tiquet, soeur de ce dernier prisonniers détenus dans la maison de justice du département, accusés dudit crime.
Vu, etc.

Le tribunal criminel faisant, aux circonstances du délit dont lesdits Jean-Joseph Raymond, ancien vicaire de Bonnac, Jean Raymond, curé de Bussi-Varache, Psalmet Cramouzaud, curé de Beaumont, Jean Tiquet, ancien vicaire de Châteauneuf, et Catherine Tiquet, veuve Martinet, l'application de la loi du 28 mars dernier, contre les émigrés.

Considérant que les quatre prévenus ont pris, d'après leur aveu, des passeports, ce qui les fait présumer être rentrés en France, les condamne à la peine de mort, conformément aux artgicles 76, 77, 78 et 79 et le n° 3 de la 3e section de la loi du 28 mars 1793, transcrits ci-après dans les termes où ils sont conçus ; ordonne à cet effet que la dite peine de mort sera exécutée dans les vingt-quatre heures de la prononciation du présent jugement, et ce à la diligence de l'accusateur public qui fera livrer lesdits condamnés à l'exécuteur des jugements du tribunal criminel, pour subir la peine à eux infligée, sur la place de la Fraternité de cette ville.

Art. 76 - Les émigrés qui rentreront, ceux qui sont rentrés, ceux qui resteront sur le territoire de la République contre les dispositions des lois seront conduits devant le tribunal criminel du département de leur dernier domicile en France qui les fera mettre à la maison de justice.

Art. 77 - L'accusateur public fera citer les personnes dont le civisme sera certifié, au nombre de deux, de la commune du domicile de l'accusé ou à leur défaut des lieux circonvoisins, pour faire reconnaître si le prévenu est la même personne que celle dont l'émigration a été constatée par la liste des émigrés, ou par les arrêtés des corps administratifs.

Art. 78 - Les témoins cités seront entendus publiquement à l'audience et toujours en présence de deux commissaires du Conseil général de la commune du lieu où le tribunal est établi ; le prévenu comparaîtra devant les témoins, et s'ils affirment l'identité, les juges du tribunal condamneront l'émigré à mort, ou à la déportation s'il s'agit d'une femme de vingt ans ou au-dessous jusqu'à quatorze ans.

Art. 79 - Le condamné sera mis à mort ou déporté dans les vingt-quatre heures, sans qu'il puisse y avoir lieu à aucun sursis et demande en cassation.

Section 3e n° 2 - Tout Français de l'un et de l'autre sexe, absent du lieu de son domicile, qui ne justifiera pas dans la forme qui va être prescrite de résidence, depuis le 9 avril 1792, sera réputé émigré.

Considérant que Catherine Tiquet, veuve Martinet est dans le cas de la loi du vingt février 1793, qui enjoint au propriétaire locataire de maison de donner la liste nominative de personnes logées chez elle, qui porte : Art. 1°, ... Toute personne qui aura recélé ou caché, moyennant salaire ou gratuitement, une autre personne assujetie aux lois de l'émigration ou déportation sera punie de six ans de fer.

Conformément aux lois qui pour les femmes convertiront la peine des fers en celle de réclusion, ladite Catherine Tiquet, veuve Martinet, à être renfermée pendant six ans dans la maison de force de ce département.

Au surplus le tribunal prononce les dépends contre les cinq accusés et ordonne que les biens de Jean Raymond, de Jean-Joseph Raymond, Psalmet Cramouzeau et Jean Tiquet, seront confisqués au profit de la République et qu'ils seront tenus de payer la somme de cent livres en faveur de ceux qui les ont arrêtés.
Fait, etc... signé : J.-J.-P; Gonneau, président, Cousin, greffier.

 

Le tribunal criminel de Limoges sous la Convention - par l'abbé A. Lecler - 1918

AD87 - Registres d'état-civil de Limoges