LE MASSACRE DES GARDES NATIONAUX DE MORTAGNE
13 mars 1793

MORTAGNE SUR SEVRE VUE


Les Vendéens, tout en déplorant l'exécution de Louis XVI, n'auraient peut-être pas bougé sans les entreprises contre la religion et ses ministres. L'occasion du soulèvement fut le décret du 24 février 1793, ordonnant la levée de 300.000 hommes de 18 à 40 ans. Les paysans, ne pouvant payer des remplaçants, allaient supporter la plus lourde charge. Surtout, le paysan était très attaché à son foyer : "Plutôt que de quitter ses boeufs, sa haie, son enclos, écrit Michelet, le Vendéen eut fait la guerre au roi ..."

Connue à Cholet, le 7 mars - en plein marché - la nouvelle du décret parvient bientôt à Mortagne. On apprend en même temps "avec effroi" que le tocsin sonne dans toutes les paroisses, que les campagnes sont soulevées et que les paysans obligent tous les hommes à marcher avec eux. La révolte gagne comme un feu de poudre la Vendée poitevine et les Mauges.

On rassemble la garde nationale, on coupe le pont de la Sèvre, on prend quelques mesures de défense bien illusoires, Mortagne ne pouvant s'opposer à l'insurrection.

C'est alors que l'administration du District de Montaigu, dont les paysans veulent s'emparer - surtout pour détruire les papiers intéressant la vente des biens d'Église et des émigrés - fait demander du secours à Mortagne, ainsi qu'à la gendarmerie des Herbiers.

Mortagne met en route 37 hommes, d'après Boutillier, 40 selon le Journal de Guy Guerry, dernier sénéchal de Tiffauges, qui paraît avoir joué un assez triste rôle dans cette affaire.

GARDE NATIONALE Z

La garde nationale de Mortagne est alors commandée par François de Douhet, un des rares nobles du district qui "ait embrassé", avec Esprit Baudry d'Asson et Charles Servanteau de l'Échasserie, le parti de la Révolution.

François de Douhet, Écuyer, en tournée d'inspection à Mortagne, avait rencontré et épousé, en 1772, Marie-Anne-Marguerite Portail *, veuve de René-Martin de Rangot, de la Vachonnière, qui lui avait apporté 15.000 livres de rentes. Ayant dissipé sa fortune, il alla en cherché une autre en Amérique avec l'armée de Rochambeau. Il en revint capitaine dans la légion du duc de Lauzun et chevalier de Saint-Louis "dont on ne comptait pas vingt-cinq titulaires dans tout le Bas-Poitou, lors de la convocation du dernier ban de la noblesse provinciale, en 1758 ..." Il se retira du service et fut nommé commandant de la garde nationale de Mortagne.

La petite troupe, sous les ordres de son colonel, prend donc le chemin du Longeron et parvient à Tiffauges au matin du 12 mars. Elle est subitement entourée par un grand nombre de paysans armés de piques, de bâtons et de mauvais fusils, qui arrivent par les chemins de Montaigu et la Bruffière. De Douhet crie alors aux paysans : "Messieurs, nous sommes tous Français et amis ; ne nous battons point ; mettons bas les armes et embrassons-nous !" La prestance de l'officier en impose aux paysans ; on met bas les armes et on s'embrasse ... La partie, en effet, est inégale, "la plupart des plus enragés citoyens de Tiffauges s'étant enfuis", dit Guerry, et ne pouvant prêter main forte aux gardes nationaux.

C'est alors que Louis Guérin, fils du sacristain, prend l'initiative de faire entrer toute la troupe dans Tiffauges, où les paysans "se saisissent du commandant de Mortagne et de vingt-trois des siens qu'ils mettent en prison avec deux patriotes de Tiffauges, les seuls qu'ils aient pu attraper".

Le lendemain 13 mars, toutes les paroisses du district de Montaigu étaient en insurrection. A onze heures du matin, on vit arriver, par le chemin de Tiffauges, un rassemblement nombreux, formé des habitants de la Guyonnière, La Boissière, Treize-Septiers et La Bruffière. Ils voulaient s'emparer de Montaigu. Les prisonniers mortagnais marchaient en tête, liés deux par deux.

Non loin de Melay-la-Court - maison de campagne de Louis-Charles du Chaffault, ancien "lieutenant-général des armées navales", commandeur de l'ordre de Saint-Louis - un détachement de bleus et de gendarmes sort de la ville pour tenter de disperser les paysans. Une fusillade, assez vive sans être bien meurtrière, s'engage, provoquant du trouble dans les rangs des paysans. Un des prisonniers, Baudry, dit Cadet, en profite pour couper la corde dont il était lié et s'enfuit en criant : "Sauve qui peut !" Dans leur fureur, les paysans prennent la résolution de fusiller ses compagnons d'infortune et leur ordonnent de se mettre à genoux. De Douhet les conjure de le choisir comme seule victime : "Si j'étais seul, je saurais braver la mort ; je l'ai vue de près dans les combats et je l'ai vue sans trembler ... Je mourrai sans regret si mon sang vous suffit et si je peux sauver les malheureux qui m'ont suivi ..." Il n'est pas écouté et tous périssent.

Nous avons suivi à peu près les récits de Savary et de Guy Guerry, qui fut témoin oculaire de ces évènements. Il fut même accusé par quelques patriotes de Tiffauges d' "avoir ordonné le massacre de ces premières victimes de la guerre civile". En tout cas, il les aurait laissé périr sans intervenir, quoique, les voyant passer devant son portail, "ils eussent excité sa commisération, surtout le commandant Dudolt (de Douhet)". Lui-même devait périr misérablement plus tard, surpris par une patrouille républicaine, dans une métairie de Tiffauges.

Montaigu carte zzz

Le massacre des gardes nationaux de Mortagne eut lieu dans le bas-fond situé entre la Barillère et Melay, près de la Gouraudière. Les cadavres furent ensevelis çà et là dans les sillons et surtout "dans les gueules des fossés, presque à fleur de terre."

Boutillier de Saint-André - alors âgé d'une douzaine d'années - évoquait plus tard le souvenir de cette journée tragique et des suivantes où, à Mortagne, "les femmes, les enfants de ces malheureuses victimes parcouraient les rues en demandant partout leurs parents assassinés". Mais que pouvaient les habitants d'une petite ville sans fortifications sérieuses, "entourés d'une troupe immense de révoltés" ? Un certain nombre de Mortagnais se retirèrent à Cholet qui paraissait posséder quelques possibilités de résistance ... D'autres se cachèrent dans la vallée de la Sèvre. Dans les villages, tous les hommes capables de marcher furent contraints de se rendre aux rassemblements sous peine de mort ...

En 1800, la veuve du baron de Douhet, alors âgée de 62 ans, n'avait pas encore touché la pension qu'elle avait demandée "comme veuve d'un officier mort en combattant". Le 14 pluviôse, an VIII (3 février 1800), elle chargeait son compatriote, Boutillier des Hommelles, acquéreur de la Vachonnière, d'écrire une lettre à Chapelain, alors administrateur du département de la Vendée. "Elle la mérite, cette pension, disait Boutillier, parce qu'elle est pauvre et sans espérance d'en jouir longtemps ..."

Société des Sciences, Lettres & Beaux-Arts de Cholet - 1960 - p. 67 - 70

* Marie-Anne-Marguerite PORTAIL, fille de Daniel Portail et de Marie-Anne de Langis avait épousé, en premières noces, René-Marin de Rangot, écuyer, sieur de la Guillotière, le 9 janvier 1752 à Montaigu. Devenue veuve, elle épousa François de Douhet, le 8 septembre 1772 à Anxaumont (86).