MARIE BODINEAU

LES AVENTURES D'UNE CHOLETAISE

cholet ancienne église St-Pierre


Parmi la foule de femmes éperdues qui, fuyant les terribles Mayençais, suivirent la Grande Armée au delà de la Loire, se trouvait une jeune fille de vingt ans, Marie Bodineau, originaire du Bordage en Saint-Pierre de Cholet.

Séparée des siens au cours de la désastreuse bataille du Mans, et après avoir vu périr sous ses yeux l'abbé Guitton, vicaire de sa paroisse, elle est réduite à errer çà et là, seule, sans appui et - chose triste à dire ! - repoussée par quelques fuyards égoïstes et lâches qu'elle venait de rejoindre mais qui, se voyant en trop grand nombre et ayant "peur d'être remarqués et surpris", la chassent d'un refuge où elle croyait enfin avoir trouvé un abri !

Elle reprend sa course errante et se croit de nouveau sauvée en arrivant à une sorte de grotte, où elle espère pouvoir se dissimuler. Mais la cachette est déjà occupée par un autre fuyard qui, lui aussi, se montre insensible et, "dans la crainte de se compromettre", oblige la pauvre fille à déguerpir ! ...

A peine a-t-elle fait quelques pas, qu'elle tombe au milieu d'une troupe de Bleus qui la saisissent et commencent par la dépouiller du peu d'argent qu'elle a sur elle. Puis le chef fait signe à un soldat qui, se détachant aussitôt de la troupe, entraîne la prisonnière à quelque distance.

La malheureuse comprend que sa dernière heure est arrivée, et elle se prépare à mourir. Mais, par hasard, il se trouve que le soldat chargé de l'exécution est un bon Bleu : "Sauve-toi bien vite, dit-il à la Vendéenne, et tâche de ne pas te faire prendre de nouveau !" Puis, pour faire croire à ses camarades qu'il a rempli sa triste mission, il décharge son fusil en l'air, tandis que Marie Bodineau, prenant ses jambes à son cou, s'enfuit le plus vite qu'elle peut à travers champs ...

Elle est sauvée, pour cette fois, mais que va-t-elle devenir ? ...

Après avoir marché longtemps, elle arrive, mourant de faim, à un village où elle se risque, malgré sa frayeur, à demander l'hospitalité à une vieille femme qu'elle avise sur le seuil d'une maison isolée, et qui l'accueille d'assez bonne grâce.

Mais cette femme a un mari qui rentre à la nuit tombante et qui, moins pitoyable, jure et tempête en disant qu'il n'est point disposé à se compromettre pour une brigande. De la chambre où on l'a reléguée, Marie Bodineau entend la conversation des deux époux et se met à trembler de tous ses membres lorsque le mari déclare, en guise de conclusion, que, dès le lendemain matin, il fera sa dénonciation aux autorités républicaines.

Plus morte que vive, la pauvre enfant attend que ses hôtes soient endormis : alors, tout doucement, elle ouvre la fenêtre de sa chambre pour s'enfuir. Mais une barre de fer, scellée au milieu, l'empêche tout d'abord de passer et elle n'y réussit qu'à grand'peine, et seulement après s'être allégée d'une bonne partie de ses hardes pour s'amincir suffisamment.

Une fois dehors, elle se trouve sans sabots, pieds nus, presque sans vêtements, en pleine nuit, en plein hiver, et sous une pluie battante. Jusqu'au jour elle marche droit devant elle, sans savoir où elle va ; puis, au lever de l'aurore, elle se cache pour recommencer la nuit suivante, sans oser même s'approcher d'une habitation isolée pour demander un morceau de pain ! Enfin le deuxième jour, n'y tenant plus, elle se risque à tenter la charité publique :

"Morte de faim et de froid, raconte l'abbé Deniau, elle pénètre dans un bourg et va frapper à la porte d'une maison. Un homme et sa femme, sur le déclin de l'âge, sont assis au coin de leur feu ; au coup qu'elle donne, ils répondent brusquement : "Entrez !" Ce ton de voix si rude la fait tressaillir. Elle entre néanmoins, tremblante de peur, mouillée jusqu'aux os.

"Quand elle est entrée, l'homme la regarde fixement, puis, parlant à sa femme : "Va !", lui dit-il, parlant à sa femme : "Va, lui dit-il, chercher ton grand chaudron et fais promptement bouillir de l'eau !"

La pauvre fille pense que son heure dernière est arrivée, et qu'on va la faire bouillir toute vivante. Son sang se glace dans ses veines ; mais ses transes sont bientôt passées, car l'homme lui dit que c'est pour la laver et la réchauffer. Elle en avait grand besoin.

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Ces bonnes gens la traitent avec la plus grande bienveillance. Cependant le froid et les vives agitations qu'elle a éprouvées lui donnent la fièvre, elle garde le lit pendant quinze jours. Ses protecteurs, pour la dérober à toute poursuite, la font passer pour leur nièce. Après son rétablissement, ils l'emploient à la garde de leurs vaches, lui recommandant de ne pas trop s'exposer à la vue des passants."

Notre Vendéenne se croyait bien en sûreté chez ces braves gens, mais, hélas ! elle n'était point encore au bout de ses infortunes ! ... Reconnue comme brigande par un espion, elle est aussitôt dénoncée et, un beau matin, la maison de ses bienfaiteurs est investie par une troupe de soldats.

Heureusement pour elle, Marie Bodineau était sortie : "avertie qu'on la cherche, elle se sauve et marche longtemps à travers champs." C'est la vie errante qui recommence, avec les transes continuelles causées par la crainte de tomber entre les mains des Bleus ! ...

Toujours fuyant, "elle arrive aux environs de Fougères, dans un champ où sont cachés des Vendéens qui s'épouvantent à son approche, la prenant pour une patriote. Aperçue par le métayer du lieu, elle se résolut, sur ses invitations, à entrer dans sa demeure."

Ce métayer est républicain, mais il a bon coeur : prenant en pitié la jeune fille, il consent à la garder comme servante. Elle était donc sauvée de nouveau et, cette fois, elle ne devait tenir qu'à elle de se fixer définitivement chez son sauveur :

"Elle s'acquitta si bien de son emploi, ses manières étaient si douces, si gracieuses, qu'elle conquit en peu de temps toute la confiance de ses maîtres, que dis-je ? toute leur amitié, si bien que le fils aîné du métayer la demanda en mariage."

Quoique tentante au premier abord, car l'amoureux avait toutes les qualités promettant un mari modèle, la proposition n'en était pas moins gandilleuse :

"La pauvre fille fut fort intriguée. S'établir loin de son pays, s'unir à un Républicain, tout cela lui répugne ; et cependant ces braves gens l'ont tirée du danger, ils l'aiment cordialement, elle les aime aussi. Dans son extrême embarras, elle adresse de ferventes prières à la Sainte-Vierge pour être éclairée sur la résolution qu'elle doit prendre. Un certain jour, elle croit entendre des chants célestes, une harmonie de voix angéliques, au milieu desquelles elle distingue clairement ces mots : Reste toujours vierge. Dans l'ardeur de sa foi et de sa piété, elle fait voeu de ne jamais se marier" et, sa détermination une fois prise, pour éviter une pénible explication et de non moins pénibles adieux, elle se décide, non sans un serrement de coeur, à quitter nuitamment la maison de son amoureux.

Et la voilà de nouveau sans asile, seule, fuyant à travers un pays inconnu et obligée, encore une fois, de se cacher pour éviter les cruels rabatteurs qui, chaque jour, continuaient la chasse aux Brigands ! ...

L'infortunée proscrite s'enfonce de plus en plus dans la Bretagne, à la grâce de Dieu ! Enfin elle a la chance de trouver un refuge où, désormais, elle pourra compter sur la tranquillité :

"Après une longue course, elle arrive à un moulin où demeurent des meuniers royalistes et catholiques fervents. Ces bons Bretons la reçoivent avec empressement ; chez eux, elle est à l'aise, elle est traitée comme l'enfant de la maison. Elle ne fut point ingrate ; elle rendit à ses bienfaiteurs dévouement pour dévouement et s'occupa de leurs intérêts comme des siens propres. Elle passa dans leur maison le reste de la guerre.

A la pacification, éprise du désir irrésistible de retourner dans son pays, elle fit ses adieux à ces bons meuniers, pleurant à chaudes larmes, et leur promettant que leur souvenir lui serait toujours cher. Aussi plusieurs années après son retour à Cholet, dans l'unique but de les revoir encore, elle fit le voyage de la Bretagne à pied, séjourna chez ces braves gens pendant plusieurs mois et leur prodigua de nouveau les témoignages de la plus vive tendresse."

Fidèle à son voeu, Marie Bodineau ne voulut jamais consentir à se marier. Affiliée au Tiers-Ordre de Saint-François et dévouée aux oeuvres charitables, elle fit longtemps l'édification de la ville de Cholet où elle mourut, à l'âge de 85 ans, dans une humble maison du quartier de la Frérie.

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L'abbé Deniau, auquel je dois d'avoir pu brosser la silhouette de cette héroïne, ajoute en note :

"Elle était l'amie de ma mère, notre proche voisine. Elle m'avait soigné dans le berceau, porté dans ses bras, sauvé d'une maladie grave, suivi enfin avec un affectueux intérêt dans mes études, dans ma carrière sacerdotale. C'était une belle et sainte âme aux prières de laquelle j'aimais à me recommander ..."

La Vendée Historique - Douzième année - n° 286 - 20 novembre 1908