BOUZARD

 


Les Habitants du Bourg d'Ault se sont plaints, dans un mémoire, de ce que quelques papiers publics on fait Jean-André Bouzard natif de Dieppe.

Il est né, disent-ils, audit bourg où il a sucé avec le lait les principes d'humanité qui lui ont fait tant d'honneur. Il a passé toute sa jeunesse dans sa Patrie, où il a reçu plusieurs bons exemples.

Ils rapportent ensuite le fait de la Licorne-dorée, & celui des deux jeunes hommes qui se baignaient en pleine mer ; & finissent par dire que les Habitants du bourg d'Ault se sont toujours distingués par leurs sentiments d'humanité, principalement la famille du brave Bouzard ... (Journal de marine ... - Volume 1 - 1775)


AULT DIEPPE CASSINI

 

Jean-André Bouzard est né vers 1730, au Bourg-d'Ault, près Eu.

[Peut-être est-ce Jean Bouzard né le 25 avril 1733 et baptisé le 26 (?)]

Marin dès son enfance, Jean-André Bouzard s'était bravement conduit dans les fréquents combats de mer qui signalèrent l'histoire militaire de l'époque. Lorsqu'il eut achevé son service sur les vaisseaux du roi, il ne rentra pas au bourg d'Ault, petit port de pêche, situé près de la ville d'Eu, où il était né en 1730. Il se fixa à Dieppe, et ne tarda pas à y mériter l'estime et la reconnaissance de ses nouveaux concitoyens, par les actes de dévouement qu'il accomplit. En peu d'années, il y devint populaire.
Quand on lui demandait ce qui lui inspirait une intrépidité si rare, il répondait simplement : "C'est l'humanité et la mort de mon père. Il a été noyé. Je n'étais pas là pour le sauver. Aussi, j'ai juré, depuis, de courir au secours de toux ceux que je verrais tomber dans la mer."

Il est peu d'exemples, même dans les siècles de l'antiquité, d'un dévouement aussi vif pour sauver les hommes du danger, que celui que fit paraître le pilote Bouzard, sur la fin du mois d'août 1777.


Pendant la nuit orageuse du 31 août 1777, vers les neuf heures du soir, un navire, sorti du port de La Rochelle, chargé de sel, monté de huit hommes et de deux passagers, approcha des jetées de Dieppe. Le vent était impétueux et la mer si agitée, qu'un pilote-côtier essaya en vain quatre fois de sortir pour diriger son entrée dans le port. Bouzard, l'un des autres pilotes, s'apercevant que celui du navire faisait une fausse manoeuvre qui le mettait en danger, tenta de le guider avec le porte-voix et des signaux ; mais l'obscurité, le sifflement des vents, le fracas des vagues et la grande agitation de la mer, empêchèrent le capitaine de voir et d'entendre ; bientôt le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, fut jeté sur le galet, et échoua à trente toises de la jetée.

Aux cris des malheureux qui allaient périr, Bouzard, sans s'arrêter aux représentations qu'on lui faisait, et à l'impossibilité apparente du succès, résolut d'aller à leur secours.

D'abord il fait éloigner sa femme et ses enfants qui voulaient le retenir ; ensuite il se ceint le corps avec une corde dont le bout était attaché à la jetée, et se précipite au milieu des flots. Les marins seuls, ou ceux qui ont considéré, de dessus une éminence, les vagues irritées et leurs ondulations, surtout aux environs d'un objet qui leur résiste, peuvent se former une idée du danger auquel il s'exposait. Après des efforts incroyables, Bouzard atteignit cependant la carcasse du navire, que la fureur de la mer mettait en pièces, lorsqu'une vague l'en arrache et le rejette sur le rivage.

Il fut ainsi vingt fois repoussé par les flots, et roulé violemment sur le galet. Son ardeur ne se ralentit point ; il se replonge à la mer ; une vague violente l'entraîne sous le navire. On le croyait mort, lorsqu'il reparut, tenant dans ses bras un matelot qui avait été précipité du bâtiment, et qu'il apporta à terre, sans mouvement et presque sans vie.

Enfin, après plusieurs tentatives inutiles, entouré de débris qui augmentaient encore le danger, et couvert de blessures, il parvient au vaisseau, s'y accroche, et y lie sa corde. Bouzard ranime et instruit l'équipage ; il fait toucher à chaque matelot cette corde salutaire qui leur trace un chemin au milieu des ténèbres et des flots ennemis. Il les porte même, quand les forces leur manquent ; il nage autour d'eux comme un ange tutélaire ; et, luttant contre les vagues qui redemandent, en rugissant, leurs victimes, il en dépose sept sur le rivage.

BOUZARD 3 BATEAU

Épuisé par son triomphe même, Bouzard gagne avec peine la cabane où le pavillon est déposé ; là, il succombe, et reste quelques instants dans un état de défaillance effrayant. On venait de lui donner des secours ; il avait rejeté l'eau de la mer, et il reprenait ses esprits, lorsque de nouveaux cris frappent ses oreilles. La voix de l'humanité, plus efficace que toutes les liqueurs spiritueuses, lui rend sa première vigueur ; il court à la mer, s'y précipite une seconde fois, et est assez heureux pour sauver encore un des deux passagers qui était resté sur le bâtiment, et que la faiblesse avait empêché de suivre les autres naufragés. Bouzard le saisit, le ramène, et rentre dans la maison suivi des huit échappés à la mort, qui le proclament à haute voix leur sauveur. Des dix hommes qui montaient le navire, il n'en a péri que deux ; leurs corps ont été trouvés le lendemain sur le galet.

L'intrépidité que montra Bouzard, dans cette occasion périlleuse, devient plus intéressante, plus admirable encore, lorsqu'on sait qu'elle était réfléchie de sa part ; que ce n'était point un instinct aveugle de courage, ou une simple impulsion d'humanité, fortifiée par l'habitude de braver les dangers de la mer et d'y échapper : c'était, chez cet homme vertueux, une résolution toujours subsistante, et un hommage journalier qu'il rendait aux mânes de son père, qui fut noyé sans qu'on pût le secourir. Pour expier cette espèce de délit involontaire, Bouzard avait fait le voeu de sauver, aux dépens de sa propre vie, tous les naufragés à qui il pourrait être utile. Il a tenu parole ; de sorte que son dévouement était une double vertu : en servant si chaudement l'humanité, c'était à la piété filiale qu'il payait un tribut. Ce motif, qu'on n'a appris que depuis ce dernier acte de son courage, le rend encore encore plus grand et respectable.

Ce n'était pas la première fois que Bouzard jouait héroïquement sa vie pour sauver celle des autres ; mais les circonstances extraordinairement dramatiques de ce dernier sauvetage avaient frappé les imaginations. Le gardien de la jetée de l'ouest devint le sujet de toutes les conversations, le but de tous les regards. Les Dieppois avaient constamment son éloge dans la bouche et le montraient aux étrangers comme une des curiosités de leur ville.

C'est à cette particularité qu'il dut sans doute la célébrité qui s'attacha bientôt à son nom. Le croirait-on ? tandis qu'il n'était pas une maison de Dieppe, une chaumière des campagnes environnantes du sauvetage de la nuit du 31 août, le monde officiel, l'amirauté et l'intendance de la province paraissaient ignorer le fait, ou du moins n'y attacher aucune importance. Pour les sortir de leur indifférence, il fallut que le hasard amenât à Dieppe un Russe, LE COMTE ALEXANDRE DE STROGONOFF, ami des lettres et des arts, qui voyageait pour se perfectionner dans l'étude de l'histoire et de la littérature françaises. C'est, en effet, de la bouche de cet étranger enthousiasmé que l'intendant de Rouen apprit qu'il y avait, dans sa circonscription administrative, un homme digne d'être placé au premier rang des bienfaiteurs de l'humanité.

Nous pouvons facilement reconstituer la scène qui dut se passer à Dieppe, lors de l'arrivée du comte Strogonoff. Quand il visite une ville maritime, le voyageur dirige toujours sa promenade vers les jetées, vrai centre d'attraction du port, où l'on jouit du spectacle qu'offre la double animation de la rade et de l'entrée du chenal. Il est donc probable que le comte Strogonoff, en arrivant à Dieppe, s'achemina tout d'abord vers l'entrée du port en suivant la jetée de l'ouest. Au bout de cette sorte de promontoire, il trouva nécessairement cet éternel aréopage de pêcheurs invalides, qui viennent parler tout le jour des choses de la mer, en mêlant à leurs propos des critiques à l'adresse des jeunes générations de marins. Causeur, comme tous ceux qui voyagent pour s'instruire, le comte interrogea certainement le cercle des vieillards et parmi ses questions, il y en eut évidemment qui concernaient le gardien de la jetée. Il n'est pas douteux, en effet, que le costume pittoresque des matelots dieppois, porté par ce géant, n'eût attiré tout d'abord l'attention du comte.

La veste de Bouzard était une espèce de camisole à grandes manches, en gros drap bleu pluché, taillée carrément et ornée par devant de deux rangs de larges boutons de corne noire. Un gros bonnet de laine couvrait sa tête. Mais ce qui le distinguait surtout de toutes les autres côtes de France, c'était la large cotte ou cotillon plissé qui recouvrait les culottes et descendait à peu près jusqu'aux genoux.

Ce n'était là, toutefois, qu'un signe particulier extérieur, qui avait dû moins frapper un observateur intelligent que la démarche et la physionomie du pilote. Le comte avait remarqué sans doute l'air rêveur de ce colosse, qui se promenait lentement le long du parapet, l'oeil toujours fixé au loin sur la ligne bleue de l'horizon. On eût dit qu'il attendait l'arrivée d'un navire, ramenant de parages lointains quelque être cher, un ami, un parent ... Le comte Strogonoff voulut savoir quel était ce colosse qui portait sur ses larges épaules une tête si douce, imberbe, aux cheveux bouclés, aux yeux noirs et profonds, au nez légèrement retroussé, physionomie presque féminine par la bonté, mais profondément mâle par le sentiment intime d'une force qui se concentre, pour mieux accourir au secours des désespérés.

Les vieux matelots, qui avaient leur salon de conversation au bout de la jetée, ne se firent pas prier pour répondre aux questions du voyageur russe. Ils lui racontèrent avec tant d'émotion les hauts faits de leur glorieux pilote, que le comte Strogonoff ne put s'empêcher de partager leur naïf enthousiasme. Et c'est ainsi qu'il se chargea d'éclairer l'intendant de Rouen sur la belle conduite de Bouzard et les circonstances particulièrement héroïques de son dernier sauvetage.

Les habitants de Dieppe témoignèrent leur satisfaction à ce brave concitoyen, par des applaudissements souvent réitérés ; et depuis, le gouvernement acquitta la dette de l'état à son égard, en répandant sur lui des bienfaits. M. de Crosne, intendant de Rouen, instruisit le ministre directeur des finances de tout le détail de la belle action de Bouzard, M. Necker en rendit compte au roi, prit ses ordres, et se hâta d'écrire lui-même au pilote de Dieppe la lettre suivante :

"BRAVE HOMME,
Je n'ai su qu'avant-hier, par M. l'intendant, l'action courageuse que vous avez faite le 31 août, et hier j'en ai rendu compte au roi, qui m'a ordonné de vous en témoigner sa satisfaction, et de vous annoncer de sa part une gratification de mille francs et une pension annuelle de trois cents livres. J'écris en conséquence à M. l'intendant. Continuez à secourir les autres, quand vous le pourrez, et faites des voeux pour votre bon roi, qui aime les braves gens et les récompenses.
Signé, NECKER, directeur général des finances.
Paris le 23 décembre 1777."

 

L'abondance qui succède tout à coup à la gêne est souvent la pierre de touche des pauvres gens. Mais Bouzard sortit triomphant de cette épreuve. La simplicité et la noblesse de son caractère trouvèrent même une nouvelle occasion de s'affirmer dans l'emploi qu'il fit de son argent. Il commença par payer ses dettes, puis, avec une véritable joie d'enfant, il acheta des vêtements neufs pour sa femme et sa petite famille.

Un journaliste contemporain, qui l'interrogea à ce sujet, nous a conservé de lui des réponses qui font honneur à son bon sens et à sa naïve loyauté. Comme on lui demandait ce qu'il avait fait de cet argent ... : "J'en ai payer mes dettes, dit-il, parce qu'il faut d'abord que justice se fasse. Ensuite j'ai habillé de neuf ma femme et mes enfants ; c'est la première fois de leur vie. Pour moi, je ne me suis donné que des gilets. J'ai plus besoin de cape que d'habit. Celui que je porte est mon habit de noces ; il est encore neuf."

Et comme on lui demandait si cet argent de pension suffisaient pour le faire vivre à l'aise avec sa famille : "J'en aurai encore de reste, répondit-il. D'ailleurs, à quoi sert l'opulence ? Quand on enterre un riche, lui met-on seulement un louis d'or sur le corps ?"

 

Le contenu de cette lettre fut bientôt public à Dieppe. Tous les concitoyens de Bouzard vinrent le féliciter, et le pressèrent vivement d'aller à Paris et de se présenter au roi pour lui en témoigner sa reconnaissance. Bouzard se rendit à leurs voeux.

Le 3 janvier suivant, il arriva chez M. Le Moyne, maire de la ville de Dieppe, qui était depuis quelque temps à Paris, et qui se chargea volontiers de le présenter à M. Necker, qui le conduisit lui-même à M. le comte de Maurepas. M. Le Moyne, glorieux d'accompagner partout le brave Bouzard, ne tarda point à se transporter avec lui à Versailles. Il fut placé dans le salon d'Hercule, sur le passage de la famille royale. Un instant après, Sa Majesté traversa le salon. Le duc d'Ayen le fit apercevoir au roi, qui dit en le regardant avec sensibilité : "Voilà un brave homme, et véritablement un brave homme." (6 janvier 1778)

Ces marques publiques de bonté attirèrent autour de lui un si grand nombre de personnes de tout état, que la reine, qui passa quelques moments après, ne put que l'entrevoir : elle témoigna cependant par ses regards à ce brave homme, combien elle était touchée de l'action qui faisait alors tout l'entretien et l'admiration de la cour. Bouzard reçut ensuite des ministres l'accueil le plus flatteur.

M. de Sartine, ministre de la marine, lui fit expédier un brevet de solde entière de vingt-deux livres par mois de ses anciens appointements, en qualité de quartier-maître, quoiqu'il n'en sollicitait que la demi-paie. M. Bertin, dans le département duquel se trouve la Normandie, chargea M. Le Moyne de chercher, dans la ville de Dieppe, un terrain libre sur lequel on pût bâtir une maison pour le brave Bouzard et sa famille. M. le garde des sceaux, qui était sur son départ pour Paris, l'invita à venir le voir. Il n'a pas moins été accueilli dans cette capitale, où M. le duc d'Orléans, M. le duc et madame la duchesse de Chartres et M. le duc de Penthièvre lui firent éprouver les mêmes marques de bonté et de bienfaisance. Les encouragements donnés à la vertu sont faits pour en multiplier les actes. Heureuse, mille fois heureuse, la nation qui les accorde et les reçoit !

Il avait la taille d'un Hercule, près de six pieds ; petite tête, larges épaules, une jambe estropiée par une blessure honorable gagnée au service du roi. Au milieu des grands de toute espèce, rien ne l'intimidait ni ne l'embarrassait ; il conservait un maintien honnête et noble.

Bouzard, né brave, ne voyant dans son action que le devoir d'un homme envers les autres, était étonné de la récompense dont le prince l'avait honoré. "J'ai fait, disait-il, beaucoup d'actions comme celle-là ; je ne sais pourquoi ma dernière (c'est son terme) fait tant de bruit. Mes camarades sont aussi braves que moi" ... D'après son coeur, quelle haute idée il a des hommes, et quelle estime les hommes doivent avoir pour lui !

A son retour de Versailles, trouvant la mer mauvaise, il ne voulut pas permettre que celui qui l'avait remplacé pendant son absence restât un jour de plus, quoique le mouvement de la voiture, dans laquelle il n'avait jamais été que pour ce voyage, lui eût ôté l'usage de presque tous ses membres, et quoiqu'il fût appelé chez lui par la joie de revoir sa femme et ses enfants qu'il aimait avec la sensibilité qui faisait le fond de son caractère, et qui probablement était la source de son extrême courage.

Le plus grand chagrin qu'il disait avoir éprouvé dans sa pauvreté, était de ne pouvoir acheter des cordages pour aider les vaisseaux dans les accidents : "J'étais, ajoutait-il, rebuté d'en emprunter ; il s'en perd, il s'en casse par la force des coups de mer ; je n'osais revoir ceux qui me les avaient prêtés, parce que je n'avais pas de quoi leur rendre" ...

Son ambition se borna ensuite à obtenir la permission d'avoir un mât de plus, pour pouvoir donner à son fanal une élévation plus considérable.

BOUZARD portrait

Le "Brave Homme", fidèle à son serment et aux devoirs qu'il s'était imposés envers l'humanité en péril, continua la nuit et le jour à surveiller le port et les jetées de Dieppe. A la moindre apparence d'agitation de l'océan, ou de quelque vaisseau ou barque en détresse, Bouzard s'élançait dans les flots, muni de cordes, et dirigeait l'équipage vers le port. Si la mer en fureur s'y opposait, et qu'il ne pût y conduire le bâtiment, il se saisissait des matelots et des passagers, et les remettait en détail sur le rivage.

Dans le courant de l'automne 1786, le brave Bouzard s'aperçut vers le milieu de la nuit qu'une barque périssait à peu de distance des jetées. Attiré par le cri des malheureux qui se débattaient dans les flots, il leur jeta des cordes, dont il avait toujours le plus grand soin de se pourvoir, et appela à son secours ceux qui se trouvaient sur le rivage à portée de l'entendre. L'obscurité était si grande qu'il ne pouvait apercevoir ceux qui étaient dans le péril, et qu'eux-mêmes avaient de la peine à distinguer le faible secours qu'on leur présentait. Le fils de Bouzard était du nombre des six hommes naufragés ; il fut assez adroit pour s'emparer d'une corde qui l'aurait conduit promptement à la jetée ; mais voyant à ses côtés un malheureux enfant de quatorze ans, dont les forces étaient déjà épuisées et qui se laissait entraîner par les vagues, en digne fils du Brave Homme, il résolut, au risque de sa vie, de le sauver du danger. Pour y parvenir plus sûrement, il lui passa le bout de la corde sous les bras et se la passa lui-même entre les cuisses. Ce double fardeau la fit rompre ; un cri de celui qui tenait cette corde avertit Bouzard père de l'accident ; il en jeta promptement une autre que son fils saisit. Ce jeune homme intrépide s'était décidé à ne pas abandonner dans une situation si critique cet enfant qu'il avait pris sous sa sauve-garde, qui s'attachait fortement à lui, et qui plongeait dans la mer chaque fois qu'il quittait prise. Il le lia de nouveau avec une seconde corde, et fut assez heureux, à l'aide de son père, pour le remonter ainsi garotté sur la jetée, à plus de dix-huit pieds d'élévation du niveau de la mer. Trois autres furent également enlevés aux flots par le secours des cordes de Bouzard.

N'omettons point un des beaux traits de l'âme sensible du Brave Homme. Bouzard père toujours compatissant et entraîné par son active humanité, considéra moins en cette occasion le salut de cinq malheureux, dans le nombre desquels était son fils, que la mort du sixième ; et l'on a eu beaucoup de peine à le consoler d'une perte qu'il se reprochait en quelque manière.

Cette belle action de Bouzard fils, qui l'associait à la gloire de son père, n'était point le coup d'essai de son courage ; en 1784, il avait déjà sauvé la vie à quatre naufragés. M. de Crosne, alors intendant de Rouen, le récompensa d'une gratification de quatre cents livres. MM. de la Chambre du Commerce y ajoutèrent une médaille d'argent, comme ils en avaient donné une d'or précédemment au père.


Quand il jugea son fils digne de le remplacer, Bouzard, usé avant l'âge par ses nombreux actes de dévouement (on dit qu'il avait sauvé la vie à plus de cent naufragés), lui céda ses fonctions de maître haleur et de gardien des phares. Quelques années après, le 16 mars 1794 (26 ventôse an II), il vit tranquillement arriver la mort, certain de se survivre dans la personne de son vils, et sûr de laisser en bonnes mains le sort des navires et des marins de Dieppe.

 

Extrait : Histoire des naufrages ... - Tome second - par J.B. Eyriès - 1818

La Nouvelle Revue - Quatrième année - Tome quatorzième - Janvier-Février - 1882


 

Bouzard fils acte naissance

BOUZARD JEAN-JOSEPH-LOUIS, dit Bouzard IInaquit à Dieppe le 18 novembre 1760. Il fut mousse, novice et matelot à bord des bâtiments de pêche du 14 avril 1772 au 24 octobre 1780.

Le 11 août 1786, il remplaça son père dans les fonctions de maître haleur pour l'entrée et la sortie des navires de guerre et de commerce, et dans la surveillance des phares du port de Dieppe. Légionnaire le 25 prairial an XII, il exerçait encore cet emploi le 2 décembre 1816. Il est mort dans sa ville natale le 28 mai 1820. (Fastes de la légion-d'honneur - tome 4 - par MM. Liévyns, Verdot, Bégat ... - 1844-1847)


JEAN-JOSEPH-LOUIS BOUZARD, digne fils d'un tel père, et comme lui maître hâleur à Dieppe, lui a succédé pour le courage et la probité. En 1810, il avait les certificats de 75 personnes auxquelles, à diverses époques, il avait sauvé la vie. L'empereur l'a décoré de la croix de la légion-d'honneur ; et dans cette ville où se sont maintenues la piété et les bonnes moeurs, Bouzard jouit de l'estime publique au sein d'une famille patriarcale où la vertu est héréditaire. (Dictionnaire universel, historique, critique et bibliographique - Vol. 19 - par Louis Mayeul ... - 1812)

Ville de Dieppe, Naissance du 18 novembre 1760
"Le mercredy dix-neuf de novembre, a été baptisé par nous, prêtre vicaire de cette paroisse, soussigné, Jean-Joseph-Louis, né d'hier, du légitime mariage de Jean Bouzard, maître de bateau, rue Canu, et de Marie-Magdeleine Piquet, son épouse de cette paroisse. Le parrain, M. Joseph Gossier, fils, maître chandelier de la paroisse de St-Rémy et la marraine, demoiselle Catherine-Rose Flouest, fille de M. Louis-Michel Flouest, négociant de cette paroisse, soussignés, le père absent."

BOUZARD FILS

 

Jean-Joseph-Louis, veuf en premières noces de Jeanne Modard, veuf en secondes noces de Marguerite Cordier, et, en troisièmes noces, époux de Marie-Catherine Ferrand, est décédé, à l'âge de 59 ans, à Dieppe, le 28 mai 1820.

Bouzard fils acte décès


 

BOUZARD MAISON

Louis XVI avait conçu la pensée de donner en récompense à Bouzard une maison bâtie sur la jetée de Dieppe. Lorsque Napoléon se trouva dans cette ville, il voulut réaliser cette intention, et affecta une somme de huit mille francs pour la construction de ce petit édifice. Le vieux Bouzard n'existait plus ; mais l'empereur se fit présenter son fils à qui, malgré sa jeunesse, les marins devaient déjà beaucoup. Il lui attacha de sa main la croix d'honneur sur la poitrine, en le félicitant d'avoir été le digne héritier du courage et du dévouement de son père.

Le troisième Bouzard, préposé à son tour à la garde du phare et du pavillon sur la jetée de Dieppe, avait été décoré d'une médaille d'argent et d'une médaille d'or pour ses services et son dévouement, lorsqu'en 1834, il reçut, comme son père, la croix de la Légion d'honneur.
La maison Bouzard, que les travaux d'amélioration de l'entrée du port obligèrent plus tard de détruire, portait cette inscription :

 

Napoléon le Grand

Récompense nationale
A J.-A. Bouzard
Pour ses services maritimes.

 

BOUZARD MAISON

 

La maison Bouzard était située sur la jetée de l'Ouest, entre le phare et la grande croix des Marins, et tournée vers l'orient.

Cette maison fut démolie, en 1856, pour faire place au brise-lames que l'on a établi à cet endroit.

Le 15 août 1846, la ville de Dieppe inaugura, sur la façade de cette maison, le buste du brave sauveteur.

Ce buste était l'oeuvre de M. Blard, fils, sculpteur ivoirier et élève de David. L'artiste, qui n'avait, pour se guider, qu'une image du "brave homme" dédiée au vertueux duc de Penthièvre, sut si bien reproduire les traits de son modèle que les vieillards de l'époque reconnurent tout de suite le garde-pavillon qu'ils avaient vu dans leur enfance.

 


 

En 1866, lors de la première mise à flot du canot de sauvetage établi à Dieppe par la Société centrale, canot qui portait le nom de Bouzard, son petit-fils, au milieu du cortège de la fête, tenait le guidon du canot, et les autres descendants du sauveteur portaient avec respect le buste de celui qui a donné à leur famille une si noble illustration. (Les aventuriers de la mers - par Constant Améro - 1899)

BAPTÊME DU CANOT DE DIEPPE

Les Dieppois tenaient à faire à leur nouvel hôte les honneurs de la ville, en le promenant, tout pavoisé, dans les principales rues et traîné sur son chariot par quatre chevaux blancs. Il partit donc de l'Hôtel-de-Ville à une heure et demie.

Un cortège nombreux l'accompagnait : la musique municipale ouvrait la marche, puis venaient : la compagnie de pompiers, sapeurs en tête ; le corps des douanes ; la gendarmerie maritime ; les sauveteurs médaillés, dont plusieurs sont décorés pour faits de sauvetage ; les guides-baigneurs de l'établissement des bains. Ils avaient droit de figurer à la cérémonie, car ils sont aussi les hommes du dévouement et en donnent souvent des preuves.

L'équipage du canot de sauvetage suivait l'embarcation, ainsi que les membres des société l'Union des travailleurs et la Prévoyante, sous la conduite de leurs présidents, MM. Frère et Chrétien.

Le petit-fils de Jean Bouzard tenait le guidon du canot, et les autres descendants du héros polletais portaient, avec un respect tout filial, le buste de celui qui a donné à leur famille de véritables lettres de noblesse.

La première station du cortège était la demeure de M. Le Clerc-Lefebvre. Le patron du canot, se faisant l'interprète des sentiments de la population maritime de Dieppe, le remercia de ses efforts pour doter le port d'engins de secours dont l'absence avait été dans bien des circonstances si douloureusement ressentie.

A ces remerciements, le maire répondit par une improvisation chaleureuse, dont la Vigie de Dieppe a publié le résumé suivant :

Braves marins sauveteurs,

En présence de ce brillant cortège, à la vue de ces nobles poitrines couvertes de nombreux insignes témoignant de votre bravoure et de votre dévouement, je ne puis, je l'avoue, me défendre d'une certaine émotion !

Cette sublime manifestation, toute de bienfaisance, nous montre une fois de plus tout ce qu'il y a de sentiments généreux dans le coeur de notre population, et avec quelle profusion elle sait les répandre pour la sainte cause de l'humanité.

Je vous remercie de la visite que vous voulez bien me faire et des bonnes paroles que vous venez de m'adresser.

Oui, mes amis, j'ai accepté le patronage de cette fête parce qu'elle est la vôtre, car c'est principalement pour vous qu'elle a été organisée.

Nous avons voulu faire connaître en même temps notre beau canot de sauvetage et les braves marins qui ont accepté la mission difficile, mais glorieuse, de le conduire à la mer.

Nous n'oublierons pas que ce magnifique canot nous a été donné par le philanthropique Société centrale de sauvetage, établie à Paris sous le haut patronage de Sa Majesté l'Impératrice.

Nous nous souviendrons aussi que c'est avec le concours empressé de nos deux sociétés de secours mutuels, l'Union des travailleurs et la Prévoyante, dont nous admirons les bienfaits, la sage administration et l'initiative de leurs honorables présidents, que nous avons obtenu cet heureux résultat.

Nous avons donné à cette belle embarcation le nom de Bouzard, parce que Bouzard était le plus intrépide sauveteur de son temps, parce qu'il était Dieppois, et que, malgré le grand nombre d'années qui se sont écoulées depuis sa mort, son nom est toujours resté vivace et honoré dans le coeur de notre population.

Une circonstance heureuse vient de donner à cette fête un intérêt tout particulier : c'est que nous avons la satisfaction de voir figurer, dans cette brillante manifestation en faveur de Bouzard, trois de ses descendants.

Braves marins de l'équipage du Bouzard, permettez-moi de vous offrir ce guidon, sur lequel est inscrit le nom vénéré du grand sauveteur dieppois, et de le remettre dans les mains du petit-fils du Brave Homme, dont je suis heureux de presser la main.

Ce drapeau sera pour vous, braves marins, un insigne glorieux et un encouragement dans les moments difficiles de votre noble mission.

De bruyantes acclamations accueillirent ce discours, puis le cortège se dirigea vers les quais, après avoir fait deux nouvelles stations chez le sous-préfet et chez Mme Féraud.

Il était quatre heures lorsque le bateau de sauvetage arriva sur le bord de la mer. Les canons des paquebots de la Compagnie de New-Haven saluaient son approche, et le clergé sortant de l'église s'avançait processionnellement au-devant de lui.

Déjà l'enceinte disposée en face de la maison-abri se remplissait d'invités ; les dames y étaient en grand nombre, et donnaient par leur présence un charme de plus à la fête. La mer était calme, pas un souffle de brise n'en ridait la surface ; c'était à peine si l'on entendait le bruissement de ses flots sur les galets de la plage. Du côté opposé, derrière la maison-abri, se dressait, toute déchiquetée par les siècles et les tempêtes, la muraille crayeuse de la Falaise du Pollet, dont les pentes gazonnées s'étaient couvertes de curieux.

Ce tableau, illuminé par un soleil radieux ; ce contraste qu'offrait le calme de la nature et ce canot de sauvetage destiné à en affronter les fureurs ; la présence du vénérable pasteur venant appeler la bénédiction du Très-Haut sur l'embarcation de salut, afin qu'il la guidât à travers la tempête, comme au premier âge du monde il avait conduit l'arche sur les grandes eaux du déluge, afin qu'il ramenât toujours sains et saufs au port les sauveteurs et les naufragés ; tout cela était de nature à impressionner profondément les assistants. La foule se tut tut à coup lorsque, montant dans l'embarcation, le prêtre éleva la voix. Il fit d'abord admirer à ses auditeurs la merveilleuse fécondité du génie humain qui sait inventer de si puissants appareils pour maîtriser les éléments. Il félicita les organisateurs de la fête d'avoir voulu que la religion y eût sa place ; puis il montra le dévouement, le sacrifice réchauffant l'humanité et l'empêchant de s'engourdir sous les étreintes glacées de l'égoïsme. Il parla avec éloquence du bonheur que la pratique de ces grandes vertus donne à l'homme sur cette terre, de l'heureuse immortalité qui, dans un monde meilleur, doit en être l'éternelle récompense.

Cette allocution terminée, le parrain et la marraine s'approchèrent du canot, et l'on procéda à la bénédiction.

La cérémonie se termina par la distribution de médailles accordées à plusieurs marins par le ministère de la marine et par le gouvernement anglais à l'occasion d'un naufrage du navire l'Eclipse, brisé à l'entrée du port par la tempête le 6 janvier dernier.

Le soir, M. Le Clerc-Lefebvre, fidèle à ses devoirs de parrain, réunissait dans un somptueux dîner de baptême les principaux membres de la Société de sauvetage et les autorités de la ville. Un autre banquet était offert par lui à l'équipage du canot de sauvetage.

Enfin, le théâtre a voulu concourir aussi à la fête. Une cantate en l'honneur de Jean Bouzard, et un impromptu rappelant les traits les plus remarquables de sa vie, ont fourni l'occasion d'une ovation dont les descendants du sauveteur dieppois furent l'objet au moment de leur entrée dans la salle.

Ainsi s'est terminée cette fête, à laquelle la mémoire d'un brave citoyen, la satisfaction d'avoir accompli une bonne action, ont donné un éclat inaccoutumé, et dont les services du canot de sauvetage perpétueront le souvenir. (Annales du sauvetage maritime - 1867 (T2)

Bouzard canot