SEINE-INFÉRIEURE
ROUEN, 11 DÉCEMBRE 1890

Mendiant


Un garde de la forêt Verte, faisant une ronde, rencontre tout récemment un homme dont l'accoutrement et l'aspect étaient peu rassurants : vêtements en lambeaux, casquette de drap, peau de bique, longue barbe noire des plus hirsutes. Il gèle à pierre fendre et notre homme est assis au pied d'un arbre, fumant tranquillement une grosse pipe en bois.
Interrogé, il répond : "Vous êtes bien curieux, passez votre chemin."

Le garde tient bon.

L'homme des bois riposte d'une voix rude, mais sans colère :

- Pourquoi m'insultez-vous ? Qu'est-ce que je vous ai fait ? Est-ce que je n'ai pas le droit de rester dans la forêt tant que je veux ? S'il me plaît de fumer ma pipe auprès d'un arbre quand il gèle, est-ce que cela vous regarde ? D'abord je n'ai pas froid, je n'ai jamais froid ; je ne suis pas une poule mouillée comme ceux qui, n'ayant jamais assez de sang dans leurs veines, ont recours aux chauffoirs publics.

Il accepte néanmoins de l'accompagner jusqu'à la gendarmerie, où il exhibe ses papiers. Ceux-ci sont parfaitement en règle.

L'homme des bois est bien du Petit-Quevilly, où il est né en 1854 et où il a son domicile chez sa mère. Celle-ci lui fournit les moyens d'existence. Elle le déclare bon fils, il ne nuit à personne et, ajoute-t-elle, s'il ne pouvait vivre à sa guise, il se tuerait.

L'homme des bois est revenu à sa chère forêt.

Il faut ajouter que notre homme est devenu un peu toqué à la suite d'un épouvantable drame d'amour.

Jeune, il s'était amouraché de la fille d'un dompteur ; il suivit longtemps la caravane avec la jeune dompteuse, entrant avec elle dans la cage des fauves. Il devait l'épouser bientôt quand un jour elle fut dévorée par une lionne, sous les yeux du malheureux. On deviendrait sauvage à moins.

Extrait : Le XIXème siècle : journal quotidien politique et littéraire - 1890/12/13 (A19, N6907)
Le Voleur Illustré (1890/12/25 - A63,T42)