BLEUS 3

Ravages exercés par les troupes et en voici le récit suivant :


"La rapacité inhumaine des républicains français n'a rien épargné ; ils ont porté leurs mains impies sur les vases sacrés des églises, et ont poussé le sacrilège jusqu'à fouler au pieds les saintes espèces ; tous les ornements précieux et les cloches de ces églises, ainsi que les meubles et effets des habitants, leurs denrées et leurs bestiaux de toute espèce, ont été pillés et enlevés par ces cruels cannibales : les bâtiments de l'église et de l'abbaye d'Orval, ces magnifiques constructions, fument encore sous leurs ruines du feu que la rage de ces barbares y a jeté ; les belles forges, les moulins et autres usines que cette célèbre maison possédait à sa porte, ne représentent plus leurs emplacements que par leurs décombres (1) ; les somptueux châteaux de Beauraing, de Focan, de Sivry, de Baronville, et les belles maisons de Naomé et de Gavinque, après avoir été pillés et dépouillés de leurs riches ameublements, sont également devenus la proie des flammes : l'église paroissiale de Sainte-Cécile et plusieurs maisons de ce village viennent encore tout récemment d'éprouver le même ravage." (2 janvier 1794)


"Non-seulement les frontières de cette province vers la France, laissées sans défense, sont devenues le théâtre infortuné de vols, de dévastations, de sacrilèges, d'incendies, de morts et de tous genres de désolations, mais il semble que la calamité publique doive encore s'accroître. Tous les rangs des habitants se trouvent aujourd'hui agités de nouvelles alarmes, et à la vue des préparatifs ordonnés par son excellence le lieutenant général baron de Schroeder, commandant de cette forteresse de Luxembourg, pour le soutien d'un siège prochain, ces mêmes habitants craignent que, faute de secours, la face de cette province ne se trouve d'un coup livrée dans toute son étendue à la rapacité et aux pillages et dévastations ordinaires de leurs ennemis.

Au moment même que les états en font le triste récit, ils viennent d'apprendre que ces furieux sont, depuis cinq à six jours, tombés sur les villages de Meix-devant-Virton, de Rouvroy et d'Harnoncourt, où, après avoir exercé leur barbarie accoutumée, ils ont réduit en cendres seize maisons dans le premier de ces villages, trois dans le deuxième et cinq dans le troisième. Ils doivent encore ajouter que ces hordes perfides maîtrisent tellement la partie de ces frontières du côté de Florenville, que, depuis le commencement du mois de janvier dernier, elles contraignent les habitants, tant de ce village que de ceux de Martué, de la communauté de Muno, de Sainte-Cécile, de Fontenelle et de Chassepierre, de se rendre chaque jour à tel nombre de pionniers, qui sont assignés à chacune de ces communautés, au village de Messincourt, situé en France, sur le chemin qui conduit dudit Florenville à Sedan, pour y travailler aux retranchements qu'il forment dans ce lieu et ses environs." (12 février 1794)


"Postérieurement aux cruelles dévastations énoncées dans l'acte du dernier départ des états en date du 12 du mois de février passé, l'impiété sacrilège de ces soi-disant républicains a continué de porter ses torches incendiaires dans les meilleurs et les plus petits cantons de cette province de Luxembourg : non-seulement ils se sont étendus plus avant dans l'intérieur du pays en pénétrant derechef jusque dans la ville d'Arlon et dans tous ses environs à plusieurs lieues à la ronde, d'où ils n'ont été chassés qu'après avoir tout détruit et saccagé, même en arrachant les toits des maisons pour faire servir ces couvertures aux baraques que se formaient ces cruelles et inhumaines phalanges, mais ils ont surtout pris à tâche cette fois de faire emmener à Longwy tous les meubles, effets, denrées, bestiaux, etc., qui malheureusement sont tombés dans leur pouvoir ; et non contents d'avoir ainsi ruiné les habitants de la campagne, ils ont poussé leur rage destructive au point d'incendier quantité de belles maisons, telles entre autres que l'abbaye de Clairfontaine, les châteaux de Monquentin, de la Tour et de la Claire-Eau, avec les forges de ce dernier endroit, ainsi que l'universalité des maisons des villages d'Ethe et Bellemont, et en outre douze à treize autres bâtiments de celui dudit Latour.

Dans ce moment-ci encore, que, sans doute pour observer et suivre le mouvement de l'ennemi, monsieur le lieutenant général baron de Beaulieu vient d'abandonner entièrement la ville d'Arlon et ses environs, pour se porter avec son corps d'armée sur Neufchâteau et lieux circonvoisins vers la Semois, rien n'empêche que les hordes régicides ne pénètrent une troisième fois audit Arlon, et ne s'enfoncent de plus en plus dans l'intérieur du pays, ouvert presque dans sa généralité à toutes les horreurs de cruautés, semblables à celles qui ont eu lieu samedi 17 du courant mois de mai, pour ainsi dire sous les yeux mêmes des états, au village de DUDELANGE, où, faute de secours ou protection militaire, les valeureux habitants armés dans toute cette partie, et qui depuis plus d'un an avaient toujours courageusement repoussé l'ennemi, ont enfin succombé pour la plupart sous son fer meurtrier et homicide. Peu de jours avant, ceux des villages de Differdange, Niederkorn, etc., avaient essuyé à peu près le même sort, en quoi rien ne doit paraître surprenant, puisqu'à l'approche des brigands français, les pauvres volontaires se trouvent ordinairement seuls aux prises, et exposés par là au massacre, faute d'appui ou secours militaire.

Oui, dans cet instant même que les états font ce triste récit, ils apprennent avec une extrême douleur que les furieux brigands français sont tombés avant-hier sur les châteaux de Bervart et de Sanem, et sur les villages d'Esch-sur-l'Alzette, de Soleuvre, de Bas-Charage, de Foets et d'Ehlingen, qu'ils ont réduits en cendre, après y avoir exercé leur barbarie accoutumée. Ils doivent encore ajouter que ces hordes incendiaires sont pour la troisième fois en possession de la ville d'Arlon, et de tous ses environs, où, d'après leurs menaces, il est très à craindre qu'elles ne mettent également tout à feu et à sang." (24 mai 1794)


La ville de Luxembourg fut investie le 25 novembre 1794. Elle tint jusqu'au 7 juin suivant. Elle fut frappée d'une contribution d'environ un millions de francs. La commission française qui s'était établie à Saint-Hubert pour administrer le pays y fut transférée le 27 juillet. Le 1er octobre, un décret de la Convention réunit le pays de Luxembourg à la France, comme conquête, sur le rapport de Merlin de Douai ...

 

(Extrait : Histoire du duché de Luxembourg - Volume 1 - par Marcellin Lagarde - 1849)

 

BELGIQUE ORVAL

(1) Pour justifier le sac et l'incendie d'Orval, le général Loison, qui ordonna cet acte de vandalisme, a prétendu que cette abbaye, dans le sein de laquelle Louis XVI se rendait quand on l'arrêta à Varennes, stipendiait des bandes de paysans armés qui ne cessaient de harceler les Français campés aux environs. - Les moines étaient encore au nombre de soixante ; ils eurent le temps de s'enfuir et de se réfugier à Luxembourg.

L'abbé Feller, qui visita Orval en 1787, au moment où l'on réparait et agrandissait l'établissement, ruiné cinquante ans auparavant, exprime en ces termes, dans son Itinéraire, l'émerveillement qu'il éprouva : "l'ancien bâtiment ressemble à une ville et le nouveau à une résidence royale ; quoiqu'il ne soit pas achevé, il est aisé de voir que ce sera la plus belle abbaye du monde !"

Orval jouissait d'un revenu annuel de plus de huit millions de livres ; il possédait les premières forges du pays et exploitait la plupart des métiers sur une échelle considérable. Dès le XIIIe siècle, les comtes de Chiny, croyant faire en cela oeuvre méritoire, ne composaient leurs vêtements et ceux des gens de leur maison que d'étoffes fabriquées à l'abbaye.