LES CONSPIRATEURS DE CUBLAC
(Brive, 13 février 1794)

 

CUBLAC

 

- "Nous partons lundi pour Brive, c'est-à-dire tout le tribunal criminel , avec Lanot. Nous y ferons, sans doute, tomber quelques têtes ..."

Tel est le post-scriptum d'une lettre écrite par le greffier du tribunal criminel, Beneyton-Lavergne, en date du 28 nivôse (22 janvier 1794).

Le 2 pluviôse (21 janvier), le président reçoit un arrêté de l'administration qui requiert le tribunal de se transporter à Brive, pour y juger les individus dénoncés par les sociétés populaires.
"Ouï, l'accusateur public, le tribunal décide qu'il partira sans délai." ...

Le trajet de Tulle à Brive n'était pas, en 1794, aussi facile qu'à notre époque ; pour se procurer des moyens de transport, il fallut recourir aux réquisitions, et le voyage présenta un incident qui mérite d'être relaté. L'administration avait ouvert la remise de M. de Poissac et mis à la disposition du représentant du peuple un carrosse du ci-devant baron. Le conducteur exprima quelques craintes, à raison du mauvais état de la voiture ; on lui imposa silence ; on partit. M. Lanot était accompagné par sa femme.

En arrière, à quelque distance, suivait un maigre attelage sous la conduite d'un homme et d'une femme. On avait rencontré ce sinistre convoi sur la route d'Uzerche et sur la route de Meymac, la veille du jour où l'échafaud s'était arrêté dans les deux villes.

A la hauteur de Poissac, à l'endroit où l'ancienne route tournait brusquement à gauche par une pente rapide, pour traverser le village, l'avant-train de la voiture du représentant se détacha sous l'effort de la traction ; le cheval brisa ses traits, partit au galop, laissant les voyageurs dans un grand effroi.
- Misérable ! tu as voulu attenter à mes jours ! s'écria le représentant en mettant un pistolet sur la poitrine de son conducteur.
Celui-ci répondit en s'armant aussi d'un pistolet.
Temps de fraternité !
L'accident avait eu lieu au pied d'une croix, qui élevait sur le bord du chemin son symbole de paix et de pardon : la croix fut condamnée à la hache et au feu ; après cette condamnation, voyageurs et conducteur continuèrent leur route.

Quelles graves circonstances appelaient à Brive le tribunal criminel ?

D'après un rapport de ce tribunal, en date du 15 brumaire an II, 5 novembre 1793, des mouvements contre-révolutionnaires commençaient à se faire sentir dans le district de Brive : il y avait, disait-on, des "ordures d'aristocratie". Ces mouvements étaient particulièrement signalés à Cublac. Les autorités constituées de Brive avaient dénoncé à l'accusateur public quinze individus de cette commune comme "coupables de provocation au rétablissement de la royauté et à l'avillissement de la Convention nationale ; d'avoir cherché à intimider les cultivateurs, en les menaçant des maux qu'ils souffriraient quand l'ancien régime reviendrait ; d'avoir exagérer les échecs que recevaient les armées de la République ; enfin, de s'être conduits de manière à faire appeler leur commune la "Petite-Vendée".

Une note de l'agent national, insérée au registre des détenus du district de Brive, nous apprend qu'il existait depuis longtemps dans la commune de Cublac "deux partis remplis de méfiance l'un envers l'autre, et qu'il en était résulté diverses dénonciations. Trois commissaires, envoyés par le délégué du peuple, avaient rapporté que les partis s'étaient rapprochés dans l'intention d'oublier entièrement leurs discordes."

Cependant douze individus de Cublac durent comparaître devant le tribunal criminel.

Nous retenons les noms des accusés et les griefs articulés contre eux dans le registre des détenus du district de Brive et dans le rapport du tribunal criminel :

1° - Charles Latour de La Filolie, âgé de 69 ans, ayant une femme et onze enfants en bas-âge, ci-devant, fortune médiocre. - Dénoncé comme fanatique, beau-frère d'émigré, n'allant pas à la messe du nouveau curé, soi-disant qu'il était intrus.
L'agent national réclame l'exécution de la loi contre de La Filolie, comme ci-devant notable. Il laisse à décider que doivent lui procurer d'indulgence : son âge avancé, sa nombreuse famille, la médiocrité de sa fortune

2° - Marthe Ségéral ;

3° - Antoinette Charpenet ;

4° - Jean Charpenet, âgé de trente-huit ans, marié sans enfant, fortune honnête, ni un ci-devant noble, ni parent d'émigré. - Dénoncé pour être aristocrate, pour avoir dit dans une occasion qu'il se flattait d'être aristocrate ; pour s'être abstenu, depuis quelques temps, aux assemblées de la commune (il dit avoir été malade).
L'agent national laisse à la sagesse du représentant du peuple l'élargissement du sieur J. Charpenet ;

5° - Jean Lagorse Durieux, âgé de 40 ans, veuf, ayant trois enfants, son père infirme, fortune médiocre, laboureur, ni ci-devant noble, ni parent d'émigré. - Dénoncé pour avoir tenu constamment des propos inciviques ; faisant nombre des principaux aristocrates de la commune ; pour avoir dit plusieurs fois, en présence de plusieurs femmes, qu'il nous fallait un maître, qu'il nous fallait un roi ; qu'il aimerait mieux que le diable lui descendit le col que de reconnaître la nouvelle Constitution ; que la religion était perdue ...
L'agent national ignore s'il existe des preuves de ces faits. Les notes du comité de surveillance de Cublac n'indiquant point les témoins. En attendant l'agent national insiste sur la détention ;

6° - François Lagorsse ;

7° - J. Broussard, maire ;

8° - Martin Denoix, âgé de 57 ans, ayant une femme et six enfants, très petite fortune, laboureur, ni noble, ni parent d'émigré. - Dénoncé pour avoir été un des principaux aristocrates de sa commune ; pour avoir été fermier et régisseur des ci-devant nobles, notamment, des biens de Dumonteil, émigré ; pour avoir témoigné de la haine pour le nouveau gouvernement ; pour avoir répété souvent que nous n'étions pas plus heureux que sous l'ancien régime ; qu'il avait fait ce qu'il avait pu, qu'il ne pouvait plus y tenir ; que Lamorédie lui ayant dit : "J'ai deux frères émigrés, et je n'ai pu les suivre à cause de mes enfants". Il lui répondit : "Ni moi non plus ;" pour s'être opposé à la prise de possession du nouveau curé qu'il traita d'intrus.

L'agent national est instruit que Denoix n'a jamais été fermier de Dumonteil et de Lamorélie ; qu'il tient seulement deux domaines en ferme de la citoyenne Lamorélie ; que Denoix est aussi fermier de Lamorélie, mais qu'il tient cette ferme du district. - L'agent nationale ignore s'il existe des preuves des autres faits ; il laisse au représentant du peuple à décider, si, à raison de sa profession de laboureur, de son peu de fortune et de sa nombreuse famille, on peut user d'indulgence avec lui ;

9° - François Sage, 43 ans, veuf, ayant deux enfants, assez fortuné, ni ci-devant noble, ni parent d'émigré. - Jugé par l'opinion publique aristocrate, pour avoir toujours manifesté une haine implacable pour le gouvernement, pour avoir formé un parti pour conserver son curé réfractaire, pour avoir monté arbitrairement une garde, s'être fait nommer commandant, et n'avoir pu jamais se mettre d'accord avec la municipalité.
L'agent national ignore s'il existe des preuves de ces faits. Les notes du comité de surveillance de Cublac n'indiquent point de témoins. Il insiste sur sa détention, jusqu'à ce que les faits soient éclaircis. Sage est d'une mauvaise santé ;

10° - François Cournil ;

11° - Jeanne Ségeral ;

12° - Anne Boudy.

Tels étaient les prévenus et les faits de la prévention : onze habitants des campagnes, dont quatre femmes, un ci-devant noble ; tous dénoncés comme aristocrates ou n'allant pas à la messe de l'intrus, ou pour avoir témoigné peu de sympathie pour la République.

A l'époque où nous sommes (janvier 1794), un an après la mort de Louis XVI, la France était indignée des abominations et des massacres ; les provinces témoignaient hautement l'intention de secouer le joug sanglant de la capitale ; la religion, persécutée à outrance dans ses temples profanés, dans ses ministres déportés et assassinés, dans ses cérémonies et ses croyances érigées en crimes ; la religion relevait les courages et ranimait l'esprit de justice dans tous les départements, dans toutes les communes. Les évènement de Meymac, les accusations dirigées contre la commune de Cublac, sont la manifestation du mouvement qui emportait le pays vers les idées d'ordre, de raison et d'humanité. "Ce pays est une petite Lavandé ..." écrivait de Meymac un commissaire du comité de salut public de Tulle, et, selon le rapport du tribunal criminel, "la commune de Cublac était nommée la "petite Vendée". - Oui, le coeur de la Vendée battait dans la France entière pour renverser l'échafaud.

Il y avait, à Cublac, un comité de surveillance, à la date du 20 mai 1793. Le président était Ségeral ; le second dignitaire ajoutait à son nom la qualité de "visse-pressidant" ; les autres membres signalent : "mambre du commité ou mambre du committé", suivant l'inspiration du moment. La dernière séance est ainsi relatée au registre : "Le 26 octobre est 6 frimaire du présant moi 1793, l'an 2 de la République franceze unes en divisible."

On est douloureusement affecté de la monotonie stupide et criminelle de ces réunions, où se révèle clairement l'esprit de haine vulgaire et de basse vengeance. Dès les premiers jours, le comité entend la dénonciation d'un habitant de la campagne contre un ex-noble, La Filolie. Aussitôt, les patriotes se présentent en plus grand nombre et dénoncent en foule cultivateurs, domestiques, femmes, enfants : "partisans de l'ancien curé, de l'ancien régime, adversaires du nouveau curé, amis du nouveau maire, adversaires de l'ancien." Cette misérable rivalité de mairie, dans laquelle a joué un triste rôle le personnage qui fut acteur sinistre dans la fin de l'infortuné Lidon livré aux gendarmes, a été une des principales causes des malheurs de la commune de Cublac. Aux dénonciations succédèrent, naturellement, les arrestations. On arrêta en masse, et les derniers procès-verbaux du comité portent des mandats pour la prison contre les personnes que nous allons retrouver au tribunal révolutionnaire.

Le 25 pluviôse (13 février), une instruction sur les lieux fut terminée ; elle n'avait pas duré moins de douze jours. Les individus dénoncés par les autorités constituées du district de Brive comparurent devant les juges.

Le tribunal était réuni dans la salle de la municipalité, lieu désigné pour servir de prétoire, M. Villeneuve remplissait les fonctions de président, il était assisté de trois juges pris dans les districts d'Uzerche, de Tulle et de Brive ; Dulac était accusateur public.

Les gendarmes conduisirent les accusés de la prison au tribunal ; on les fit passer sur la place. L'échafaud était dressé ; à ce moment le bourreau graissait la corde du couperet.

Dès le 23 (remarquons bien les dates : l'arrêt a été rendu le 26 ...). Dès le 23, l'agent national écrivait le billet ci-après :

"Le citoyen Foussard, menuisier, est requis de se rendre à deux heures vers le tribunal révolutionnaire pour y recevoir les réquisitions qui lui seront faites relativement à certains ouvrages et réparations."

La place que le billet occupe au dossier de La Filolie, la réserve affectée relativement à "certains ouvrages et réparations ..." tout autorise à penser qu'il s'agissait de mettre la guillotine en état trois jours avant le jugement. Le tribunal révolutionnaire était prévoyant.

Établissons la situation des condamnés de Cublac, d'après les documents authentiques dont nous disposons, complétés par les souvenirs de la tradition.


M. de La Filolie représentait une des familles les plus honorables et les plus anciennes du pays ; il habitait Savignac. Cédant à des considérations impérieuses de famille et aux instances de sa femme, il ne suivit pas les princes en émigration. Retiré dans son petit domaine, il cherchait à se faire oublier : il fut dénoncé.

 

acte naissance charles de la Filolie

 

Le 24 pluviôse an II (12 février), prévenu d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires, il subissait l'interrogatoire suivant :

... A dit s'appeler Charles de La Filolie, habitant au château de Savignac, commune de Cublac, âgé de 69 ans, sans profession.
D. Connaissez-vous Dupont de Vilhac ?
R. Oui, je le connais.
D. Vous serait-il venu voir au village de la Machonie, dans le courant de l'été dernier ?
R. Je l'ai même engagé à dîner et j'ai mangé un poulet avec lui.
D. En causant avec Dupont, ne lui auriez-vous pas dit que la victoire était assurée aux puissances coalisées ? Que les généraux de la République trahissaient de tous côtés ; que du reste, on pouvait compter sur les habitants des campagnes ; qu'ils se rallieraient volontiers aux troupes ennemies et feraient tout ce que la noblesse voudrait ; et n'auriez-vous pas ajouté en parlant des patriotes : "Nous leur tenons le pied sur la gorge."
R. Je pensais tout cela, mais je proteste contre les propos qu'on me prête ; je n'ai jamais ouvert la bouche au sujet de la révolution que je n'aime pas, j'en connaissais trop les conséquences ; beaucoup de mes paysans de la commune de Condat cherchent à me nuire, et ils usent pour y parvenir de toutes sortes de moyens ; j'ai été maltraité à Cublac ; dans une circonstance on a voulu me retenir mon cheval, et je n'ai pu le recouvrer qu'en donnant une déclaration qu'il serait au service de la commune ; on garda même pendant trois ou quatre jours une jument et un bourriquet sur lesquels étaient montées ma soeur et une de mes filles. Un autre jour, pour me tourner en ridicule, on a voulu me faire monter sur un âne et parcourir le village, le commandant de la garde nationale me sauva cette avanie. Une autre fois, me trouvant à Larche, je me présentai devant l'église et j'entendis qu'on criait qu'il fallait se défaire d'un foutu gentilhomme, je me retirai pour éviter plus grands dangers.
D. Avez-vous accepté la constitution républicaine ?
R. Oui, de fait, pas de coeur, j'aurais cependant accédé à ce qu'on aurait voulu pour servir mon pays.
D. Avez-vous dit que les affaires allaient bien et que les nobles mettraient le pied sur cou du pauvre ?
R. Non certainement, j'avoue même naïvement que quand je l'aurais pensé je me serais gardé de le dire ; dans ces temps, je ne me mêle pas des affaires, je me tais.
D. N'avez-vous pas dit en présence de quatre personnes, "on voulait nous mettre le pied sur la gorge, mais nous les tenons les b..... ils croyaient nous faire perdre les rentes, mais les émigrés viendront à bout de tout.
R. Je n'ai jamais parlé de cela, il en coûte bien de perdre des rentes, mais il faut prendre patience.
Toutes les fois qu'on levait des hommes dans la paroisse on venait me demander des chevaux pour les monter, ou bien je donnais cent sols à chacun, ils étaient une douzaine. Enfin à force de marchander avec eux je les contentais quelquefois avec vingt livres. Un jour, ils auraient pris mes chevaux, si je ne me fusse pas tenu dans mes écuries avec mes domestiques pour m'y opposer. Je fus obligé de leur déclarer qu'ils pouvaient me tuer, s'ils voulaient, mais qu'ils n'emmèneraient pas mes chevaux.
Lecture faite, a persisté et a signé de La Filolie.
Certifié conforme, Villeneuve, président du tribunal révolutionnaire.
BENEYTON, greffier


Non loin de la retraite de M. de La Filolie, on voit le village de Lagéronie, théâtre du suicide de l'infortuné Lidon. Là, vivait Marthe Ségeral, veuve de M. Loubignac. Ségeral ! ... Lagéronie ! ... il y a des familles et des lieux frappés de fatalité ...

Le beau-père de Marthe était emprisonné. Marthe, restée veuve à 24 ans, sans fortune, consacra sa vie à l'éducation de ses deux enfants. Elle secourait les malheureux et cultivait les principes de la foi, en enseignant le catéchisme dans les villages.

Parmi les pauvres qui venaient journellement s'asseoir au foyer de la veuve, était une femme abandonnée par son mari. On la nommait Toinette. Toinette, gagnée par l'esprit de vertige, dénonça sa bienfaitrice comme fanatique.

Pour bien connaître les crimes qui étaient recherchés, nous transcrivons les notes d'audience relatives à chacun des accusés sur lesquelles l'accusateur public basa son réquisitoire ; quarante-un témoins furent entendus.

Disons d'abord que tous les prévenus ne furent pas poursuivis. L'un, Lamarche, fut renvoyé de l'accusation et l'autre, Pierrichou, échappa au tribunal en s'enrôlant dans un bataillon de volontaires. ...

Vu la loi du 9 avril 1793, relative au jugement des prévenus de provocation au rétablissement de la royauté, l'arrêté du citoyen Lanot, représentant du peuple dans le département de la Haute-Vienne et de la Corrèze, du deux du courant, portant réquisition au tribunal criminel de se transporter à Brive pour y juger les auteurs des mouvements contre-révolutionnaires qui se sont manifestés dans quelques communes de ce district ; autre arrêté du même, en date du vingt-quatre aussi du courant, par lequel il requiert le tribunal criminel de juger révolutionnairement tous les prévenus de la commune, et suivant la forme prescrite par les lois du 17 mars, septembre et 9 avril ; après avoir entendu les différents témoins produits contre les prévenus en leurs interrogatoires, ouï leurs défenseurs et l'accusateur public ;

Le tribunal criminel du département de la Corrèze en séance à Brive, en exécution des lois et arrêtés du représentant du peuple ci-dessus cité ;

Considérant que depuis le commencement de la révolution, il y a eu dans la commune de Cublac, district de Brive, des troubles suscités par des malveillants qui, à la faveur du fanatisme dont cette commune était infectée, égaraient le peuple et cherchaient à la mettre en pleine révolution ;

Considérant que les discours les plus inciviques, annonçant la contre-révolution comme prochaine, ont été tenus journellement et publiquement dans cette commune ;

Considérant que les malveillants voulaient apitoyer le peuple sur le sort de Louis Capet en louant ses vertus, qu'ils ne se contentaient pas de publier qu'il fallait un roi, mais qu'il y en aurait un d'établi par la force et que ces propos étaient principalement répandus lorsque les armées de la République avaient subi quelque échec ou qu'elles avaient éprouvé quelque trahison ;

Considérant qu'ils avaient fait leurs efforts pour avilir la Convention nationale, et lui faire perdre la confiance qu'elle mérite ;

Considérant enfin que l'opinion publique était si fortement prononcée contre cette commune, que celles qui l'avoisinent ne l'appelaient plus que la petite Vendée ; il déclare qu'il est constant qu'il existe dans la commune de Cublac des projets liberticides et attentatoires à la souveraineté du peuple, tendant à l'avilissement de la Convention nationale et au rétablissement de la royauté ;

Considérant que MARTHE SÉGERAL, veuve Loubignac, propriétaire-cultivateur, âgée de quarante ans, habitante du village de la Géronie, commune de Cublac, n'a cessée de montrer depuis la Révolution la plus grande répugnance pour le nouvel ordre de choses, au point qu'elle manifestait ouvertement sa satisfaction lorsque les papiers publics annonçaient des nouvelles désastreuses ;

Considérant que, par une suite de système, elle intimidait les cultivateurs en leur annonçant comme une chose sûre qu'ils repaieraient les rentes et dîmes et que les ci-devant seigneurs feraient couper la tête à ceux qui ne voudraient pas faire de nouvelles reconnaissances ;

Considérant qu'elle a improuvé la mort du tyran Louis Capet, qu'elle a publié qu'on avait mal fait de faire périr le bon roi, et qu'il en fallait un absolument ;

Considérant encore que Charles de La Filolie Latour-Savignac, ci-devant noble et ci-devant seigneur, habitant du village de Savignac a tenu les mêmes propos et une conduite plus coupable encore, vu son influence comme ci-devant noble, qu'il a pleuré publiquement la mort du tyran et manifesté dans ses paroles un désir de rétablissement de la royauté ;

Considérant surtout qu'il a dit, lors de la prise de Condé de Valenciennes, qu'on avait le pied sur la gorge des patriotes, que les émigrés viendraient à bout de tout, que la victoire était assurée aux puissances coalisées, que la féodalité dormait, et que jamais les paysans n'auraient dansé de pareille danse ;

Déclare que la dite MARTHE SÉGERAL et CHARLES LA FILOLIE, ci-devant noble, sont convaincus d'être les auteurs et complices d'un projet attentatoire à la liberté et souveraineté du peuple, et tendant au rétablissement de la royauté ; ...

Ordonne que MARTHE SÉGERAL et CHARLES LA FILOLIE SAVIGNAC, ci-devant noble, seront livrés à l'exécuteur des jugements criminels et seront mis à mort dans les vingt-quatre heures, en conformité de la loi du 19 mars 1793 (vieux style) ...

En conséquence, le tribunal révolutionnaire déclare les biens de MARTHE SÉGERAL et de CHARLES LA FILOLIE LATOUR-SAVIGNAC, ci-devant noble, acquis et confisqués au profit de la République, sous les distractions portées en l'article ci-dessus.

Le tribunal, après avoir déclaré qu'Antoinette Charpenet, ci-devant servante du curé réfractaire de Cublac ; Jean Lagorsse, cultivateur du village de Rieux ; François Lagorsse, procureur de la commune de Cublac, Jean Brossard, maire de la commune et autres complices, ne sont pas convaincus, les a acquittés de l'accusation portée contre eux ; et néanmoins, comme il apparaît qu'Antoinette Charpenet, Jean Lagorsse, François Lagorsse, Jean Brossard, sont suspects, le tribunal ordonne qu'ils seront renfermés jusqu'à la paix, et met les autres prévenus en liberté, sauf s'ils ne sont déjà détenus par des arrêtés des comités de surveillance ou autorités constituées.

Le présent jugement sera ramené à exécution à la diligence de l'accusateur public ; il en sera en outre imprimé, publié et affiché dans l'étendue du département.

Fait dans la séance publique, tenue à Brive, commencé le 25 pluviôse et fini le 26 (13 février et 14 février 1794), à neuf heures du matin, l'an II de la République française, une et indivisible, où étaient présents les citoyens Villeneuve, président, Dulac, accusateur public, qui ont signé le présent jugement, signé à la minute les sus-nommés : de plus, Beneyton, greffier.

Extrait : Scènes et portraits de la Révolution en Bas-Limousin - par le comte V. de Seilhac - 1878