Sur semaine, il "mène" sa terre, et, le dimanche, il chante à l'église. Quand je suis allé le chercher, la première fois au village de la Coudraye, en Morieux, sa femme m'indiqua la ferme où il donnait la main pour les batteries. Un paysan, pareil aux autres, dans la nuée de bale et de poussière que faisait tournoyer l'antique manège. Un paysan pareil aux autres, mais qu'on lui parle de son proche passé et tout de suite il se redresse pour révéler qu'il est venu à la terre sur le tard, qu'il appartient à un monde à part, le monde des artisans rustiques, fiers de leur expérience comme d'un secret jalousement tu.

 

LES PONTS NEUFS


François Bedel tint le dernier moulin à foulon dans la vallée des Ponts-Neufs.


Le site a été célébré par les guides et les affiches de gare. Au sortir de l'étang, franchie la chaussée dont on attribue la construction aux Romains, le Gouessan se faufilait dans une gorge sauvage, jusqu'à la mer. A chaque détour, un moulin ; moulin à blé, comme les Moulins-Roland, moulins à foulon, comme ce moulin de l'Alouette où naquit et besogna François Bedel


Un lignage victime de la mode

Voilà des gens, ces Bedel, qui, à l'âge de prendre un état, n'ont pas eu à hésiter pendant des générations. Aussi loin que puisse remonter la mémoire de la famille, on a toujours tenu un moulin à foulon dans le même coin. L'arrière-grand-père, le grand-père et le père de François Bedel, qui eut cinq enfants. Et le survivant garde l'orgueil de cette hérédité.


Si le foulonnier, son moulin détruit, croit encore à la grandeur de sa mission, il a dû abdiquer devant les caprices, devant la coquetterie de la jeunesse campagnarde, avide de singer les citadins. C'est du jour où les farauds de village ont cru s'aristocratiser en s'habillant de confection qu'il n'y a plus eu besoin de moulins à foulon. On a fermé ceux-ci, faute de clientèle.


- Rester à se tourner les pouces, dans son fond de vallée, travailler un jour ou deux par semaine, on ne pouvait plus tenir, dit François Bedel.


A la vérité, la mort du tisserand a provoqué celle du foulonnier.


Jadis, chaque maison, avec son lin, son chanvre, sa laine, produisait de quoi s'habiller. Le tisserand fabriquait l'étoffe, la garrerie, pour les cotillons féminins, la berlinge, pour les gros effets d'homme. Mais ces draps étirés par le métier à tisser, paraissaient trop clairs à des ménagères soucieuses de l'à-main, de l'épaisseur et du moelleux. On les faisait feutrer par le moulin à foulon.


La laisse de la berlinge était réduite de 1 m 10 à 0 m 80 ; pour la garrerie, on se contentait d'une demi-foule, 0 m 90.


Tout en bois

Nous devons laisser François Bedel, rajeuni par son plaisir, nous décrire l'installation du moulin. Qui croirait que cet homme, dans la force de l'âge, parle d'un domaine ruiné, d'un matériel archaïque, d'une profession dont on ne peut plus reconstituer les rites qu'en collectionnant des images d'Épinal ?


- Notre appareillage était entièrement construit en bois. D'abord, la roue, qui communiquait avec le marbre, une énorme pièce de bois qui, par des pales, soulevait les verges. Deux verges de 3 mètres à 3 m 50 de largeur et d'une épaisseur de 0.18 au carré, taillées dans un seul tronc d'arbre. Ces deux verges s'appuyaient à un tréteau porte-verges et elles portaient les pilons. Deux gros pilons qui pesaient 50 kilogs chacun et qui étaient munis de trois dents. La longueur de ces dents, le foulonnier devait la régler lui-même selon son goût : 0.50 la plus grande, 0.40 la moyenne et 0.30 la petite, celle qui devait crocher le moins dur. Les pilons tombaient dans une cuve, creusée d'une seule pièce et hémi-sphérique. Elle faisait 2 mètres de longueur sur 1 m 10 de largeur. Légèrement penchée, elle paraissait en équilibre sur un bord.


François Bedel parle, et, par-delà ce vocabulaire technique, que de souvenirs embrumés s'éclairent en moi.


Un sentier suivait le Gouessan dans tous ses écarts. Au fond de la vallée, il n'y avait place que pour cette sente et la rivière, brune comme les cailloux qui l'encombraient si hauts qu'on se sentait enseveli dans les fougères entortillées comme des vers et les ronces noires des mûres.

 

moulin de l'Alouette


A un tournant, on percevait des coups de masse, en rythme alterné, et on découvrait le moulin, avec son toit encellé, sa passerelle de bois mort. On était pris, jusqu'au vertige, dans un bruit d'eau qui trotte, qui fuit, mais qui ne peut échapper au large bief et à la roue patiente, inexorable. La roue, pesamment, montait, montait, comme pour écraser en retombant cette masse d'eau qui fuyait entre ses membrures mâchurées par le temps. Et toujours, ces maillets qui marquaient le temps à la cadence de l'éternité ...


Les foulons, à cette époque, n'avaient pas une heure à perdre. On apportait de l'étoffe de quinze lieues à la ronde. Il y avait des dépôts à Planguenoual, à Lamballe, et le dimanche, on s'en venait par bandes, comme pour une partie de plaisir, apporter du tissu à fouler, des pièces de toute longueur, 5 m, 10 m, 25 m.


Le foulonnage

Mais la cuve en mâchait 100 m à la fois. Première opération : on mouillait l'étoffe à l'eau froide, par un système ingénieux de norias dont était munie la roue du moulin. Les pilons entraient en danse, boulangeant si fort berlinge ou garrerie que celle-ci se nouait ; des noeuds aussi savants que des noeuds de marin.


Ensuite, on remplaçait l'eau froide par de l'eau chaude, après avoir débrouillé l'étoffe. Et le bal recommençait, les pilons se levant l'un après l'autre, et malaxant le tissu entre leurs trois griffes. Pendant 3 heures, la substance était brassée dans la cuve. La pièce trop embrouillée, on arrêtait. On déplissait, on détordait, on débouchonnait et on recommençait.


Le foulonnier était debout, dès cinq heures du matin, dans l'espèce de cave, tantôt glaciale, tantôt étouffante, comme une étuve où il pataugeait. Le tissu foulé, il le dressait. Après l'avoir mis en rouleaux de 20 mètres qu'il plantait sur champ, il l'aspergeait d'eau bouillante. Un petit tour de cuve, d'une demi-heure, sans dérouler, et les pilons au coup à coup et il n'y avait plus qu'à mettre la pièce à sécher, pour, finalement, la brosser avec la carde à laine.


La berlinge, mais c'était la ratine, la plus dense, la plus douce au toucher ; la garrerie, bien des élégantes en voudraient encore, ne fût-ce que pour l'ameublement. Les fils des paysans enrichis de 1920 se seraient cru déshonorés, eux, de porter les mêmes hardes que leurs grands-parents. On n'a plus donné de travail au foulonnier.

 

passerelle du moulin de l'Alouette


François Bedel a quitté à regret, pourtant, son moulin. Il aurait voulu tenir. Le siècle s'est montré injuste, la jeunesse ingrate, mais il n'a cessé de se démener dans l'eau et dans le bruit qu'en 1926.


Le destin le voulait. Quelques mois plus tard, on l'eût expulsé de son moulin. Cette rage industrielle, qui s'est approprié la parole de Jérémie : "Je ferai monter mes eaux, et je couvrirai toute la terre". On a inondé la vallée des Ponts-Neufs pour faire un barrage, évidemment. Un de plus.


Pour que l'histoire du moulin de l'Alouette devint une histoire d'avant le déluge ...


Florian Le Roy
L'Ouest-Éclair - 42e année - n° 16.009 - Mercredi 27 septembre 1940