PUY-DE-SERRE

 

C'était il y a une trentaine d'années, à l'époque où le gouvernement de la République fit chez nous, sans crier gare, une hécatombe générale des délégués cantonaux chargés d'inspecter les écoles et dénoncés comme cléricaux et réactionnaires. Pour les remplacer on n'avait guère le choix et il fallut utiliser non seulement le dessus mais le dessous du panier où végétaient, pèle-mêle, les maigres plants opportunistes destinés à produire les grosses légumes du potager radical aujourd'hui cultivé à nos frais - et à grand renfort de fumier - par les jardiniers du Bloc.


Au nombre des nouveaux délégués du canton de Saint-Hilaire-des-Loges figurait un prétentieux personnage, bête à manger du foin, mais en montrant pas mal dans ses bottes et, à ce titre, ayant d'autant plus l'oreille de Môssieu le Préfet qu'il était tout récemment passé à la République et comptait parmi les gros coqs de village de la contrée. Pour s'attacher ce précieux agent électoral on n'avait point hésité à mettre le prix, et le bonhomme avait été, par-dessus le marché, bombardé officier d'Académie.


L'heureux palmé, qui ne doutait de rien et tenait à prouver qu'il avait bien gagné ses palmes, saisit l'occasion d'une réunion pédagogique à Puy-de-Serre pour risquer une sorte de conférence, en présence de tous les instituteurs du canton. Il prit pour sujet le nom même de la localité et débuta à peu près en ces termes :


"Messieurs (le citoyen n'était pas encore à la mode), je ne suis pas révolutionnaire, mais je demande qu'on marche de plus en plus dans la voie du Progrès. Aussi je voudrais qu'on fit disparaître toutes les âneries (sic) administratives des anciens régimes réactionnaires. Il faudrait d'abord, suivant moi, modifier beaucoup de noms ridicules (sic) qui sont encore imposés par la routine officielle. C'est ainsi qu'on commet une grosse faute d'orthographe en écrivant Puy-de-Serre par un y. Cette commune doit certainement son nom à ses mines de houille, c'est-à-dire aux puits miniers qu'on a creusés sur son territoire. Ça ne fait pas l'ombre d'un doute. Ça prouve que les précédents gouvernements réactionnaires ne savaient pas l'orthographe ; mais celui de la République a le devoir de faire appliquer toutes les lois, même celles de la grammaire ..."


Cette tirade, à peu près textuellement reproduite d'après le témoignage d'un témoin auriculaire, eut beaucoup de succès. Tous les Aliborons présents applaudirent des deux mains et l'on rédigea même, séance tenante à l'unanimité, un voeu adressé à qui de droit et tendant à substituer au nom "ridicule" de Puy-de-Serre celui rigoureusement "scientifique" (sic) de Puits-de-Serre ...


Dans les bureaux de la Préfecture, où le voeu fut examiné, les employés s'extasièrent, à leur tour, sur la perspicacité du délégué palmé, lequel ne passait pourtant point, jusque-là, pour avoir inventé la poudre ; et le Préfet lui-même, dit-on, s'empressa de préparer un rapport pour inviter le conseil municipal à réclamer par délibération le changement demandé.

Mais le curé de Puy-de-Serre, ayant eu vent de la chose, écrivit discrètement à l'Inspecteur d'Académie pour lui faire observer : 1° qu'il n'y avait pas toujours eu des puits miniers dans sa paroisse ; 2° que, bien avant l'exploitation de la houille dans le pays, le nom authentique était Puy ; 3° que ce nom était tout simplement la traduction du mot latin podium (hauteur) ; 4° que le chef-lieu communal avait été ainsi baptisé en raison de sa situation ; 5° qu'en conséquence M. le Délégué et les pédagogues à sa suite avaient bel et bien commis une bourde en voulant donner une leçon d'orthographe aux gouvernements passés ...


A la réception de ce poulet clérical qui lui fut communiqué par l'Inspecteur Académie, le Préfet fit une tête et s'empressa de rengainer son rapport. Le Délégué palmé n'osa plus, à l'avenir, risquer la moindre conférence, et les Aliborons, qui avaient si bien donné dans le panneau, durent avaler, l'oreille basse, la leçon d'étymologie ainsi administrée par un modeste curé de campagne aidé de son latin.


Les plus anciennes dénominations officielles, en effet, ne laissent aucun doute sur la racine "podium" en tête de Puy-de-Serre, racine confirmée, d'ailleurs, par la configuration des lieux.


Voici celles que j'ai recueillies çà et là :
De Podio Serre, dans le Grand-Gauthier du XIVe siècle ; De Podio de Serreis, dans le Pouillé Lacurie ; Podium Cerverium, Podium de Seria (charte de 1087), et Podium Coesaris, dans Besly.
En ce qui concerne la finale Serre, le problème est plus délicat, étant donné le désaccord des anciennes dénominations ci-dessus.


Si l'on suit la triple piste de De Podio Serre, De Podio de Serreis ou Podium de Seria, on pourra se raccrocher, ad libitum, soit au verbe seresco, serescere, sécher ou se sécher, soit à sero, serere, semer, planter, et, dans ce cas, il faudra choisir entre Mont sec et Mont boisé. Si c'est Podium Cerverium qui a la préférence, on devra traduire par Mont des Cerfs. Si, enfin, on prend comme point de repère Podium Caesaris, c'est en faveur de Mont de César qu'il faudra conclure.


Cela nous fait donc, pour la seule finale de Puy-de-Serre, quatre solutions étymologiques bien comptées et, à mon avis, également plausibles. Je serais fort embarrassé s'il me fallait donner la préférence à l'une plutôt qu'aux autres, et je crois bien que personne ne saura jamais quelle est la bonne ... A moins qu'on ne découvre un jour - ce dont je doute - le procès-verbal authentique du baptême complet de ce Puy dont la tête émerge en pleine lumière, mais dont la queue, telle quelle, se tortille dans trop de directions pour être facilement saisissable !

Henri Bourgeois
La Vendée Historique et Traditionniste
Nouvelle Série (4e série) N° 6 - Juin 1912