LES TROPHÉES DES ARMÉES DE LA RÉPUBLIQUE & DE L'EMPIRE
AU MUSÉE DE TOULOUSE


Par M. ROSBACH

pillage église 1793 - Victor-Henri Juglar

 

Le 18 juillet 1794 (30 messidor an II), tandis que Jourdan et Pichegru guerroyaient dans les Pays-Bas autrichiens, trois commissaires de la Convention nationale près les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, Laurent, Richard et Guyton, le premier, député du Bas-Rhin, le second, de la Sarthe, et le troisième, de la Côte-d'Or, réunis à Bruxelles pour concerter les opérations, stimuler le zèle des combattants et régénérer l'esprit public, rendirent un arrêté dont l'exposé des motifs et les dispositions de détail méritent également l'attention. En voici le texte complet :


"Les Représentants du peuple près les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, informés que dans les pays d'où les armées victorieuses de la République viennent de chasser les hordes d'esclaves soldés par les tyrans, il existe des morceaux de peinture et de sculpture et autres productions du génie ; considérant que leur véritable dépôt, pour l'honneur et le progrès des arts, est dans le séjour et sous la main des hommes libres, arrêtent ce qui suit :
ARTICLE PREMIER - Les citoyens Barbier, lieutenant du 5e régiment d'hussards, et Léger, adjoint aux adjudants généraux, sont chargés de faire la recherche des objets de cette nature qui se trouvent dans lesdits pays.
ART. II - Il leur sera donné par les commandants militaires toute aide et assistance pour remplir ladite commission.
ART. III - Les magistrats et autres officiers publics, ainsi que les gardes et dépositaires, sont tenus de déférer à leurs réquisitions, à peine d'exécution militaire.
ART. IV - Ils feront enlever et emballer avec soin tous les tableaux et morceaux de sculpture qu'ils jugeront de la qualité portée par les instructions.
ART. V - Le commissaire-ordonnateur mettra, en conséquence, à leur disposition un local convenable pour l'entrepôt des divers objets auquel il sera établi une garde pour conservation.
ART. VI - Ils tiendront registre-journal soit des lettres et instructions qui leur seront remises, soit des objets qu'ils auront fait enlever, et des notes historiques et traditionnelles concernant même ceux desdits objets qu'il n'auraient pas jugé devoir obtenir place dans le dépôt national.
ART. VII - Ils s'entendront avec les préposés de l'agence de commerce pour lesdites opérations et spécialement pour l'expédition et transport des caisses qu'ils mettront à leur disposition et dont ils prendront des récépissés.
ART. VIII - Les frais de déplacement et d'emballage seront payés comme dépenses extraordinaires par le payeur de l'armée sur les mémoires arrêtés par le commissaire-ordonnateur.
ART. IX - Les frais de voyage et autres dépenses personnelles accordées auxdits citoyens Barbier et Léger par la présente Commission leur seront alloués et payés sur les mémoires qu'ils en tiendront et qui seront visés par nous.
ART X - Il leur sera donné le nombre d'adjoints qui sera jugé suffisant, soit sur leur présentation, soit sur la désignation qui nous sera faite de citoyens exercés dans l'art, servant actuellement dans l'une des deux armées, conformément à notre arrêté mis à l'ordre.
ART. XI - Il nous sera rendu compte, jour par jour, des opérations faites en exécution de ladite Commission.
LAURENT. RICHARD. L.-B. GUYTON."


Deux jours après, le 2 thermidor, les représentants complétèrent leur oeuvre en associant à la mission des deux délégués "le citoyen Floriot, canonnier montagnard, employé comme dessinateur à l'état-major de l'armée du Nord, à Willewoode, et le citoyen Franiski ... désignés comme artistes capables".


Nous manquons de renseignements biographiques sur les deux personnages désignés par les Commissaires pour aller fourrager des tableaux en pays conquis ; mais, d'après les termes de l'arrêté, le lieutenant des hussards et l'adjoint aux adjudants généraux étaient certainement eux-mêmes des "citoyens exercés dans l'art" que les rigueurs de la levée en masse avaient déguisés sous l'uniforme guerrier.

 

BARBIER-WALBONNE

Le 5e régiment de hussards, qui n'était autre que l'ancien régiment de Lauzun, blanc et bleu céleste, illustré dans la guerre d'Amérique sous Rochambeau, puis inscrit au sixième rang, et devenu cinquième après l'émigration en masse du régiment de Saxe, n'avait pas, en 1792, de sous-lieutenant du nom de Barbier, d'après le dernier état militaire de M. de Roussel. Luc Barbier était donc un lieutenant improvisé, comme on en vit tant d'ailleurs à cette époque. Or, nous voyons qu'en 1797 un certain Jacques-Luc Barbier Walbonne, peintre, élève de David, né à Nîmes le 18 octobre 1769, obtint un prix de 3,000 francs pour un tableau intitulé : Scène morale d'un père à son fils. Cet artiste a peint plus tard les portraits en pied des maréchaux Marmont, Moncey et Moreau. D'après la date de sa naissance, il aurait eu vingt-cinq ans en 1794, ce qui ne cadre pas trop mal avec le grade de lieutenant, et la spécialité ultérieure de peintre des maréchaux d'empire ne répugnerait pas trop non plus à un habitué des camps.


Quoi qu'il en soit, le lieutenant Barbier et son collègue Léger, assistés de l'agent de commerce Tinet, visitèrent ensemble, munis des pouvoirs redoutables confiés à la Commission d'extraction, tous les édifices religieux et profanes où la présence de quelque oeuvre d'art intéressante leur était signalée.


Ils opérèrent ainsi successivement :
Dans huit églises de Bruxelles : les Alexiens, Saint-Géry, les Sablons, Sainte-Catherine, les Capucins, les Petits-Carmes, Notre-Dame-de-la-Chapelle, Savientens ;
Sept églises de Malines : Saint-Rombaut, Notre-Dame, Saint-Jean, les Récollets, Sainte-Catherine, les Capucins, le couvent de Bleydenberg ou Mont-Joyeux ;
Dix églises d'Anvers : les Récollets, les Capucins, Saint-Jacques, Saint-Walbruge, les Dominicains, les Grands-Carmes, les Augustins, la Cathédrale, Saint-Michel, le Béguinage, sans négliger l'Hôtel de ville, l'Hôtel des monnaies et l'Académie de peinture ;
Quatre églises de Bruges : la Cathédrale, les Capucins, Saint-Jacques, Saint-Julien, plus l'Hôtel de ville et l'hôpital Saint-Nicolas ;
A Courtray, la collégiale Notre-Dame et les Chanoinesses de Lyon ;
A Tournay : la Cathédrale et Saint-Martin ;
A Gand : la Cathédrale, l'abbaye de Saint-Pierre et les Récollets ; Saint-Martin d'Alost, Saint-Gomaire de Lierre, les Capucins et les Récollets d'Aix-la-Chapelle, les églises de Louvain, de Furnes, de Rupelmonde, de Dixmude et l'abbaye d'Affinghen, l'église Saint-Pierre de Cologne.


C'est le 29 août 1794 (12 fructidor an II) que fut décroché, par ordre et sous les yeux des deux Commissaires, dans l'église des Capucins d'Anvers, l'admirable tableau de Rubens : Jésus crucifié entre les larrons, qui est bien un des chefs-d'oeuvre du maître, au moins au point de vue de l'expression et du caractère saisissant d'un réalisme ennobli.

 

Jésus crucifié entre deux larrons Rubens


Dans la séance du 20 septembre 1794, que le style officiel désigne sous le nom gracieux de : Quatrième sanculottide de l'an II, le représentant Guyton Morveau prit la parole : "J'annonce, dit-il, à la Convention l'arrivée du premier envoi des superbes tableaux recueillis dans la Belgique ; ils ont été accompagnés par un lieutenant des hussards, Luc Barbier, lieutenant au 5e régiment, membre d'une Commission formée par les Représentants du peuple pour les rassembler et les faire transporter à Paris."


L'Assemblée décida aussitôt d'accorder les honneurs de la séance au lieutenant, qui, sanglé dans son uniforme, prononça cette petite harangue :


"Les ouvrages immortels que nous ont laissés les pinceaux de Rubens, de Van Dyck et autres fondateurs de l'Ecole flamande ne sont plus dans une terre étrangère. Réunis avec soin par les ordres des Représentants du peuple, ils sont aujourd'hui déposés dans la patrie des arts et du génie, dans la patrie de la liberté et de l'égalité sainte, dans la République française.
C'est pour faire connaître à la République quels sont l'ordre et la discipline de ses armées, c'est pour faire connaître à tous les peuples de quelles dépouilles la France s'est enrichie, c'est enfin pour faire connaître à la Convention nationale quel est le respect que l'armée du Nord a gardé pour les productions des arts que le représentant du peuple Richard m'a chargé de venir vous annoncer l'arrivée de ces nouvelles victoires.
J'ai recueilli et accompagné jusqu'ici les tableaux les plus précieux, et d'autres arriveront successivement.
Je vous demande, citoyens Représentants, d'ordonner que les mesures nécessaires seront prises pour les placer à fur et mesure de leur arrivée dans les dépôts qui leur seront destinés, afin que, libre de ma mission, je puisse de nouveau retourner combattre les despotes." (Moniteur, numéro du 24 septembre 1794 (3 vendémiaire an III)


Le 3 mars 1795 (13 ventôse an III), "l'Agence de Commerce et d'Extraction de la Belgique" et les Commissaires nommés par les Représentants du peuple pour la recherche des objets d'art écrivaient à la Convention nationale :


"Citoyens Représentants, nous vous annonçons que la collection complète des chefs-d'oeuvre de Rubens, Van Dyck, Jordaens, Crayer, Michel-Ange, etc., dont vous avez ordonné l'extraction est exposée aux regards du public dans le salon qui précède le Muséum national. Ce monument des arts attestera sans cesse la valeur et l'intrépidité des armées du Nord et Sambre-et-Meuse".


Les Commissaires envoyaient en même temps les procès-verbaux d'enlèvement de tableaux dans chaque ville et un état général des expéditions.


Le général en chef de l'armée d'Italie n'eut garde de négliger les richesses d'art qu'il rencontrait en passant sur le théâtre de ses victoires ; mais il eut soin d'en stipuler la remise par des articles spéciaux des traités qu'il concluait avec les plénipotentiaires des princes vaincus, donnant ainsi, au moins dans la forme, à l'enlèvement de leurs trésors, un caractère moins révolutionnaire.


Une Commission spéciale, dans les rangs de laquelle on comptait nombre d'hommes éminents, fut chargée d'aller recueillir sur place et de choisir, après tirage, les oeuvres cédées, en termes généraux, par les instruments diplomatiques.


Les Commissaires français écrivent de Florence, le 4 thermidor an IV (22 juillet 1796) :


"Nos opérations sont terminées pour toute la partie d'Italie qui est en deçà des Apennins, à l'exception de Mantoue, où deux d'entre nous ne manqueront pas de se rendre aussitôt que nous apprendrons qu'elle sera au pouvoir de la République ... Les lieux où nous avons recueilli des objets relatifs tant aux arts qu'aux sciences sont Milan, Crémone, Pavie, Parme, Modène, Bologne, Cento et Ferrare. De chacun de ces lieux, nous avons dirigé nos récoltes sur Tortonne, où elles sont actuellement toutes réunies, encaissées et emballées avec le plus grand soin, sous nos yeux.
Le duc de Parme, par son traité, doit fournir vingt tableaux ; mais, dans tous ses États, nous n'en avons trouvé que quinze qui fut dignes d'être placés dans le Muséum de la République ...
MONGE, THOUIN, MOITTE, BERTHOLLET, VINET, BARTHÉLEMY".


Les trophées de l'armée d'Italie, concentrés à Livourne, furent embarqués sur huit bâtiments, les allèges la Victoire, Notre-Dame-de-Grâce, Sainte-Anne, l'Actionnaire, Saint-Jacques, la Vierge-de-Grâce, l'Heureux-Joseph et la tartane l'Union.


Le convoi partit de Livourne le 10 août 1797 et arriva à Marseille le 15, "complet et sans accident". On lui fit remonter le Rhône jusqu'au port d'Arles, où il fallut noliser "un bateau plat appelé chaland" pour transporter le quadrige et le lion de bronze de Venise. D'Arles, les caisses furent dirigées vers Paris, sous l'escorte d'une compagnie de cinquante grenadiers du 5e bataillon parisien, "qui avait servi avec distinction" pendant la campagne.


Le gouvernement du Directoire aimait trop la mise en scène pour ne pas profiter de l'occasion que lui offrait l'arrivée de ces dépouilles opimes. François de Neufchâteau signa le programme des fêtes de la Liberté et de l'entrée triomphale des trophées d'Italie. Ces fêtes durèrent deux jours, le 9 et le 10 thermidor an VI (27 et 28 juillet 1798).


Le premier jour eut lieu la réception des objets par le Ministre de l'Intérieur, accompagné des Membres de l'Institut national des sciences et des arts.
Le lendemain, les trophées furent présentés "avec solennité" au Directoire exécutif, orné de ses plus beaux panaches.
On avait disposé les tableaux et les statues sur des chars pompeusement drapés, précédés d'une bannière qui portait pour devise cet alexandrin :
ARTISTES, ACCOUREZ ! VOS MAÎTRES SONT ICI !

Le cortège fit le tour du Champ-de-Mars et se forma en demi-cercle autour de l'autel de la Patrie, où les choeurs du Conservatoire firent entendre le poème séculaire d'Horace, mis en musique par Philidor. Le chant du 9 thermidor termina la cérémonie.


Sept ans s'écoulèrent, - et quelles années ! - emportant avec elles et la Convention nationale, et la Constitution de l'an III, et le Directoire, sans compter tous les bouleversements extérieurs, les extensions de frontières, les renversements de vieux États, les créations d'États nouveaux. Les trophées de la victoire, accumulés à Paris, y devenaient encombrants. Alors naquit la première pensée d'opérer un triage et de répartir en province les oeuvres réputées secondaires ou celles dont la conservation paraissait la moins parfaite.

 

chaptal


Le 31 août 1801, le ministre de l'Intérieur, Chaptal, présenta aux Consuls un rapport sur la question, dont voici les passages les plus intéressants :


"L'immense galerie ouverte au public ne peut pas recevoir la moitié des chefs-d'oeuvre dont la nation est propriétaire. Plus de mille tableaux sont déposés à Versailles, et six à sept cents existent dans les magasins du Louvre, en attendant une place qui puisse les recevoir ou la restauration qui leur est nécessaire.

La réunion de ces chefs-d'oeuvre a été sans doute un avantage dans ces moments de crise où le souffle du vandalisme dévorait impitoyablement les oeuvres du génie. Elle fut encore un besoin lorsque nos armées victorieuses ont apporté parmi nous les nombreuses richesses de l'Italie ; mais ces temps ne sont plus, et nous devons chercher aujourd'hui à concilier le plus grand avantage des arts avec les devoirs que nous avons à remplir envers les départements, dont quelques-uns nous ont enrichis de leur dépouilles et qui tous ont concouru à nous approprier les riches monuments des nations vaincues ;

Sans doute, Paris doit se réserver les chefs-d'oeuvre dans tous les genres ... ; mais l'habitant des départements a aussi une part sacrée dans le partage du fruit de nos conquêtes et dans l'héritage des oeuvres de nos artistes français ...

Cependant, les monuments de la peinture ne peuvent pas être disséminés au hasard sur les divers points de la France. Pour que ces collections soient profitables à l'art, il faut ne les former que là où des connaissances déjà acquises pourront leur donner de la valeur, et où une population nombreuses et des dispositions naturelles feront présager des succès dans la formation des élèves".


Le lendemain, le premier Consul signait et le secrétaire d'Etat Maret contresignait un arrêté ainsi conçu :


"Art. Ier - Il sera nommé une Commission pour former quinze collections de tableaux qui seront mis à la disposition des villes de Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Bruxelles, Marseille, Rouen, Nantes, Dijon, Toulouse, Genève, Caen, Lille, Mayence, Rennes, Nancy.
II - Ces tableaux seront pris dans le Muséum du Louvre et dans celui de Versailles.
III - L'état de ces tableaux sera arrêté par le Ministre de l'Intérieur et envoyé aux villes auxquelles ils seront destinés.
IV - Les tableaux ne seront envoyés qu'après qu'il aura été disposé, aux frais de la commune, une galerie convenable pour les recevoir.
V - Le Ministre de l'Intérieur est chargé de l'exécution du présent arrêté".


La minute de cet arrêté existe aux Archives nationales, et il est assez intéressant d'en comparer le texte à la rédaction définitive du Moniteur ; le seul aspect de la pièce révèle, par des indices graphiques expressifs, les tâtonnements de la pensée gouvernementale.


Tout d'abord, les dépouilles de la victoire devaient être partagées entre quatre villes seulement : Bruxelles, Lyon, Toulouse et Bordeaux ; au cours de la délibération, le nombre des cités bénéficiaires a paru sans doute insuffisant, on a raturé le mot quatre remplacé par cinq, on a biffé le "et" qui précédait le nom de Bordeaux et on a clos la liste par le nom de Rennes, soit parce que l'on trouvait la région de l'Ouest trop mal partagée dans la répartition géographique des oeuvres d'art, soit parce que l'on voyait un intérêt politique à flatter par quelque marque de faveur la capitale d'un pays de "fédéralisme et d'aristocratie" où les convulsions de la guerre civile venaient à peine de cesser. Mais ce n'était pas fini. Sous une autre influence, qui nous est inconnue, la conjonction "et", déjà reculée d'un rang, a subi un déplacement nouveau, Marseille et Genève étant admises aux honneurs du partage, ce qui doublait déjà, en le portant à huit, le nombre des grandes collections provinciales instituées par le premier projet ministériel. Arrêtée sous cette forme, la minute porte la mention finale : "Le premier Consul, signé : Bonaparte". Pourtant, avant de paraître au Moniteur, le document officiel devait subir encore deux modifications importantes. La première est la suppression d'une phrase de l'article II, qui ajoutait, après avoir désigné les Musées du Louvre et de Versailles comme les deux dépôts d'où l'on devait extraire les tableaux distribués : "le choix ne portera que sur ceux qui sont jugés n'être pas rigoureusement nécessaires à ces deux belles collections". Le premier Consul estima, selon toute apparence, qu'il ne fallait pas, en gratifiant les grandes villes de province des résidus d'un triage, déprécier d'avance les largesses qu'on leur faisait. La seconde modification, qui altère profondément le premier projet, convie au festin huit villes de plus, en ajoutant les noms de Strasbourg, Rouen, Nantes, Dijon, Caen, Lille, Mayence et Nancy. Quelques-unes de ces villes, il faut le dire, mériteraient absolument, par l'éclat de leur passé dans l'histoire de l'art, de participer aux munificences du gouvernement. Mais il est clair qu'en portant de quatre à quinze le nombre des copartageants, on réduisait singulièrement le lot de chacun, et que l'idée de créer en province quelques grandes capitales pour les artistes subissait une déviation essentielle.


Par une heureuse coïncidences, Toulouse avait alors pour préfet un homme instruit, éclairé, très ami des arts, qui a joué un grand rôle dans le réveil de la vie intellectuelle et la réparation des brutalités de la période révolutionnaire, ce même Joseph Richard, ancien député de la Sarthe et commissaire de la Convention près des armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, l'instigateur de la mission du lieutenant Luc Barbier. Le préfet Richard, qui avait inauguré la fonction à Toulouse et qui, des premiers, avait donné son adhésion au gouvernement consulaire, soutenait à Paris les intérêts de son département avec beaucoup de chaleur. Désigna-t-il lui-même quelques-uns des tableaux qu'il avait remarqués à la suite de l'armée ? L'hypothèse n'a rien d'invraisemblable. Quoi qu'il en soit, le Musée de Toulouse n'eut point à se plaindre de son lot. Parmi les nombreuses toiles qui lui furent assignées, quelques-unes sont encore aujourd'hui l'honneur de la collection et n'ont pas été égalées, il s'en faut rien, par les dons ou les achats postérieurs.

Voici la liste des toiles données au Musée de Toulouse par le gouvernement consulaire, avec renvoi au catalogue de M. George :

école de peinture Italie premier

école de peinture Italie deuxième

école de peinture Italie troisième

 

Le premier envoi des tableaux concédés au Musée de Toulouse par le gouvernement consulaire, comprenait trente et une toiles arrivées le 6 septembre 1803, fut immédiatement déposé dans l'église des Augustins et exposé pour la première fois aux regards du public le 24 du même mois (1er vendémiaire an XII).


Le second envoi, moins important comme nombre, mais contenant la perle de la collection, le Christ crucifié entre les Larrons, de Rubens, fut rendu à destination quelque temps après. L'ensemble de ce don vraiment royal figure dans le catalogue de l'an XIII, rédigé, comme les précédents, par François Lucas, et y occupe trente-quatre articles.


L'établissement de l'Empire et les prodigieux évènements militaires qui en furent la conséquence, notamment la campagne d'Autriche, celles d'Iéna et de Wagram, augmentèrent dans des proportions considérables les trésors d'art accumulés à Paris par la victoire, sans donner lieu, pendant huit années, à aucune largesse aux Musées de province ; mais, le 15 février 1811, au moment où l'Empereur et Roi, parvenu à l'apogée de sa puissance, commandait à cinquante millions d'hommes et faisait administrer par des préfets français cent-trente départements, ratifiant un travail d'épuration opéré au Musée du Louvre, il signa un décret ordonnant que, sur les tableaux non employés au Musée Napoléon, cent-huit seraient distribués aux grandes églises de Paris, et deux cent neuf seraient répartis entre les villes de Lyon, Dijon, Grenoble, Bruxelles, Caen et Toulouse.


L'administration départementale fut informée de cette nouvelle libéralité dans les termes suivants par le comte de Montalivet, ministre de l'Intérieur :


Paris, le 21 mars 1811. Le Ministre de l'Intérieur à Monsieur Desmousseaux, baron de l'Empire, Préfet du département de la Haute-Garonne,
Monsieur le Préfet, je vous préviens que S.M. l'Empereur a accordé à la ville de Toulouse trente tableaux provenant du Musée Napoléon.
M. le chevalier Denon, directeur général de ce Musée, est autorisé à les mettre à votre disposition.
Les habitants de Toulouse verront dans cet acte de munificence de Sa Majesté un témoignage bien flatteur de l'intérêt qu'elle daigne porter à leur ville.
Montalivet.


Le 12 décembre 1811, M. de Malaret, maire de Toulouse, n'ayant rien reçu, en informa M. Desmousseaux et lui apprit que le directeur du Musée Napoléon réclamait 1,500 francs pour frais de restauration, de châssis et encaissement. Il revint à la charge le 16 mars 1812, en demandant l'autorisation de prendre 750 francs sur les fonds affectés aux dépenses imprévues.


Le 15 mai 1812, quatorze mois après la première notification du don impérial, les tableaux étaient rendus à Toulouse. Ce fut la dernière munificence de l'Empereur et Roi.


Le choix des toiles concédées au Musée de Toulouse par le gouvernement impérial porta indistinctement sur des oeuvres conquises en Belgique, en Allemagne et en Italie depuis les premières campagnes des armées de la République et sur des tableaux retirés, à l'époque même de la Révolution, soit des résidences royales, soit des maisons religieuses supprimées. En voici l'énumération groupée par école, avec renvoi au dernier catalogue du Musée de peinture dressé par M. George :

peintures premier

peinture deuxième

 

Deux ans après, l'Europe avait changé de face. Les jours de représailles et de revanche étaient arrivés. Les ministres des puissances alliées réclamaient impérieusement la restitution de leurs dépouilles. Les oeuvres les plus précieuses durent repasser la frontière. Le Musée de Toulouse fut sérieusement menacé par ce retour de fortune.


Le comte de Rémuzat, préfet de la Haute-Garonne, annonça au maire, le 7 octobre 1815, que le Roi autorisait la restitution des objets d'arts enlevés en Russie et dans les États de Brunswick, Cassel et Mecklenbourg-Schwerin en 1806 et 1807. Le directeur général du Musée royal à Paris avait mandat de redemander les tableaux remis au Musée de Toulouse par ordre du dernier gouvernement. Les frais d'emballage et de transport devaient être à la charge des diverses Cours. Ordre était donné au maire de "faire faire soigneusement et cependant avec économie les caisses qui seraient nécessaires. M. Aldenstein, ministre de S.M. Prussienne, réglerait tous les comptes avec le commissionnaire de roulage. Le préfet recommandait d'enlever les bordures et de faire rouler tous les grands tableaux, pour éviter de faire faire de trop grandes caisses. L'adresse du convoi était "la Direction du Musée Royal à Paris" chargée d'en faire la répartition à chaque Cour".


Le 9 novembre, nouvelle lettre du comte de Rémuzat : "Le secrétaire général du Musée royal de Paris, autorisé par S.M. à désigner aux Commissaires belges des villes de divers départements où le dernier gouvernement avait envoyé des tableaux provenant des Pays-Bas, avertit que l'intention du Roi est que l'on n'oppose aucune résistance à leur enlèvement, s'il se présente des Commissaires pour les reprendre". De ce coup, Rubens, Van Dyck, Crayer, Lucas François, Lairesse, Quellinus, coururent des risques sérieux. M. Virebent, architecte de la ville désigné pour préparer l'exportation, avait déjà emballé les sept tableaux du duc de Brunswick ; mais il attendait prudemment un ordre formel de départ.


Le 24 février 1816, M. de Rémuzat revint à la charge, et sa lettre mentionne "sept tableaux" qu'il croit expédiés au ministre prussien depuis le mois de novembre précédent. Il invite le Maire à presser l'emballage de ce qui reste, en apportant à cette expédition le plus grand soin et la plus grande célérité.


Les choses en étaient là lorsque l'administration municipale reçut une nouvelle lettre du Préfet, l'invitant cette fois à suspendre tous préparatifs de départ et à laisser les tableaux dans l'établissement jusqu'à nouvel ordre. Cette invitation, qui témoignait d'un revirement inattendu dans les hautes régions du pouvoir, rendit quelque espérance aux habitués du Musée que la perspective des vides affreux causés par la disparition des plus belles toiles avaient accablés de tristesse.


Leur joie fut à son comble quand le 6 avril arriva une autre dépêche préfectorale ainsi conçue :


"S.E. le Ministre de l'Intérieur m'a donné l'ordre de ne rien laisser extraire du Musée de Toulouse sans son autorisation. Vous voudrez bien, en conséquence, vous opposer à ce que tous tableaux ou objets d'art qui avaient été réclamés au nom des puissances alliées soient livrés sans l'autorisation de Son Excellence. Je me plais à croire, et je vous prie de m'en donner l'assurance, que l'envoi des tableaux demandés dans le mois de février a été contremandé".
Le Maire ne tarda point à communiquer la bonne nouvelle au directeur Jacquemin, qui lui répondit aussitôt : "Je m'empresse de vous dire, Monsieur, que je me conformerai avec bien du plaisir aux ordres que vous avez eu la bonté de me transmettre".


On n'entendit plus parler de réclamations. M. Virebent décloua sans bruit toutes ses caisses ; les toiles convoitées rentrèrent dans leurs bordures, et depuis cette époque les trophées des armées de la République et de l'Empire n'ont pas quitté la galerie des Augustins.

Extrait :
Mémoires de l'Académie des Sciences
Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse
Neuvième série - Tome II - 1890