Si l'histoire doit s'attacher de préférence aux grandes questions sociales, aux institutions qui régissent les peuples, aux évènements qui ont fait la force ou la faiblesse des nations, aux hommes qui en furent la gloire ou le fléau, elle ne doit point se désintéresser des actes particuliers, quand ils ont fait honneur à ceux qui les ont accomplis, quand aussi ils ont été à l'honneur de l'humanité. S'il en était autrement, si l'histoire les passait complètement sous silence, leur souvenir disparaîtrait avec ceux qui toute leur vie ont gardé la mémoire du coeur, et les descendants de modestes héros ignoreraient souvent eux-mêmes les nobles exemples que leur ont légués leurs aïeux.


Je n'en connais pas de plus touchant que celui dont je vais reproduire le récit ; il m'a été fait bien des fois par M. Victor Cormier, d'Aizenay, qui l'interrompait souvent par des larmes dont je ne pouvais me défendre moi-même.

"J'avais quatorze ans, me disait M. Cormier, et je faisais mes études au collège de Thouars, quand éclata la guerre de la Vendée. Comme l'insurrection s'étendait dans tout le bocage et que la ville de Thouars était menacée, le principal du collège se vit dans la nécessité de licencier ses élèves, sans pouvoir leur offrir des moyens de transport pour les conduire chez leurs parents, sans pouvoir les mettre à l'abri du danger qui les menaçait sur la voie qu'ils avaient à parcourir. Me voilà donc cherchant à pied ma route, à travers champs et chemins creux, me dérobant autant que je le pouvais à tous les regards. Mes précautions furent vaines, une patrouille m'arrêta dans les environs de Vieillevigne, et je fus conduit devant l'état-major, qui se trouvait dans ce bourg. La guerre de la Vendée était une guerre d'extermination dans laquelle le sentiment de la vengeance l'emportait trop souvent sur celui de la pitié. Apprenant mon nom, et sachant bien que les membres de ma famille étaient dans les rangs de ses ennemis, le général Charette donna l'ordre de me fusiller sur le champ. Heureusement que la scène se passait en présence du général de Couëtus. "Ah ! général, s'écria celui-ci en s'adressant à Charette, ne ternissons pas la gloire de la journée d'hier, - la veille les Vendéens avaient obtenu un avantage sur les troupes républicaines - confiez-moi cet enfant, je l'aurai toujours à mes côtés, et il combattra avec nous". Charette céda, et je fus sauvé. Au milieu des vociférations et des menaces d'une foule furieuse, une pauvre femme, touchée aussi de compassion, et devinant, à la pâleur de mon visage, que je souffrais de la faim, se glissa jusqu'à moi, et me mit dans la main un morceau de pain sous lequel elle avait caché du beurre.
Pendant toute la guerre de la Vendée je ne quittai pas une heure le général de Couëtus ; il veilla sur moi comme si j'avais été son fils, et il me rendit témoin de bien d'autres traits d'humanité que celui auquel je devais la vie.
Il vint un jour où, les royalistes écrasés de tous côtés, le général de Couëtus comprit que la guerre touchait à sa fin et que la lutte ne pouvait pas se poursuivre plus longtemps. - Mon enfant, me dit-il, tout est fini pour nous, il faut que tu retournes chez ton père ; je vais t'en faciliter les moyens. - Général, lui répondis-je, venez aussi, ma famille sera heureuse de faire pour vous ce que vous avez fait pour moi. - Oh ! que dis-tu là ! Mon devoir et mon honneur me font une loi de ne pas me dérober au sort qui m'attend."


Le traité de la Jaunais, signé peu de temps après, semblait pourtant devoir rassurer les esprits et rendre aux douceurs du foyer domestique ceux que la mort avait épargnés. Cette illusion fut, hélas ! de courte durée. La paix n'était qu'une suspension d'armes, qui fut bientôt rompue. L'attaque de Charette contre les colonnes républicaines n'ayant pas eu de succès, il lui fallut chercher une retraite au milieu des bois. Le général de Couëtus fut arrêté et traduit devant un conseil de guerre.


Loin d'être inexorable, les juges qui le connaissaient ne demandaient pas mieux que de rendre à la liberté le prisonnier dont ils connaissaient la belle conduite. Aussi, dans cette intention, le président lui dictait-il en quelque sorte les réponses qu'il devait faire. - Vous n'étiez pas à l'attaque de Charette ? lui disait-il. - Pardon, répondait le général, je m'y trouvais. - Mais ce n'est pas de votre plein gré que vous avez pris les armes ? vous y avez été forcé ? - Pardon encore, je n'ai subi aucune contrainte, je n'ai fait qu'obéir au sentiment du devoir. - L'interrogatoire se termina par cette réponse, que la famille a prise pour devise : "Je ne rachèterai pas ma vie par un mensonge."


Ainsi en avait-il fait pour toutes les autres questions. Après cela, un verdict d'acquittement était impossible ; la sentence de mort fut prononcée.


Le lendemain le général de Couëtus tombait sous les balles du peloton d'exécution, aussi glorieusement qu'il fût tombé sur le champ de bataille.

 

DE COUETUS CHALLANS PLAQUE

C.M.
Revue de Bretagne et de Vendée
vingt-quatrième année
Cinquième série - Tome VII
Année 1880 - premier semestre