SAINT-BOMER-LES-FORGES - JUMILLY (61)  -  LA LÉGENDE DU CHÂTEAU DU DIABLE

 

ST BOMER CHATEAU DU DIABLE

 

Le fief noble de Jumilly, dont le siège était situé près de la route de Flers à Domfront, à l'extrémité d'une avenue de chênes, au milieu d'un étang marécageux, était, au XVIIème siècle, le plus important de Saint-Bômer. L'on y voyait le château entouré de douves et d'étangs, avec une chapelle, au frontispice de laquelle paraissaient les armes et écussons des seigneurs du lieu.

En 1854, si l'enceinte était encore entière, il n'y avait plus en revanche que la base des tours presque arasées, des pans de murs d'un donjon en ruines. Une ferme était établie au milieu de ces débris, environnés de toutes parts d'arbres touffus. Le paysage était encore digne d'exciter le crayon d'un artiste.

 

Voici ce qu'en disait, en 1829, M. Galeron, membre de la Société des Antiquaires de Normandie : "Une double enceinte encore tracée, et plutôt d'ornement que de défense, des décombres d'écurie, de remises, de chapelle, garnissant l'entrée des cours, un étang, de larges douves, des avenues, des champs et des prairies, voilà ce que l'on observe autour de soi, avant d'arriver à l'emplacement où s'élevait le château lui-même. Il était flanqué de quatre tours de 40 pieds d'élévation à peu près, au centre desquelles la riche façade se présentait, ornée d'élégants bas-reliefs des plus beaux temps de la Renaissance. Les intérieurs étaient très soignés, les cheminées sculptées, et des médaillons en relief ornaient les parties les plus saillantes de l'édifice. Aujourd'hui le désordre est partout dans cette enceinte : les frontons, les tours, les cloisons intérieures, les riches ciselures s'écroulent et roulent confondues. La ronce, les arbustes parasites croissent sur les seuils brisés et désunis, et jusque dans les crevasses des grosses murailles inférieures ; le deuil, la désolation ont envahi toute l'enceinte, et l'on n'y entend plus que le sifflement des vents et le cri des hiboux ; les villageois effrayés s'en éloignent la nuit avec terreur, croyant sans doute que de tristes génies ont établi leurs retraites sous ces anciens débris. Tel est sans exagération le tableau qu'offre ce Château du diable, dont le nom seul est un épouvantail, qu'un romancier pourrait choisir pour y placer quelque scène lugubre, et qui toutefois, selon les apparences, dut être, il y a peu de siècles, le centre des plaisirs et la merveille de la contrée. Les constructions, quoique finement travaillées, étaient en granit, et l'on à peine à concevoir que l'on ait essayé des travaux aussi délicats sur une matière aussi ingrate. La vue des ruines est d'un bel effet ; on voyagerait souvent longtemps avant de rencontrer une fabrique de cette originalité et de cette importance.

"Le domaine appartient aujourd'hui à un M. de Saint-Bômer, qui n'a rien fait pour retarder la chute complète des dernières parties du château. Une des grosses tours, sur le derrière, est seule encore à peu près entière. Peu d'hivers suffiront pour faire disparaître ce qui reste debout de cette ruine vraiment remarquable."

A ces détails, "l'Orne archéologique" (1845) ajoute : "Le lierre et les ronces croissent dans les interstices des pierres, comme la légende dans les lacunes de l'histoire. Mille contes ridicules ou terribles de génies et de revenants protégeaient ces ruines contre la curiosité des paysans ; ils n'ont pu, non plus que son intérêt architectural, les défendre contre les dédains de son propriétaire. Livré comme carrière de pierres à bâtir aux fermiers des environs, le Château du diable a presque entièrement disparu. Il n'en restera bientôt plus que la place : de son nom il ne reste déjà plus que la légende".

 

 

ST BOMER CHATEAU DIABLE RUINES

 

 

L'auteur aurait pu dire "des légendes", car il en existe plusieurs, toutes naturellement aussi fantaisistes les unes que les autres. A titre d'échantillon, nous rapporterons celle de M. Lebreton, parue dans Esprits et Fantômes :

"Là, demeurait, il y a bien longtemps, un opulent seigneur, un comte renommé. Ce n'était dans son château que fêtes de tous genres, tournois, jeux et festins. Les jeunes chevaliers du pays aimaient à s'y donner rendez-vous, et bien des larmes auraient coulé sur les joues des jeunes filles, si les châtelaines, leurs mères, leur avaient défendu d'aller voir et se faire voir aux réunions du château. Le seigneur du lieu faisait à tous bon accueil, et quand des heures entières avaient été consacrées au plaisir, il réunissait ses hôtes dans de splendides festins : la joie de la table venait couronner la joie des jeux et de l'amour.

Un jour pourtant, à cette table si joyeuse, les conversations rieuses et légères firent place  à une vive discussion ; la colère enflammait la voix du maître, et il s'oublia jusqu'à prononcer un de ces jugements terribles, qu'à cette époque reculée on ne proférait jamais impunément : "Que le diable m'emporte", avait-il osé dire.

Un silence de mort succéda sur-le-champ aux gais propos des convives ; ils se regardaient avec frayeur, cloués à leur place, sans s'apercevoir même que le soleil était déjà couché.

Les dernières lueurs du jour venaient de s'éteindre, quand on entendit dans tout le pays un bruit étrange ; il semblait sortir de terre et partir du tertre voisin ; cette masse noirâtre s'agitait en frémissant, comme pour vomir un volcan. Il en sortit en effet du feu et de la fumée ; mais ces flammes s'éteignirent tout à coup et du gouffre béant s'élancèrent quatre chevaux blancs, emportant dans leur course rapide un carrosse étincelant. Ils se dirigèrent vers le château et ne s'arrêtèrent que dans la cour d'honneur ; du char descendit alors un beau gentilhomme tout habillé d'or. Il demanda le seigneur du lieu. Celui-ci quitta sa compagnie, mais ce fut pour toujours. A peine eut-il pris place auprès du gentilhomme inconnu, dans le superbe carrosse, que les chevaux reprirent leur élan. Le tertre s'entr'ouvrit de nouveau pour les laisser passer et se referma sur eux pour toujours. Le diable avait entendu le souhait du comte en colère ; il venait d'emporter sa victime.

Nul ne sait ce que devinrent les convives ; reprirent-ils, effrayés, le chemin de leurs manoirs, ou bien la salle du festin devint-elle leur tombeau ? La légende ne le dit pas. Mais le riant château fut abandonné et devint avec le temps une triste ruine. Nul n'osait en approcher. Chaque nuit on y entendait des rires, des plaintes et des pleurs.

On raconte qu'un jour une brebis blanche qui passait aux environs, s'aventura dans le vieux château ; elle était toute noire à son retour et sa laine grillée portait l'empreinte d'une main de feu. C'était la main du diable.

D'ailleurs le vieux château est maintenant tout à lui. Les cris qu'on y entend la nuit sont ceux des victimes qu'il y tourmente ; les plaintes sont celles de l'ancien seigneur qui gémit sur son serment, et qui demande en vain un peu de pitié au maître cruel qui l'emporta.

Non, vous dira le paysan, ces bruits que vous entendez, ce ne sont pas les cris des oiseaux de nuit, mais bien les accents des morts. Ce n'est pas le vent qui siffle dans ces ruines, c'est une âme qui pleure. N'allez pas croire que ce bruit sec soit le choc des arbres qu'agite la tempête, c'est le rire strident du diable, car il est là chez lui. Malheur à l'homme qui oserait, non pas établir sa demeure, mais seulement se réfugier un instant dans cet endroit maudit." (1)

 

CHATEAU DU DIABLE NOTE

Extrait :

Le Pays Bas-Normand - Troisième année - N° 2 - Avril-Mai-Juin 1910

 

29 décembre 2014, le château, aujourd'hui ... Merci Ndo pour ces belles photos ♥

 

 

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