La famille Texier est peut-être la plus ancienne et, à coup sûr, la plus justement populaire de toute la paroisse de Courlay.

 

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JOSEPH TEXIER

Son chef, à l'époque de la Révolution, était un propriétaire aisé, cultivant lui-même le modeste domaine peu à peu augmenté grâce au travail et à l'économie des ancêtres. Il s'appelait Joseph, (François-Joseph, époux de Catherine Deguil) était père de nombreux enfants, et pouvait avoir de 70 à 72 ans. C'était un chrétien fervent, honoré de tout le monde et jouissant d'une certaine influence dans tous les environs.

Joseph Texier était trop âgé pour faire le coup de feu, lorsque la persécution religieuse vint mettre les armes aux mains de ses concitoyens ; mais tous ceux de ses enfants en état de manier une fourche ou un fusil s'empressèrent de répondre au premier appel de Lescure, et nous verrons que deux d'entre eux, Joseph et Toussaint, se signalèrent particulièrement par leurs exploits. Un troisième, Pierre, était prêtre ; lui aussi, nous le verrons également, fit vaillamment son devoir, en exposant chaque jour de sa vie pour distribuer à tous les consolations de la religion, à l'époque néfaste de la Terreur.

Tout d'abord, tandis que ses braves gâs volaient de triomphe en triomphe sur les pas de Lescure et de la Rochejaquelein, le vieux Joseph Texier était demeuré bien tranquille à Courlay ; les Bleus ne se risquaient point dans ces parages, et les vieillards, les femmes et les enfants du pays pouvaient se livrer en toute sécurité aux travaux des champs, auxquels les guerriers de la Grande Armée venaient donner de temps en temps un coup d'oeil entre deux victoires.

P1180769Mais bientôt vinrent les mauvais jours ; le désastre de Cholet, puis l'exode au-delà de la Loire ... Le Bocage se trouvant alors sans défense, les soldats républicains l'envahirent peu à peu de tous côtés, et il fallut se cacher pour échapper à la fureur de ces misérables, qui mettaient tout à feu et à sang sur leur passage.

Joseph Texier s'était ménagé une cache habilement disposée à la montée de l'un de ses prés, au lieu dit des Bazins ; c'était une sorte de grand terrier, creusé sous un buisson, et dont l'entrée se trouvait dissimulée par des branches. Cette cache devait sauver la vie à un grand nombre de personne à l'époque de la Terreur, et les Courlitais d'aujourd'hui n'en ont point oublié l'histoire. Chaque fois qu'on annonçait l'arrivée des Bleus, le père Texier courait bien vite aux Bazins, se "mussait" dans son terrier comme un lapin, et n'en sortait que lorsque la horde infernale avait pris une autre direction.

Un jour que l'alerte avait été donnée un peu trop tard, le bon vieillard, malgré toute sa diligence, n'eut malheureusement point le temps de gagner son refuge habituel ; les Bleus, lancés à sa poursuite, l'atteignirent juste au moment où il arrivait au pré des Bazins. Il se trouvait alors en compagnie d'un autre Courlitais, son parent, Louis Robin. Celui-ci parvint à franchir une haie et à se glisser sans être aperçu dans le creux d'un vieux têtard, d'où il assista, glacé de terreur, à l'horrible scène que je vais raconter d'après son témoignage, pieusement conservé par la tradition dans la famille Robin et recueilli par un descendant du martyr : M. Joseph Bertrand-Texier.

P1180713Lorsque les Bleus se furent emparés du malheureux Texier, ils firent un cercle autour de lui, et lui donnèrent brutalement à choisir entre le cri de vive la République ! ou la mort ...
- Jamais, répondit le courageux vieillard, un pareil cri ne sortira de ma bouche ! ... Vive Jésus, vive sa Croix !
Et les mains jointes et les yeux levés vers le ciel, il attendit fièrement le coup mortel ...

Mais ce n'était pas le spectacle d'une exécution ordinaire, c'était celui d'une boucherie que voulaient se donner les bourreaux ... Dix fois ils renouvelèrent leur sommation, et dix fois le vieillard y répondit par le même cri : Vive Jésus ! Vive sa Croix ! Or, après chaque réponse, c'était un tourment nouveau qu'on lui infligeait ...

On commença par lui arracher un ongle, puis un second, puis un troisième. Lorsqu'il ne lui en resta plus un seul, on lui arracha la langue ! ... Enfin, comme le martyr respirait encore, on lui leva la peau de la tête et on lui en couvrit le visage ! ... Alors seulement les bourreaux l'achevèrent ... sans doute parce que le temps les pressait et qu'ils avaient hâte d'aller poursuivre ailleurs la série de leurs tristes exploits ! ...

Joseph Texier avait de nombreux enfants, et tous ceux en état de faire le coup de feu avaient pris rang dans l'armée de Lescure ; deux surtout se signalèrent par leurs exploits :

 

JOSEPH ET TOUSSAINT TEXIER

 

 

JOSEPH TEXIER 3

 

 

L'aîné s'appelait Joseph comme son père. Il était né au bourg de Courlay, le 2 janvier 1763 ; il avait donc 30 ans à l'époque de l'insurrection. Toussaint était né le 24 mars 1769. Tous les témoignages que j'ai, décrivent la bravoure des Courlitais, on peut confirmer que les deux frères Texier devaient être des braves entre tous les braves puisque tous deux furent acclamés, dès le début, comme capitaines de paroisse à Courlay, où toute la population valide s'était soulevée au premier appel de Lescure.

Notés parmi les plus braves à Courlay, ils le furent bientôt également à l'état-major de la Grande-Armée, et j'en trouve la preuve dans le témoignage aussi précis qu'autorisé de Mme de la Rochejaquelein. Dans ses Mémoires, en effet, après avoir brossé le portrait de chacun des commandants supérieurs qui dirigeaient au début les armées poitevines et angevines, la Marquise, passant en revue les "plus braves officiers" en sous-ordre, écrit : "Il y avait en outre des officiers qui commandaient indifféremment aux postes où on les mettait. Parmi les plus braves d'alors étaient MM. Forestier, Forest, Villeneuve du Cazeau ..., les Texier, etc."

Dès la première affaire qui suivit la réunion de la Grande Armée, à l'assaut de Thouars, on trouve le nom des Texier associé à celui de Monsieur Henri, à propos du glorieux fait d'armes, si souvent cité, que rapporte également Mme de la Rochejaquelein dans cette en appendice à ses Mémoires : "... Les Vendéens arrivent presque aussitôt au pied des murailles ; ils attaquent vigoureusement et cherchent tous les moyens possibles de faire brèche, M. de la Rochejaquelein monte sur les épaules de Texier, de Courlay, un des plus braves soldats de l'insurrection ; ainsi placé, il fait un feu continuel, plusieurs personnes ne sont occupées qu'à lui charger des fusils ; puis avec ses mains il tente d'arracher les pierres des murs ..."

 

Acte de naissance Joseph Texier Courlay

 

Mme de la Rochejaquelein ayant oublié de spécifier quel était celui des deux frères qui avait ainsi fait la courte échelle à Monsieur Henri, plusieurs historiens, depuis, ont cru pouvoir avancer que c'était l'aîné, Joseph ; ils se sont trompés, ainsi qu'en témoigne le précieux album où Mme la baronne de la Riboisière, fille de la Marquise, a dessiné en 1825, au château de Clisson et sous la direction de sa mère, les silhouettes des principaux survivants de la Grande-Guerre. Cet album, actuellement en la possession de M. le marquis de Chauvelin, contient, entre autres portraits, ceux des deux frères Texier ; or, voici l'annotation qu'on peu lire au bas de celui de Toussaint : TOUSSAINT TEXIER, sur les épaules duquel mon oncle Henri est monté à l'attaque de Thouars.

L'enquête minutieuse à laquelle je me suis livré, lors de mon voyage à Courlay, confirmerait au besoin cette annotation : M. Joseph Marillaud, petit-fils de Joseph et petit-neveu de Toussaint, m'a formellement déclaré, en effet, que c'était son grand-oncle, et non son grand-père, sur les épaules duquel avait si bien grimpé La Rochejaquelein. Or, M. Marillaud est un vénérable vieillard incapable de déguiser la vérité, et son témoignage est d'autant plus probant, ce me semble, que le petit-fils aurait eu plutôt intérêt à revendiquer l'honneur de l'épisode pour son grand-père.

 

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Une curieuse gravure, représentant l'exploit de Monsieur Henri et de son brave compagnon d'armes, est précieusement conservée, de génération en génération, dans la famille des héros courlitais ; l'heureux possesseur de cette relique est aujourd'hui M. François Bertrand, dont la mère était née Texier.

Les deux frères Texier firent toute la Grande-Guerre, toujours en se signalant au premier rang parmi les plus braves, Toussaint, le cadet, eut la chance incroyable d'assister à plus de cent combats sans recevoir la moindre égratignure. Quant à Joseph, il fut blessé sept fois, et son corps était couvert de cicatrices, chacune de ses blessures ayant, comme on dit, emporté le morceau.

Une fois entre autres, qu'il servait de point de mire aux Bleus en avant de ses camarades, il fut atteint successivement de plusieurs balles en plein flanc. Les entrailles lui sortaient du corps, et il avait beaucoup de peine à les maintenir avec la main :
- En avant, les gâs ! et ne faites pas attention à moi, dit-il à ceux qui semblaient vouloir s'arrêter pour lui porter secours. Occupez-vous des Bleus, et laissez-moi me tirer d'affaires comme je pourrai ! ...

Tandis que ses camarades poursuivaient l'ennemi, l'intrépide capitaine courlitais se traîna jusqu'à une ferme voisine, où il remit lui-même ses entrailles en place sans le secours d'aucun médecin. Quelques temps après, grâce aux bons soins qui lui furent prodigués, il était sur pieds et courait rejoindre ses compagnons d'armes, qui avaient annoncé partout sa mort après la bataille.

Après le désastre de la Grande-Armée, à Savenay, Joseph et Toussaint Texier, à la tête des Courlitais, firent les premiers rassemblements dans le pays, de concert avec les braves de Cerizay et des paroisses voisines. Comme entrée en campagne, ils chassèrent de la Forêt-sur-Sèvre, après un combat des plus sanglants, un détachement républicain qui répandait depuis quelque temps la terreur dans toute la contrée. Le drapeau tricolore du détachement étant tombé entre les mains des vainqueurs, ceux-ci se le partagèrent pour en faire des cravates.

Dans les premiers jours du mois de février 1794, apprenant qu'un convoi, escorté par la garde nationale de Moncoutant, devait passer près du bourg de Courlay, les deux frères Texier réunirent leurs hommes à la hâte et dressèrent une embuscade, dans laquelle les Patauds vinrent donner tête baissée ; le convoi fut intercepté, et les gardes nationaux rentrèrent chez eux plus vite qu'ils n'étaient venus, après avoir laissé plusieurs d'entre eux sur le terrain. C'est cette affaire dont le commandant de place de Bressuire, Augé, rendait compte au général Commaire, à la date du 6 février, dans une lettre reproduite par l'historien républicain Savary ; "Ma position, écrivait Augé, devient de plus en plus alarmante. Je viens d'apprendre qu'un rassemblement de brigands avait attaqué et intercepté, près du bourg de Courlay, la garde nationale de Moncoutant qui escortait une dizaine de voitures chargées de grains et de fourrages ..."

Jusqu'au retour de Marigny, Joseph et Toussaint Texier, tantôt isolément, tantôt de concert avec le fameux Richard, commandant de la division de Cerizay, tinrent bravement tête aux Colonnes infernales, et infligèrent plus d'un échec aux sous-ordres de l'infâme Turreau. Lorsqu'ils apprirent l'arrivée de l'ancien général de la Grande Armée, eux et Richard s'empressèrent d'aller se mettre sous ses ordres. Marigny était très populaire dans le pays, où on le considéra dès lors comme le seul chef digne de succéder à La Rochejaquelein.

Avec des lieutenants tels que Richard et les frères Texier, avec des soldats tels que les Courlitais et leurs intrépides camarades de la Forêt-sur-Sèvre, de Combrand, de Cerizay et des paroisses voisines, Marigny allait pouvoir fournir une brillante campagne, - si malheureusement interrompue, hélas ! par les balles fratricides des chasseurs de Stofflet ! ...

Au fameux combat de Boismé, qui eut lieu le 18 avril 1794, jour du Vendredi-Saint, Joseph et Toussaint Texier firent merveille : l'un d'eux même contribua, en grande partie, au succès de la journée. Voici, en effet, ce qu'on lit dans l'ouvrage de l'abbé Deniau, lequel confirme le récit antérieur de Crétineau-Joly, tout en le complétant à l'aide du témoignage de l'un des acteurs, le brave Bonnin, dont l'abbé Augereau, ancien curé du Boupère, avait pieusement recueilli les souvenirs :


"Marigny est fort inquiet. L'un des frères Texier de Courlay, ne désespère pas de vaincre ; il prend cinquante fantassins d'élite avec lui, ordonne à Bonnin de se faire suivre par un égal nombre, place ces deux pelotons en embuscade derrière les haies qui bordent le chemin que suivent les Bleus, et fait barrer ce même chemin par les vingt-cinq cavaliers royalistes.
A peine tous ces hommes sont-ils à leur poste de combat, que quatre cents hussards ennemis, superbement montés, se présentent sur deux files. Ces hussard dédaignent de charger à fond les cavaliers royalistes qui n'ont que de misérables chevaux, et ils se contentent de décharger sur eux leurs pistolets. Les cavaliers royalistes ripostent, et font rouler à terre plusieurs de leurs adversaires.
Les Bleus veulent venger leurs camarades et se précipitent sur les Royalistes ; mais au moment où ils s'élancent en avant, les hommes de Texier et de Bonnin, les tirent à bout portant, à travers les haies, et les désarçonnent en grand nombre. Leur colonel, furieux, rallie leurs débris et les ramène contre les paysans. Ils perdent de nouveaux hommes. Une seconde fois le colonel, en proie à la plus violente colère et adressant à ses soldats les plus sanglants reproches, charge à leur tête. Il tombe presque aussitôt frappé d'une balle. Alors le reste de sa troupe prend la fuite.
Marigny vole sans retard au secours de Texier et de Bonnin, et pour arriver plus promptement sur le lieu du combat, il prend sa course à travers champs. Les Républicains, de leur côté, courent appuyer leur cavalerie. Tout à coup Blancs et Bleus, à une courbe de la route, se trouvent en face les uns des autres. Une seule haie les sépare. Marigny perd la tête. Les Bleus également sont stupéfiés.
Les cavaliers royalistes lancés à la poursuite de l'ennemi arrivant sur ces entrefaites, Marigny reprend aussitôt son sang-froid, et dispose rapidement sa petite troupe de manière à n'avoir pas le vent dans la figure. C'était habilement avisé, car le papier des cartouches ayant mis le feu aux feuilles sèches d'un bois voisins, les Bleus sont aveuglés par la fumée.
Marigny profite de ce désavantage de l'ennemi pour jeter le désordre dans ses rangs ; il les brise, lorsqu'au bruit de la fusillade, des paysans du voisinage, étant arrivés au secours de leurs camarades, attaquent par derrière les soldats d'Amey. Ces soldats se croyant tombés dans une embuscade, et la peur décuplant à leurs yeux le nombre des Royalistes, ils se sauvent à toutes jambes afin de conserver le fruit de leurs rapines.
Les paysans, électrisés par la pensée du jour saint et la voix retentissante de leur général, s'acharnent à leur poursuite. En passant au pied d'une croix de pierre, ils se jettent à genoux, entonnent O crux ave, se relèvent avec une ardeur nouvelle et pourchassent au loin les fuyards. Amey et Fréderichs cherchent à rallier ces derniers, mais leurs efforts sont inutiles : Marigny les disperse de nouveau et les détruit presque tous. Douze cents au moins restent sur le terrain.
Fiers de leur victoire, mais convaincus qu'ils ne la doivent qu'à Dieu, les paysans s'empressent de lui rendre leurs actions de grâces. Au lieu de poursuivre au loin les vaincus, ils reviennent se prosterner encore au pied de la croix de pierre, et la saluent de nouveau par le chant de l'hymne sacré. Ils se croient un instant revenus aux grands jours de la lutte. Dans leur enthousiasme, ils jurent de suivre Marigny jusqu'à la mort.
Les Républicains étaient atterrés. Ils évacuèrent en hâte Bressuire, Boismé, Chanteloup, et se replièrent sur Chiché derrière des retranchements qu'ils y avaient élevés. Mais Marigny ne les y laissa pas en repos. Il vint les attaquer dans ce bourg, les en débusqua, les poursuivit, et ne leur donna aucune relâche jusqu'à ce qu'il les eût rejetés sous le canon de la Châtaigneraie et de Thouars.
Ces brillantes opérations grandirent Marigny et, un grand nombre de soldats échappés au désastre d'outre-Loire étant venus le rejoindre, il eut bientôt une armée assez forte pour marcher de pair avec Stofflet, Sapinaud et Charette. Ainsi, par la force des choses, la Vendée se trouva partagée en quatre commandements."

Joseph et Toussaint Texier, désormais attachés "jusqu'à la mort" à leur général, avaient suivi Marigny dans ces différentes expéditions, et partout ils s'étaient distingués en combattant bravement à ses côtés, de même qu'ils devaient se distinguer jusqu'au bout.

Quant à savoir quel était celui des deux frères dont le sang-froid avait si bien contribué à la victoire de Boismé. Il me serait impossible de trancher la question en faveur de l'un plutôt qu'en faveur de l'autre. Peu importe, d'ailleurs ; entre les deux héros, comme on dit chez nous, "il n'y avait pas de choix" ; tout ce que faisait l'aîné, le cadet eût été capable de le faire lui-même, - et vice versa.

Les frères Texier partagèrent l'indignation générale que l'exécution de Marigny souleva dans tout le pays deCapture_plein__cran_16042012_105901 Cerizay et de Châtillon ; ils refusèrent de combattre sous les ordres de Stofflet, auquel ils ne pardonnèrent jamais de s'être fait l'exécuteur d'un jugement rendu sans que l'accusé eût été admis à s'expliquer. Tous les Poitevins, d'ailleurs, imitèrent les deux capitaines de la paroisse de Courlay ; beaucoup, considérant désormais comme perdue la cause de la Vendée militaire, ne tirèrent plus un coup de fusil, ou se bornèrent à se défendre isolément contre les Bleus qui ravageaient le pays ; ceux que l'ardeur entraînait encore rallièrent l'armée du Centre de Sapinaud de la Rairie, lequel avait refusé de prendre part à la condamnation de Marigny.

Lors de la reprise d'armes de 1799, Joseph et Toussaint Texier se remirent de nouveau à la tête des braves Courlitais, et ils firent le coup de feu jusqu'à la pacification du Consulat. Tout en déposant les armes à cette époque, ils refusèrent de reconnaître le nouveau gouvernement et embrassèrent même le schisme de la Petite Eglise, plutôt que de se soumettre aux concessions du Concordat ; nous verrons plus loin comment ils furent entraînés par l'exemple de leur cousin, l'abbé Pierre Texier, et avec quelle indulgence il y a lieu de juger les braves gens qui, comme eux, embrassèrent ce schisme de la meilleure foi du monde, sur la parole de leur évêque.

Sous la Révolution, tout le monde s'attendait à voir les Vendéens récompensés par cette Royauté pour laquelle ils avaient si généreusement versé leur sang. Il n'en fut rien, hélas ! Toutes les grâces, toutes les faveurs, toutes les largesses et toutes les places furent pour les émigrés, dont plusieurs, il est vrai, avaient payé de leur personne, mais dont beaucoup n'avaient jamais vu le feu et s'étaient contentés d'intriguer loin de tout danger. Les émigrés une fois pourvus, les pensions, les croix et les places dont on pouvait encore disposer - qui le croirait ! - furent pour les jacobins, les régicides ou leurs agents, qui s'étaient empressés de retourner une première fois leur veste sous l'Empire et qui, l'Empereur tombé, avaient arboré la cocarde blanche sans brocher ! ...


Quand aux braves compagnons d'armes de Lescure, de La Rochejaquelein et de Cathelineau, ils ne furent même pas admis à se partager les restes de la table à laquelle s'étaient effrontément assis les misérables - deux fois renégats - qui, à la suite de l'ignoble Fouché et du non moins ignoble Talleyrand, avaient su capter les faveurs du gouvernement de Louis XVIII.

 

 

JOSEPH TEXIER

 

 Cédant aux sollicitations de Mme de la Rochejaquelein, Joseph Texier avait fait le voyage de Paris et, grâce à la protection de la noble Vendéenne, était parvenu jusqu'au Roi, auquel il fut présenté. Louis XVIII, sans doute en veine de générosité ce jour-là, offrit la croix de Saint-Louis à l'ancien capitaine de paroisse ; mais le fier Courlitais refusa : "Je n'ai pas le droit, dit-il, d'accepter un pareil honneur, tant qu'on n'aura rien fait pour mes compagnons d'armes. Si j'acceptais, les autres ne manqueraient point de dire que je suis venu à la Cour chercher une récompense pour moi tout seul, et ils auraient raison de me la reprocher, car tous l'ont méritée aussi bien que moi !"

 

 

TEXIER ET LOUIS XVIII

 

 

Louis XVIII ne comprit point la leçon que lui donnait ainsi ce vieux soldat, couvert de glorieuses blessures reçues au service de la Royauté ; à part quelques exceptions, les familles des héros de la Grande-Guerre, ruinées pour la plupart, ne reçurent pas la moindre indemnité, et ce fut la noblesse vendéenne - pauvre pourtant, elle aussi, - qui dut se charger d'acquitter la dette d'honneur protestée par la Restauration. Généreux autant qu'ils avaient été braves, les gentilshommes de la Vendée militaire eurent alors une conduite vraiment admirable ; le pays de Châtillon et de Bressuire, en particulier, a conservé jusqu'à nos jours le souvenir des sacrifices que s'imposa la famille de la Rochejaquelein, généreuse entre toutes. On se rappelle encore, dans les chaumières du Bocage, la touchante charité de cette noble Marquise qui, sans distinguer entre Angevins et Poitevins, adoptait le fils du grand Cathelineau, vidait sa bourse jusqu'au dernier liard pour venir en aide aux pauvres paysans et, quand elle n'avait plus rien, tricotait - presque aveugle ! - des bas, des brassières et des gilets pour les veuves et les orphelins des soldats de la Grande-Guerre ! ...

Les frères Texier, comme d'ailleurs tous leurs anciens compagnons d'armes, étaient admis dans l'intimité au château de Clisson, où la Marquise et les siens aimaient à continuer les traditions de cette vieille noblesse terrienne si généreuse et si simple, dont les derniers représentants avaient si bien mêlé leur sang à celui des humbles gâs du Bocage. Aux yeux de "la bonne Dame de Clisson" - tel était le nom qu'on donnait familièrement, dans le pays, à la veuve de Lescure et de Louis de la Rochejaquelein - les anciens soldats de Monsieur Henri s'étaient acquis, en se sacrifiant pour leur Dieu et pour leur Roi, des titres de noblesse qui valaient les meilleurs parchemins, et les deux fils du martyr de Courlay pouvaient se considérer et, de fait, se considéraient comme chez eux dans l'antique demeure des Lescure.

Joseph et Toussaint Texier vécurent tous deux jusqu'à un âge relativement avancé. Le premier mourut à Courlay, le 6 janvier 1832, âgé de 69 ans. Le second survécut assez longtemps à son frère ; il s'était retiré à Sunay, dans la commune de Châtillon-sur-Thouet ; ce fut là qu'il décéda à son tour, le 29 mars 1847, à l'âge de 78 ans. Avant de mourir, il abjura le schisme de la Petite Eglise. Quant à Joseph, il avait persisté jusqu'au bout dans la dissidence. Tous ceux de ses descendants qui portent son nom sont encore aujourd'hui de la Petite Eglise.

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Cette persistance dans le schisme, non seulement de la part du héros de la Grande-Guerre, mais encore de la part de ses descendants jusqu'à nos jours, doit être attribuée surtout à l'exemple et au souvenir d'un troisième membre de la famille Texier : cet abbé Pierre dont j'ai parlé précédemment, et auquel il me reste à consacrer une petite notice spéciale pour être complet.

 

 

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PIERRE TEXIER

Pierre Texier, cousin germain de Joseph et de Toussaint, était également originaire de Courlay, où il naquit en 1758. Ses parents, comme ceux de ses cousins, étaient des cultivateurs aisés, cultivant eux-mêmes leur terre. Comme il avait plusieurs frères plus âgés que lui, et que ceux-ci suffisaient largement à aider le père de famille dans l'exploitation du petit bien patrimonial, il renonça à la charrue pour exercer la profession de boulanger. Marié en 1780, il devint veuf après quelques années de mariage. Comme sa femme ne lui avait point laissé d'enfants, et qu'il était d'une piété fervente, il résolut d'embrasser l'état ecclésiastique et, en courlay.

Après quelques études plutôt sommaires, il fut ordonné prêtre en 1787, et envoyé en qualité de vicaire à Vernoux-en-Gâtine. Il occupait encore ce poste à l'époque de la Constitution civile du Clergé. Bravement, il refusa de prêter le serment schismatique, mais il dut se cacher pour échapper à la persécution à laquelle furent bientôt en butte les prêtres demeurés fidèles. Il quitta alors Vernoux et vint se réfugier à Courlay, sa paroisse natale, où, grâce au dévouement de la population, il devait être plus facile que partout ailleurs de dérouter les persécuteurs. En conséquence, entra au séminaire de la Rochelle, chef-lieu du diocèse dont dépendait alors la paroisse de Courlay.

Quand éclata l'insurrection, et jusqu'à l'époque de la pacification générale, l'abbé Texier se fit remarquer entre tous ses confrères par son courage à exercer le saint ministère, et il lui arriva de risquer plus d'une fois sa vie à l'époque de la Terreur : "Pendant que les armées républicaines parcouraient le pays, incendiant les villages et massacrant les enfants, les vieillards et les enfants, l'abbé Texier, lisons-nous dans l'ouvrage du R.P. Drochon sur la Petite Eglise, se constitua le défenseur de ses concitoyens et le consolateur de leurs infortunes. Il suivit, durant quelque temps, la Grande Armée, portant aux soldats le secours de son ministère. En 1795, quand, à force de bravoure et de sacrifices, les Vendéens eurent obtenu une pacification relative, il revint à Courlay, où il exerça publiquement ses fonctions ... Moyennant quelques précautions exigées par la difficulté des temps, il put rester à Courlay pendant les années 1795, 1796 et 1797, mais l'année suivante, il fallut se cacher, le Directoire continuant contre les prêtres les persécutions organisées par la Convention. Il reparut en 1799 et demeura paisiblement au milieu des siens jusqu'en 1803."

Lorsque fut signé le Concordat, un certain nombre d'évêques refusèrent de reconnaître ce contrat solennel qui, grâce à des concessions réciproques entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil, venait de clore l'ère des persécutions et de permettre le rétablissement du culte public. Ce fut là l'origine du schisme de la Petite Eglise. Or, parmi les prélats réfractaires, l'un des plus obstinés fut l'évêque de la Rochelle, Mgr de Coucy, supérieur hiérarchique de l'abbé Texier. Celui-ci suivit son chef, qui lui affirmait que le Pape avait été trompé et n'était pas libre, et le prêtre courlitais, à son tour, entraîna tout naturellement les fidèles qu'il avait soutenus, consolés, et édifiés aux jours néfastes de la persécution ; non seulement les membres de sa famille et, au premier rang, ses deux cousins Joseph et Toussaint, mais à peu près tous les habitants du pays, qui l'avaient toujours eu en grande estime, et dont l'estime s'était changée en une sorte de vénération pendant la guerre.

Pour bien apprécier la conduite de l'abbé Texier à cette époque, il ne faut pas perdre de vue les circonstances, et il y a lieu de tenir compte des scrupules qui devaient assiéger l'âme de ce pauvre prêtre, pieux mais mal éclairé. C'est ce qu'a parfaitement compris mon vieil ami, le regretté Père Drochon, qui s'exprime ainsi dans l'ouvrage déjà cité : "Nous n'osons pas blâmer trop haut la conduite de M. Texier dans ces difficiles conjonctures. Tant d'évêques, alors ne virent pas plus clair que lui ! et le sien, en particulier, Mgr de Coucy, qui l'encourageait et l'entretint plus tard dans l'insoumission. Ce sont là, certes, des circonstances atténuantes pour lui et ses confrères."

Tant que Mgr de Coucy persista dans le schisme, le prêtre dévoué qui avait si vaillamment confessé sa foi sous la Terreur put, jusqu'à un certain point, se croire dans la bonne voie à la suite de son chef hiérarchique. Lorsque l'ancien évêque de la Rochelle abjura enfin, en 1817, quatorze années de soumissions aveugle au prélat schismatique avaient faussé à tout jamais le jugement de l'ancien boulanger ; l'abbé Texier persista dans l'erreur jusqu'au bout, et ce fut un prêtre dissident, M. Labourt, de Cirières qui le confessa à son lit de mort. Il mourut à Courlay, le 15 mars 1826, laissant la réputation d'un saint parmi les Courlitais et dans tous les environs, où le schisme comptait presque autant d'adhérents qu'il y avait d'habitants.

La mort de M. le curé de Courlay, rapporte le R.P. Drochon d'après un témoignage contemporain, fut un deuil pour toute la Dissidence de la contrée. Plus de six mille personnes assistèrent à son enterrement. MM. Labourt, de Cirières, et Perrière, de Saint-André, présidèrent la cérémonie funèbre. Des larmes, des sanglots, des cris éclatèrent pendant la messe, si nombreux, si violents, qu'on eut peine à l'achever. Au cimetière, le tumulte redoubla. Les femmes, toujours plus ardentes en ces conjonctures, ne parlaient de rien moins que de piller l'église pour en soustraire le mobilier aux intrus, comme on appelait encore les prêtres concordataires ..."

Tout schismatique impénitent qu'il fût, l'abbé Texier n'avait jamais cessé de donner l'exemple de toutes les vertus naturelles ; et c'est évidemment au souvenir de ces vertus qu'il faut attribuer la persistance du schisme dans la paroisse de Courlay, où les dissidents, à l'heure qu'il est, sont encore au nombre de 900, chiffre qui représente un bon tiers de la population.


Les fidèles de la Petite Eglise ont à Courlay une chapelle, vaste et soigneusement entretenue, où ils se réunissent chaque dimanche pour chanter les offices et réciter en commun le chapelet. C'est à cette chapelle, située au village de la Plainière (Plainelière), que les mariés vont se jurer la fois conjugale, avant de se rendre à la mairie. C'est là que les dissidents administrent le baptême à leurs nouveaux-nés et qu'ils chantent l'office des Morts aux enterrements. Détail bien suggestif, et qui prouve la vénération que les Courlitais non rendus ont conservé pour la mémoire de leur ancien pasteur ; aucun défunt de la Petite Eglise n'est mis en terre sans qu'on ait préalablement porté son cercueil sur la tombe de l'abbé Texier !

H.B.
LA VENDEE HISTORIQUE
1901

Voir également l'article suivant : http://chemins-secrets.eklablog.com/le-martyre-de-francois-joseph-texier-a65051705