LA LÉGENDE DE MONTILLY (61)

Une tradition fort populaire veut que Napoléon enfant ait séjourné pendant un certain temps au château de Beaumanoir, situé sur le territoire de Montilly, à une demi-lieue de Condé-sur-Noireau, près de la route de Tinchebray. De prime abord, on se demande quelle pourrait bien être la cause qui aurait porté le jeune Corse à venir de si loin dans nos parages Bas-Normands. C'est pour répondre à cette question que nous entreprenons le présent travail.


Voici d'abord en quels termes s'exprime "L'Orne Archéologique" (page 270) :
Le château de Beaumanoir, aujourd'hui (1845) converti en filature de coton, aurait, si l'on en croit une tradition piquante, donné l'hospitalité à Napoléon, alors que, jeune écolier, il y accompagnait son père, premier aide-de-camp du Général du Rosel, lieutenant-général et gouverneur de l'Ile de Corse, comte de Beaumanoir. L'enfant mutin courait à travers les carrés et comme Tarquin brisait les tiges de fleurs, et le jardinier, armé d'une longue gaule, pourchassait le futur empereur.


Cette courte mention nous a paru insuffisante pour satisfaire la curiosité du lecteur. Il nous a semblé que l'on aimerait connaître un peu plus intimement le logis qui aurait abrité l'enfance du plus célèbre capitaine des temps modernes, ainsi que la vie, toute de dévouement et d'honneur, du vaillant officier qui en était le propriétaire. [Ce logis n'existe plus ; il a été démoli il y a une cinquantaine d'années pour faire place à une construction dans le goût moderne. Cependant, une vue d'ensemble, peinte sur un panneau de cheminée, représente encore, dans une des chambres du nouveau logis, le vieux manoir, avec ses vastes communs et ses jardins, qui ont peu changé.]

 

BEAUMANOIR ANCIEN CHATEAU

 


Jusqu'ici, le nom de ce vieux brave était resté dans un injuste oubli, à l'égal de nombre d'autres supplantés par les jeunes héros, issus de la Révolution.


Beaumanoir, en Montilly, et Beaumanoir, en Montsecret, formaient, au XVe siècle, un fief assez important, appartenant à la famille de Laval.
Guy de Laval rendit hommage au roi, en 1461, pour tous les fiefs qu'il possédait, à cause de Françoise de Dinan, sa femme, ès paroisses de Chênedollé, Fresnes, Montsecret et Montilly. Cette dame était fille unique de Jacques de Dinan et de Catherine de Rohan, et veuve de Gilles de Bretagne. Son petit-fils, Jean de Laval, seigneur de Chateaubriand et gouverneur de Bretagne, rendit aveu, en 1532, de son fief de Beaumanoir, sous le nom de fief de Montilly, aliàs Chateaubriand.


D'après une généalogie de la famille Le Harivel, le même fief se trouvait, un siècle plus tard, aux mains de Jean-François Le Harivel, seigneur du Theil (Saint-Pierre-du-Regard), Sourdeval et Beaumanoir. Par acte du 10 septembre 1672, Nicolas Le Harivel, seigneur de Beaumanoir, et son frère Guy, curé de Maizet, près Caen, échangent, avec Jean du Rosel, seigneur de Cagny, le fief de Beaumanoir contre celui de Maizet, que ledit sieur du Rosel avait acquis de Gabriel Le Harivel, leur frère aîné. [A partir de cette époque, Beaumanoir, en Montsecret, prit le nom du nouveau propriétaire, le Rosel, qu'il a conservé depuis.]


La famille du Rosel est d'ancienne noblesse. Parmi ses membres les plus marquants, nous citerons Jean du Rosel, seigneur de Beaumanoir, plus connu sous le nom de chevalier de Beaumanoir, qui fut capitaine de grenadiers au régiment de Saintonge et chevalier de Saint-Louis. Ses compagnons d'armes le surnommèrent le Bayard de son régiment. En 1693, il commandait la cavalerie française à la bataille de Nerwinde ; il y fit prisonnier le comte de Solms, général hollandais. Chargé par le Maréchal de Luxembourg de traiter avec son prisonnier, il le fit si généreusement que celui-ci, transporté d'admiration, ne put s'empêcher de lui dire : "Ah ! monsieur du Rosel, quelle nation est la vôtre ; vous combattez comme des lions, et vous traitez vos adversaires comme vos meilleurs amis." Après plusieurs campagnes, il se retira du service avec le brevet de lieutenant-colonel. Il mourut sans postérité.


Son frère, François du Rosel, marié à Marie-Charlotte Viard, eut de nombreux enfants, parmi lesquels :
1° Nicolas, comte du Rosel, seigneur de la Paluelle, capitaine des vaisseaux du roi, gouverneur de Landernau, chevalier de Saint-Louis. Par son mariage avec une descendante des La Trémouille, il hérita des droits d'avarie, partagés avec le roi, de la rade de Brest à Landernau ;
2° Guillaume-François, né en 1713, curé de Maizet, se retira à Jersey pendant la Révolution, et mourut à Caen le 10 vendémiaire, an XIII (2 octobre 1804) ;
3° Enfin, Philbert, l'ami de la famille Bonaparte, dont nous allons parler.

 

Acte naissance Philbert du Rosel


Philbert du Rosel de Beaumanoir, naquit à Montilly le 17 avril 1715. Il entra comme cadet dans l'armée en 1732 et devint lieutenant de milice l'année suivante. Lieutenant en second au régiment de Saintonge en 1734 ; enseigne la même année ; lieutenant en premier en 1735, et lieutenant de grenadiers en 1743, il fut nommé capitaine la même année. Ensuite, il devint aide-major en 1747, major en 1748, et lieutenant-colonel dix ans plus tard. Embarqué l'année suivante, dans l'armée navale de M. de Conflans, il y fut blessé à la joue d'un coup de feu le 20 novembre. Brigadier en 1761, il passa deux ans après, à Cayenne, puis successivement à la Martinique et à la Guadeloupe. Ses chefs portaient alors sur lui ce jugement : "Homme de condition, a de l'esprit et est bien fait de toutes façons pour être à la tête d'un corps de troupes". Il ne rentra en France qu'en 1768, avec le grade de maréchal-de-camp, aux appointements de 3.000 livres. Envoyé en Corse, il en devint sous-gouverneur, avec un traitement fixé à 28.000 livres. En 1784, il fut promu lieutenant-général, et quatre ans plus tard, grand-croix de l'ordre de Saint-Louis, dignité qui lui valut une augmentation de pension de 4.000 livres.


Avant de relater ses transes et ses inquiétudes pendant la commotion révolutionnaire, retournons en Corse et voyons son rôle de gouverneur en second.


M. de Marbeuf avait été nommé gouverneur de l'île, aussitôt après sa réunion à la France ; mais bientôt, obligé de regagner le continent, il passa son commandement à M. de Beaumanoir, en lui recommandant vivement la famille Bonaparte. M. de Beaumanoir donna sa parole, et en loyal gentilhomme, la tint fidèlement.


Napoléon jeune

La franchise, la loyauté de son caractère, ses manières pleines d'aménité et de courtoisie, ne tardèrent pas à lui gagner tous les coeurs ; et, lorsqu'il partit, il fut profondément regretté de la population qu'il avait été appelé à gouverner. Pour lui témoigner leur reconnaissance, les habitants d'Ajaccio voulurent donner son nom à une des places de la ville, qui le conserva jusqu'en 1830. On pouvait encore lire, il y a quelques années, sur un des côtés de cette place, l'inscription suivante gravée sur une pierre : "Place Beaumanoir".
Pendant son long séjour à Ajaccio, M. de Beaumanoir fréquenta assidûment les époux Bonaparte, et porta une particulière affection à l'un des enfants, le petit Napoléon, qui le lui rendait bien. Souvent il le faisait danser sur ses genoux, tout en disant : "Il faudra faire un soldat de ce petit bonhomme". Le père n'eût certes pas demandé mieux ; mais il répondait que les moyens lui manquaient pour le faire entrer dans une école militaire.


Ce serait quelque temps après, alors que l'enfant était déjà grandelet, que le général l'aurait emmené avec son père en Basse-Normandie, en son château de Beaumanoir. Un ancien valet de chambre du marquis de Sanisy, demeuré au service de son maître durant plus de 40 ans, se plaisait à raconter qu'ayant un jour accompagné M. de Canisy au château de Beaumanoir, il y avait vu un enfant amené de l'île de Corse par le général.

 

château de Beaumanoir Montilly


Cependant le projet mis en avant par M. de Beaumanoir de faire un soldat du jeune Bonaparte, fut repris lorsque l'enfant devint un jeune homme. Le père ayant fait une demande pour le faire admettre à l'école de Brienne, le général se chargea de la faire parvenir à destination, l'appuya de son crédit, et l'admission sollicitée fut accordée. Mais une difficulté se présentait : la famille n'avait pas de ressources suffisantes pour faire face aux dépenses nécessitées par le voyage du jeune Bonaparte. Le général y pourvut en avançant généreusement 25 louis, qui ne purent lui être rendus par suite de la mort prématurée du chef de famille.


Le général ayant été rappelé en France, la veuve voulut se libérer en vendant une partie de son argenterie ; mais M. de Beaumanoir s'y opposa, et partit pour le continent, allant prendre un commandement à Poitiers.


On était à la veille de la Révolution ; des troubles éclataient de toutes parts. Le général regagna la Normandie, et se réfugia dans l'hôtel qu'il possédait à Caen, paroisse Saint-Jean. Dans le but d'aviser à délivrer le roi, dont la liberté était grandement entravée, il provoqua des réunions qui achevèrent de le compromettre. Le peuple, surexcité à un haut degré, se porta en foule vers son hôtel pour lui faire un mauvais parti. Prévenu à temps, il put sortir de la ville et se rendre à Paris, d'où, au prix de mille dangers, il réussit à gagner Jersey. Un arrêté constate son départ au 5 octobre 1792. Manquant de tout, il fut réduit à vivre de la subvention du gouvernement anglais aux émigrés. L'année suivante, il alla rejoindre l'armée de Condé, prit une part active à ses campagnes et commanda à Maëstricht.


Le temps avait marché ; les évènements s'étaient précipités, et Napoléon Bonaparte présidait aux destinées de la patrie. C'est alors que, de son exil, M. de Beaumanoir écrivit au général victorieux, dont le nom était déjà dans toutes les bouches, la curieuse et intéressante lettre suivante :


Jersey, 12 juillet 1800.
Je pense, Général, que, de retour de vos grands voyages, on peut sans indiscrétion interrompre vos occupations journalières pour me rappeler à votre souvenir, que, je me flatte, vous n'avez pas totalement oublié, après avoir résidé dix-huit à dix-neuf ans à Ajaccio. Mais peut-être serez-vous surpris qu'un aussi mince objet soit le sujet de la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire ? Vous vous ressouviendrez, Général, que lorsque feu monsieur votre père fut obligé d'aller retirer messieurs vos frères du collège d'Autun, d'où il fut vous voir à Brienne, il se trouva sans argent comptant ; il me demanda vingt-cinq louis, que je lui prêtait avec plaisir. Depuis son retour, il n'a pas eu occasion de me les rendre, et lorsque je quittai Ajaccio, Madame votre mère m'offrit de se défaire de quelque argenterie pour me les donner. Je rejetai cette offre, et lui dis que, lorsqu'elle serait à même de le faire, je laisserais à M. Souirez le billet de Monsieur votre père, et qu'elle le remettrait à sa commodité. Je juge qu'elle n'a pas trouvé le moment favorable, lorsque la Révolution est arrivée, pour effectuer son désir.
Vous trouverez singulier, Général, que pour un objet aussi modique, j'aille troubler vos occupations ; mais ma position est si dure que ce petit objet est quelque chose pour moi, chassé et exilé de ma patrie, obligé de me réfugier dans cette île dont le séjour m'est odieux, et si dispendieux que ce sera une ressource pour moi, si vous voulez me faire toucher cette petite somme, qui jadis m'aurait été indifférente.
Vous conviendrez, Général, qu'à quatre-vingt-six ans, après avoir servi la patrie pendant près de soixante ans, sans la moindre interruption, sans parler du temps de l'émigration, chassé de partout, j'ai été obligé de me réfugier ici pour y subsister avec les faibles secours du gouvernement anglais aux émigrés français, je dis émigrés parce qu'on m'a obligé de l'être, je n'en avais pas la moindre idée, mais j'avais commis un grand crime vis-à-vis une horde de brigands venus dans ma maison, à Caen, pour m'assassiner, parce que je me trouvais le plus ancien général du canton et que j'étais décoré de la grande croix de Saint-Louis ; c'en était trop pour eux. Je vivais tranquille et retiré de toutes les affaires du monde. Sans les cris de mes voisins, j'étais assassiné en enfonçant ma porte, et je n'eus que le temps de fuir par une porte de derrière, sans emporter que ce que j'avais sur le corps. Je me retirai à Paris, où l'on me manda que je n'avais pas d'autre parti à prendre que celui de passer à l'étranger, tant était grande la haine que mes concitoyens avaient conçue contre moi, quoique je n'aie jamais eu de discussion avec qui que ce soit, vivant dans ma retraite. J'ai donc, Général, abandonné tout ce que j'avais, fonds et meubles, à la merci de ce qu'on appelait la Nation ; elle en a bien profité, car il ne me reste rien dans le monde, pas où poser le pied. J'ai entendu dire qu'il y a des émigrés auxquels il reste au moins un abri. Si au moins on m'avait réservé une maison, pourrais-je, Général, vous demander ce qui dépend de vous, et que j'entends dire qui a été accordé à quelques émigrés, de retourner chez eux ; je ne demande donc pas cette faveur, n'ayant pas où mettre pied à terre, et que, de plus, je suis venu ici joindre un frère déporté, encore plus âgé que moi, très valétudinaire et dans l'enfance la plus parfaite, que je n'abandonnerais pour rien. Je suis résigné sur mon malheureux sort ; mon seul et grand chagrin est que non seulement j'ai été maltraité, mais cela a influé sur des parents que j'aime et respecte, contre la loi. J'ai une belle-mère de quatre-vingts ans [le général avait épousé Constance Julien de Séran], à laquelle on a refusé la portion de douaire que je lui faisais sur mon bien et d'une rente dont je ne jouissais qu'avec retenue ; ce qui me fait mourir banqueroutier, si les choses ne changent pas ; ce qui fait ma désolation. J'avoue, Général, que je suis peu au fait du nouveau style ; mais, suivant l'ancien,
Je suis votre humble serviteur.
DUROSEL BEAUMANOIR."


Cette lettre est tirée des Mémoires de Bourrienne, le secrétaire intime de Napoléon.


J'ai conservé, dit l'auteur, à cette lettre l'irrégularité de style qu'on a dû y remarquer ; on sait assez qu'autrefois un bon gentilhomme ne dérogeait pas pour des négligences grammaticales. Quand je l'eus décachetée, je la fis lire au Premier Consul, qui me dit : "Bourrienne, cela est sacré ; ne perdez pas une minute ; ce bon vieillard ! ... Envoyez dix fois la somme, Ecrivez au général Durosel que j'aurai soin de lui. Je veux qu'il soit immédiatement rayé de la liste des émigrés. Que de mal ont fait ces brigands de la Convention ! Je le vois, je ne pourrai jamais tout réparer." En me parlant ainsi, Bonaparte éprouvait une émotion que je ne lui ai vue que très rarement. Le soir, il me demanda si j'avais exécuté ses ordres ; ce que j'avais fait sans perdre un seul instant ; j'avais reçu lors de la mort de M. de Frotté une leçon trop cruelle pour n'en pas profiter. [Ces réflexions de Bourrienne sont précieuses à retenir : elles lavent la mémoire de Napoléon de la mort du général Louis de Frotté, fusillé à Verneuil le 18 février 1800]


Bourrienne s'était empressé en effet de faire parvenir à M. de Beaumanoir une somme de 12.000 francs, avec la bonne nouvelle que son nom était biffé de la liste des émigrés. Une chaude et cordiale hospitalité attendait l'exilé chez le châtelain de Saint-Pierre-du-Fresne, son parent. Un soir qu'il était occupé à une partie de tric-trac, on entendit retentir le galop d'un cheval. C'était un gendarme dépêché en estafette qui apportait un large pli à l'adresse de M. de Beaumanoir. Un domestique le lui ayant remis, il le décacheta. C'était le brevet d'une pension de 6.000 francs que Bonaparte lui accordait en qualité d'ancien général.


A la grande surprise de ses hôtes, le général rejeta dédaigneusement le pli ouvert. Désormais à l'abri du besoin, il lui répugnait, comme royaliste, d'être obligé d'un gouvernement qu'il réprouvait. Il fallut toutes les instances de ses amis pour le faire revenir sur sa détermination. Cette pension n'était cependant qu'une juste rémunération de soixante années de services rendus à la patrie. Du reste, il n'en jouit pas longtemps : l'âge et les dures épreuves qu'il avait endurées avaient triomphé de sa robuste constitution ; bientôt il s'alita pour ne plus se relever. Il mourut à Caen, le 16 mars 1806. L'Empereur ordonna que les plus grands honneurs lui fussent rendus.


Chez le défunt, les qualités du coeur égalaient les mérites militaires. Nous en trouvons la preuve dans le souvenir resté vivace de sa bienfaisance à Montilly, naguère encore attestée par les vieillards qui l'avaient connu.

A. SURVILLE
Le Pays Bas-Normand
1909/10 (A2, N4)

 

Montilly - Napoléon a Montilly

 

FOIRE DE MONTILLY-SUR-NOIREAU


Une des plus vieilles foires de Normandie est certainement celle qui se tient chaque année à Montilly-sur-Noireau, petite commune située entre Flers et Condé-sur-Noireau.


Elle est célèbre par son origine seigneuriale. Vers 1770, le grand siècle était passé, le système de Law avait fait des adeptes, tout le monde avait soif de gain. Le jeu sévissait en province.


Le Haut et Puissant Seigneur Philbert du Rosel de Beaumanoir, sous-gouverneur de la Corse, protecteur de la famille Bonaparte, n'échappa pas à la contagion du siècle et joua son château de Beaumanoir contre la foire St-Denis, qui était entre les mains d'Edmond Louis, comte le Doulcet de Méré, chevalier de St-Louis, colonel de cavalerie.
Messire le Doulcet perdit sa foire.


Elle fut transférée sur la terre de Beaumanoir et le seigneur du lieu en tira profit jusqu'à la Révolution.
A l'époque révolutionnaire, après l'émigration du ci-devant sire de Beaumanoir, la commune hérita de la foire en même temps que de ses biens.
Sous l'Empire, M. du Rosel, pensionné par l'empereur Napoléon Ier, ne revendiqua pas la foire.
Il faut attendre 1845, époque à laquelle la commune de St-Denis-de-Méré réclama la foire, sans résultat d'ailleurs.


Après bien des vicissitudes, la foire fut transférée au bourg, où elle se tient encore actuellement.


Elle conserve toujours son caractère archaïque. Le billet constatant le paiement des droits de place s'appelle un "méré", lequel est "délivré" par le "marchand de mérés". C'est tout juste s'il n'est pas vêtu de la blouse en toile de flandre bien calandrée, du pantalon de Nankin et de la casquette de soie en usage autrefois dans le Bocage Normand.


Des feux immenses s'allument en plein vent, dit patron-minette : gignes de mouton, pirotes, poulets, canards se dorent à la flamme rutilante sous l'oeil vigilant des rôtisseurs et répandent un fumet qui vient chatouiller agréablement les narines des promeneurs et les met en appétit.


Les premiers marrons apparaissent : chauds ! chauds ! les marrons !


Dès avant l'aube, le champ de foire se remplit de belles bêtes à cornes : boeufs, vaches, veaux. De longues files de poulains hennissent joyeusement. Les jeunes porcelets poussent des grognements d'impatience et réussissent parfois, à la joie de tous, à échapper au vendeur.


Vers les 10 heures commence le marché aux pommes et poires. Entassés les uns sur les autres, vendeurs et acheteurs discutent âprement. Nulle part le paysan Normand n'apparaît plus roublard. Bientôt les cours s'établissent : ils serviront de base à la vente des pommes en Basse-Normandie.


Tout ce qui concerne la ferme et la maison est largement représenté par les marchands de cercles de tonneaux, d'outils de toutes sortes, d'objets de ménage, vaisselle, bonneterie, etc ...


C'est le rendez-vous des artisans de la région ...


Croyez-moi, faites un tour à la St-Denis, à Montilly, rien que pour vous documenter, mangez-y de la "pirote", et ayez soin de l'arroser d'un verre de bon cidre doux "franc, dret en goût, gouleyant et justificatif". Vous m'en direz des nouvelles.


Extrait :
L'OUEST-ÉCLAIR
Numéro 13848
10 juin 1934